05/12/2007

Les minorités chrétiennes du Mashreq et du Maghreb

Colloque organisé par UCSIA
(Universitair Centrum Sint Ignatius Antwerp)
Mercredi 5 décembre 2007, 18h, UA, Hof-van-Liere

Première partie du workshop Christian and Muslim minorities in transition in Europe and the Middle East, dont la deuxième partie, portera sur La pensée musulmane européenne (vendredi 7 décembre, 18h, UA, r-002)

Mot de bienvenue

par Christiane Timmerman, Directeur académique UCSIA

Introduction

par Emilio Platti, Directeur du Centre de Recherche interdisciplinaire d’Etudes Religieuses KUL

Présentation des intervenants

  • Mgr Henri Teissier : Archevêque d’Alger a fait l’objet de l’ouvrage écrit par Martine de Sauto (journaliste à La Croix), Henri Tessier, un évêque en Algérie : De l’Algérie française à la crise islamiste paru chez Bayard en 2006. Mgr Tessier a succédé au Cardinal Duval à l’Archevêché d’Alger en 1988. L’intitulé de son de son exposé aujourd’hui sera « Minorités chrétiennes en Algérie : entre méfiance et confiance » .
  • Père Elias Khalife : Supérieur général de l’Ordre Maronite libanais. Il témoignera du vécu d’une communauté chrétienne qui, contrairement à celles du Maghreb, est encrée dans la région depuis les temps pré-islamiques.

Ces deux intervenants démontrent déjà la diversité et la complexité de la chrétienté dans le monde arabe en général. Emilio Platti fait alors le lien avec la communauté copte d’Egypte qu’il connaît bien de part son appartenance à l’IDEO (Institut Dominicain d’Etudes Orientales) du Caire.

Ndlr : le terme copte est issu de l’ancien égyptien, hérité de l’époque pharaonique, et signifie « Egyptien ». Il passé de Aiguptios à Kuptios par syncope phonétique.

En Egypte les communautés coptes et musulmanes vivent ensemble depuis très longtemps. On peut d’ailleurs noter une grande similarité dans leurs rites religieux populaires. Que ce soit pour la fête de la Vierge des Coptes orthodoxes dans le Monastère de la Vierge à Beni Souef, ou pour le Moulid de Sayyida Zeinab pour les musulmans dans le quartier du même nom au Caire, une grande masse populaire se forme autour d’une multitude d’animations.

Et même si aujourd’hui, l’intégrisme des Frères Musulmans perturbe de temps en temps cette cohabitation séculaire, les portes de dialogues demeurent ouvertes que ce soit au point de vues des intellectuels ou des visites officielles (cfr. Photo de l’imam d’Al Azhar aux cotés du nonce apostolique au Caire, Mgr Fitzgerald et d’un dominicain en chasuble blanche).

Minorités chrétiennes en Algérie : entre méfiance et confiance

par Mgr Henri Teissier, Archevêque d’Alger

La présence chrétienne en Algérie est beaucoup plus extrême que celle des chrétiens du Mashreq.

Ndlr : Maghreb et Mashreq sont deux noms empruntés de l’arabe.
Le Maghreb (Al Maghrib) désigne l’endroit où le soleil se couche, mais également le moment où ce phénomène se produit. Al Maghrib est le nom donné au Maroc, tandis que notre Maghreb sera désigné par Al Maghrib Al Kabir (Le Grand Maghreb). De la même racine, Al Gharb signifie tout simplement l’Ouest.
Le Mashreq (Al Mashriq) désigne quant à lui l’endroit où le soleil se lève et provient de la même racine que Al Sharq, qui signifie l’Est. Le Mashreq réfère donc à l’ensemble des pays de l’Est Méditerranéen.

Les Communautés chrétiennes du Maghreb n’ont pas leurs origines dans la région. Il y eu en effet une présence chrétienne en Afrique du Nord qui joua un rôle considérable dans l’histoire de l’Eglise comme peuvent en témoigner des grands noms tels que Saint Augustin ou Tertulien. Mais l’arrivée des Arabes au 7e siècle en réduit la puissance. Elle disparu ensuite entièrement sous les Almohades qui forcèrent les Chrétiens à fuir s’ils ne voulaient pas abjurer leur religion.

Les Communautés chrétiennes disparaissent entièrement du Maghreb jusqu’à la colonisation au dix-neuvième siècle.

Mgr Teissier concentre ici son exposé sur la situation des Chrétiens d’Algérie mais informe que la situation est plus ou moins semblable pour toutes les Communautés du Maghreb.

La Communauté chrétienne d’Algérie

En 1868, l’Archevêque d’Alger Mgr Charles Lavigerie fondent la Société des Missionnaires d’Afrique (les Pères Blancs). Les Pères Blancs et les Sœurs Blanches sont alors assez mal perçus par la population locale qui les assimilent à la colonisation culturelle de l’Algérie. Ces relations n’ont pu changé que grâce à l’indépendance mais aussi grâce à l’action du Cardinal Duval.

Le Cardinal Duval est parvenu à ce que les Algériens distinguent colonialisme et christianisme. Les institutions chrétiennes (orphelinat, écoles, atelier de femmes, …) se sont ouvertes ou Algériens musulmans, ce qui a engendré une période de confiance entre chrétiens et musulmans.

De 1965 à 1978, le Président Houari Boumediene mène une politique socialiste. Sous son impulsion, les institutions chrétiennes sont nationalisées. Après quelques années, le peuple déçu par l’idéologie et l’Etat socialiste commencera à s’en détourner en choisissant la voie d’un retour à l’Islam. Mais l’Islam vers lequel ils se tournent est un Islam intégriste venu du Moyen-Orient.

Ce revirement de pensée populaire aboutira en 1992 à la crise islamiste. Les violences sont dirigées contre : l’Etat algérien, les étrangers, et les chrétiens.

La Communauté chrétienne d’Algérie est très réduite à cette époque. Elle est la cible de violences de 1992 à 1996. Beaucoup de ses membres en furent les victimes :

  • les Pères Charles Deckers, Christian Chessel, Jean Chevillard et Alain Dieulangard sont assassinés le 27 décembre 1994 à Tizi-Ouzou ;
  • les sept moines du Monastère de Tiberine en Algérie sont assassinés le 21 mai 1996 ;
  • Mgr Claverie, évêque d’Oran, est assassiné le 1er août 1996.

Malgré ces attentats, la plupart des membres de la Communauté décident de rester, bien que libres de partir. Ils le font parce qu’ils comprennent alors, que ceux qui les attaquent ne représentent pas la population algérienne. Les victimes se comptent d’ailleurs aussi au sein de la population, et même parmi les imams lorsque ceux-ci ne s’aligner pas sur la pensée fondamentaliste.

Durant cette période difficile, la population ne cesse de manifester sa tristesse partagée à l’annonce des victimes au sein de la Communauté chrétienne. Les extrémistes n’ont donc fait que renforcer les liens entre la population et la Communauté.

Les moines de Tiberine avaient un moment planifié de partir car ils étaient très isolés et donc de plus en plus obligés de se compromettre avec les groupuscules de la région pour survivre. Mais ils ont annulé leur départ lorsqu’ils ont compris que le village voisin, avec qui ils étaient solidaires depuis des dizaines d’années, ne pouvait pas partir.

Cette période, bien que difficile pour la communauté chrétienne d’Algérie, fut marquée par une grande solidarité avec les musulmans. Mais aujourd’hui cette confiance est à nouveau fragilisée, et cela du fait de l’action des nouveaux groupes Evangélistes venus des Etats-Unis.

Les Evangélistes sont de plus en plus présents dans la région et sont déjà parvenus à convertir quelques mille Algériens au christianisme. Le problème réside dans le fait que les nouveaux convertis proclament publiquement leur foi, et le font en attaquant la population musulmane. Cela porte préjudice à la Communauté chrétienne d’Algérie car on les assimile à ces Evangélistes.

Les Pères Blanc se sont toujours gardés de faire du prosélytisme. Mgr Teissier donne ainsi l’exemple d’une bibliothèque qu’ils mettent à la disposition du public et qu’utilisent entre autres des étudiants en médecine. Aucune information catholique de quel ype que ce soit n’est faite sur les utilisateurs de la bibliothèque.

Outre les Evangélistes, la politique internationale pose aussi parfois problème dans les relations entre chrétiens et musulmans. La politique que les pays occidentaux mènent au Moyen-Orient est parfois mal perçue par la population algérienne et cela se répercute sur les communautés chrétiennes.

Le discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne a laissé voir une Eglise qui soutenait l’islamophobie ambiante en Occident. Mgr Teissier s’est tout de suite rendu à Rome, mais le Vatican n’avait pas besoin de lui pour constater les dégâts causés.

Aujourd’hui 138 autorités musulmanes ont envoyé une lettre aux autorités chrétiennes. Ils y insistent sur le fait que l’amour de Dieu et l’amour du prochain doit consister la base du dialogue interreligieux. En réponse le Vatican a invité le Prince Hassan de Jordanie – à la base de l’initiative – à venir s’entretenir à Rome.

Une autre initiative, d’une ampleur certes différente, a contribué récemment à un meilleur dialogue entre les religions. Un musulman de Lyon a été marqué par la biographie d’un des moines de Tiberine qui, enfermé pendant l’indépendance, a ensuite été tué par des islamistes. Il a donc proposé un pèlerinage commun avec des chrétiens d’Algérie jusqu’à Tiberine. Cette initiative est un signe positif au sein des deux communautés.

Ndlr : L’artiste Rachid Koraichi livre un témoignage sur la solidarité interreligieuse dans un document intitulé « En mémoire de Tibérine » paru dans la revue littéraire La Pensée de Midi.

Conclusion

L’intitulé entre méfiance et confiance a été choisi pour bien marquer le combat continuel que doivent mener les Chrétiens d’Algérie. La confiance dont ils jouissent n’est jamais tout à fait acquise. Leur existence en tant que Chrétiens est toujours une lutte. L’Eglise d’Algérie doit sans cesse dépasser les oppositions qui se manifestent.

Le rôle de l’Eglise catholique au Moyen-Orient

par le Père Elias Khalife Hachem, Supérieur Général de l’Ordre libanais maronite

Trois notes préliminaires :

  1. Eglise catholique : elle est multiple au Moyen-Orient (maronite, grecque, arménienne, copte…) en union avec l’Eglise de Rome. On les appelle les Eglises uniates (terme péjoratif parce qu’elles se sont séparées de leurs sœurs orthodoxes). Eglises catholiques et orthodoxes partagent néanmoins des croyances et des traditions, mais aujourd’hui aussi des actions communes (au nom du mouvement œcuménique) : Conseil d’Eglises du Moyen-Orient (CEMO) construit pour faciliter le dialogue entre chrétiens mais aussi avec les musulmans, L’association des Instituts théologiques du Moyen-Orient ou encore le Conseil des Patriarches Catholiques d’Orient (CPCO) où les orthodoxes sont invités pendant une journée.
  2. Moyen-Orient : principalement un monde arabe. On parle d’Orient arabe (Al Mashreq Al Arabi) ou d’Orient Chrétien (en référence à l’Oriens de l’Empire Romain).
  3. Minorité chrétienne : dans le Mashreq, 15 millions de Chrétiens vivent au milieu de 200 millions de musulmans. Mais ce n’est pas une minorités déracinée de sa terre. Les Chrétiens d’Orient ont le sentiment d’être des agents à part entière de la cette civilisation. On ne peut donc pas les comparer aux minorités musulmanes d’Europe. Ca ne signifie pas qu’ils ne souffrent pas. On peut aussi dire que les Chrétiens d’Orient souffrent parfois d’un sentiment de majorité perdue. Jusqu’au 14e siècle et les invasions mongoles, tartares et ottomanes, les Chrétiens étaient en effet majoritaires au Moyen-Orient. Mais les Patriarches s’adressent à leurs fidèles en les encourageant à ne pas fuir les engagements dans une société qui est aussi la leur.

 

Ndlr : Retrouver les lettres des Patriarches Catholiques d’Orient sur le lien suivant .

 

Contexte socio-politique des chrétiens du Mashreq

L’arabité (al uruba) circonscrit bien la situation socio-politique des Chrétiens arabes.

Au dix-neuvième siècle, les penseurs arabes chrétiens étaient à l’avant-garde de la revendication linguistique et nationale arabe contre le pouvoir ottoman (cfr. Gibran Khalil Gibran). Ils ont créé une forme éminente de dialogue et de collaboration entre l’Islam et la chrétienté. Les penseurs chrétiens considéraient les musulmans comme également constitutifs de leur civilisation, et vice-versa.

Malheureusement aujourd’hui le terme fédérateur n’est plus l’arabité (al uruba) mais la grande communauté des musulmans (al umma al islamiyya). Les ennemis de l’Islam sont aujourd’hui les pays occidentaux, considérés comme étant chrétiens. Cette haine se répercute alors sur les Chrétiens arabes. Les heurts entre musulmans et chrétiens déstabilisent les gouvernements (autocratiques pour la plupart). La situation socio-économique des Chrétiens d’Orient est mise à mal.

Les Eglises d’Orient prennent des positions claires vis-à-vis des problèmes de la région (par lettre du CPCO et du CEMO depuis sa création).
Au Liban, les chrétiens sont souvent la 3e partie dans les querelles entre musulmans sunnites, chiites et druzes.

Certaines figures chrétiennes jouent un grand rôle dans la région :

  • le Cardinal Mar Nasrallah Boutros Sfeir, Patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient : reste une autorité très écouter dans les problèmes de dialogue intercommunautaires au Liban.
  • Sa Béatitude Mar Ignace Pierre VIII Abdel-Ahad, Patriarche syrien d’Antioche
  • Pape Shenouda III en Egypte.

L’avenir des Chrétiens d’Orient

Le caractère autoritaire et dictatorial de presque tous les pays arabes entre de la corruption qui finit par provoquer le désespoir des jeunes (face aux grandes potentialités de leur pays). Les Chrétiens des pays arabes sont les plus touchés et de ce fait émigrent pour la plupart (80% des maronites sont dispersés dans le monde).

 

>>  Sur le sujet, voir aussi sur le site du Medea : Dossier Spécial « Chrétiens dans le monde arabe »