17/10/2008

Midi de la Méditerranée – Une éducation algérienne, de la Révolution à la décennie noire

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (4)

Une éducation algérienne, de la Révolution à la décennie noire
par
WASSYLA TAMZALI

Présidente du Forum algérien des Femmes Méditerranéennes, membre du Bureau du Collectif Maghreb-Égalité et ex directrice du Programme UNESCO pour la promotion de la Condition des Femmes méditerranéennes.

Vendredi 17 octobre 2008 de 12h30 à 14h

au Mouvement Europeéen Belgique
63 avenue d’Auderghem, 1040 Bruxelles

Compte-rendu : Nathalie Janne d’Othée

 

INTRODUCTION

par Charles Kleinermann

Bienvenue à ce quatrième Midi de la Méditerranée qui pour la première fois s’éloigne de la politique pour se faire littéraire en accueillant Wassyla Tamzali, auteur du livre « Une éducation algérienne, de la Révolution à la décennie noire ».

La rencontre avec Wassyla a eu lieu à l’occasion du Congrès d’Alger organisé par le Mouvement Européen en 2006. Aujourd’hui, elle vient nous parler de son livre « Une éducation algérienne » paru chez Gallimard en 2008.

« UNE EDUCATION ALGERIENNE, DE LA REVOLUTION A LA DECENNIE NOIRE »

par Wassyla Tamzali

Je voulais tout d’abord souligner que cette rencontre est pour moi l’occasion de revoir d’anciennes connaissances comme Turkiya et Simone, ce qui me fait très plaisir.

Il faut comprendre mon livre comme le trajet d’une algérienne qui a 20 ans à l’indépendance. L’indépendance signifie la naissance de l’Algérie et la génération à laquelle j’appartenais était la première génération de citoyens. Cette génération avait une utopie, c’est-à-dire pour moi la capacité de bâtir un projet et d’en faire une réalité. Ce projet était ambitieux.

L’indépendance de l’Algérie ce fut le soulèvement de tout un peuple contre un occupant, la France. C’est également la certitude d’être vainqueur et l’impression d’avoir mené cette libération pour des idéaux de justice et d’égalité.

Ma jeunesse a été constituée par Sartres, Simone de Beauvoir, Gide et Camus. Ma génération était nourrie par de merveilleuses déclarations humanistes… et c’est cette Algérie là qu’elle attendait.

Les premières années de l’indépendance furent marquées par de nombreux meetings, journées thématiques… L’Algérie était devenue de point de rassemblement et de réflexion de tous les mouvements révolutionnaires (Black Panthers, Chili…), la révolution était universelle. Ils voulaient libérer le monde,  décoloniser le reste de la Terre.

Si je souligne ça c’est pour mieux marquer la dégringolade, car c’est bien ça le mot qui décrit la situation qui a suivi en Algérie. Aujourd’hui, lorsque je passe devant la cinémathèque d’Alger, je revois tous ces films qui avaient créé nos idéaux. C’est important de parler de ces idéaux, de cette époque pour redonner l’espoir et l’envie aux jeunes d’aujourd’hui.

En écrivant un livre, les mots attirent les mots et les souvenirs reviennent. Ils avaient été refoulés. La barbarie réapparait en effet dans les années quatre-vingt dix. Cette lutte fratricide m’avait plongée dans un silence profond dont je n’arrivais pas à sortir. Il fallait pourtant… Le travail d’écriture a permis de trouver des explications politiques de ce qui s’était passé. Elle veut contrer l’idée européenne d’une Algérie faite d’un vieux peuple, rétrograde.

Il y a eu une utilisation irresponsable du pouvoir en Algérie. Au lieu de conduire le peuple algérien vers la liberté, les dirigeants ont construit des écoles qui ont déconstruit un peuple,  ont véhiculé une interprétation limitée de la religion… Le fait de comprendre ça a permis de me libérer. Il faut comprendre les problèmes d’aujourd’hui sous un jour politique. L’approche politique est le propre de l’Homme. L’effondrement de l’Algérie et de la Méditerranée vient d’une incapacité à voir les choses de manière politique. Il faut construire une vision politique du monde et les peuples arabes sont aujourd’hui incapables de la faire.

Mon grand-père maternel était espagnol. Il est venu en 1923 en Algérie. Il était journalier. Pourtant, il a refusé de parler à mon père parce qu’il était « Maure » alors que mon père était un jeune homme riche et intelligent.

Ce qui a été déterminant dans ma vie, c’est l’assassinat de mon père par un enfant, une jeune recrue du FLN. Pourtant mon père était nationaliste. Quand on écrit les choses, on ne les écrit pas comme elles ont eu lieu.  Ca aurait été insoutenable ou sinon.

Mon père avait 49 ans quand il a été assassiné. Lorsque la famille posait des questions sur les causes, on répondait souvent que c’était une erreur, que ça n’aurait pas du arriver. Mais mon père faisait partie de l’élite colonisée, il portait les stigmates du colonialisme.

Mon père disait : « Avant l’indépendance, on m’apprenait « Liberté, Egalité, Fraternité » en me tapant sur les doigts avec une règle, maintenant on m’empêche de parler quand je veux prononcer ces mots ». Le colonialisme a apporté la modernité, mais celle-ci a été rejetée, en même temps que le colonialisme.

C’est une tragédie : les jeunes gens en colère qui ont créé le nationalisme en seront les dernières victimes. Aujourd’hui on entre dans la dernière phase de la décolonisation et on efface toutes les traces qui restent.

En écrivant une histoire personnelle, ces analyses me sont venues. Au contraire de mes amis à Alger, je n’ai pas de ressentiment vis-à-vis de la France, parce que ma famille avait acquis une indépendance personnelle avant l’indépendance. Je faisais partie d’une famille riche, on ne s’identifiait pas aux Français et on se considérait mieux qu’eux.

Bien qu’unis face à l’ennemi, l’indépendance fut menée par différents mouvements : une élite qui voulait une Algérie moderne et ceux qui voulaient réhabiliter ses racines. Les « modernes » ont échoué à cause de l’indépendance. Mais on ne peut pas empêcher les rivières d’aller à la mer. Je suis universaliste et je crois que l’Algérie reviendra vers la modernité.

 

QUESTIONS/DEBAT

Simone Susskind : J’ai lu ton livre il y a peu de temps et j’ai été touchée. (Lorsqu’on veut affirmer son identité, doit-on nécessairement rejeter les influences extérieures ? Pourquoi a-t-il fallu que l’on enferme les populations, au nom de l’indépendance, dans des régimes qui ne prennent pas en compte les gens ?

Réponse (W. Tamzali) : Tu inverses les choses. C’est une question de prise de pouvoir. La guerre d’Algérie a duré sept ans et ce fut un lieu de prise de pouvoir. On a vu dans la résistance française des histoires de prise de pouvoir (De Gaulle, les communistes…). En Algérie, il y a le FLN armé, mais à côté il n’y a rien.

Quand la guerre commence en 1954, l’Algérie était déjà développée point de vue politique. Il y a différents mouvements, parmi lesquels une élite religieuse moderniste, les oulémas. Leurs filles sont envoyées à l’école. Evidemment il y avait l’indigénat et une discrimination relative à la race et le travail des politiques algériens est de la dénoncer. Il y a déjà une élite ouvrière, des avocats, des femmes médecins… L’Algérie existe déjà malgré ce que veut faire croire l’élite d’aujourd’hui, c’est-à-dire que l’indépendance représentait l’an zéro. Avec le FLN, il y avait un consensus national pour l’indépendance, mais c’est resté comme ça.

Aujourd’hui nous avons deux partis uniques : le FLN et le RND (Rassemblement National Démocratique). Il n’y a plus de débats, ni discussions politiques.

En Kabylie, on a fait ressortir l’organisation par village, clanique, une organisation archaïque réhabilitée pour amoindrir cette région. Ce qui est juste est dicté par ceux qui gagnent.

Le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) a été blackboulé. Le chef du GPRA a demandé la fermeture des frontières. Boumediene voulait l’ouverture, Bourguiba a obtempéré. Les femmes sont descendues dans la rue pour dire « sept ans ça suffit ».
Cette histoire est celle d’un peuple qui a vécu une guerre horrifiante. Un paysan Kabyle m’a un jour dit « pas un homme pourra dire qu’il est un homme après cette guerre ».

Les islamistes tuent des enfants du peuple, ils se tuent. Quand mon père est mort, les Français ont pris cet exemple pour montrer le meurtre d’un Algérien par un autre Algérien. A ma famille on a dit « Ne dites rien, on vous expliquera après ». Mon frère en souffre encore aujourd’hui mais lui peut s’exprimer. Tandis qu’un peuple qui souffre comme ça, ne peut l’exprimer que par la violence. Et la violence fratricide crée une haine et un silence entre les frères. Puis il y a la question de la difficulté de la transition politique car ceux qui sont au pouvoir ont peur de le quitter et d’être jugés. La violence ne s’attaque pas aux ennemis du présent, elle pourrit le futur.

Si je prends l’exemple du féminisme, toutes les femmes algériennes ne pensent pas comme moi. Je veux qu’on me donne des moyens de communiquer. Je ne veux pas imposer ce que je veux, mais pour moi le féminisme, c’est pouvoir communiquer. Les moyens ne sont pas assez grands et l’argent des fondations ne peut aller qu’au Maroc et pas en Algérie à cause de divergences avec le gouvernement.

La génération des modernes était l’alliée objective du pouvoir. Ils croyaient qu’on leur donnerait les moyens de partager leur savoir, mais non.

Ils furent l’interface avec le monde, mais dans leur pays, ils n’avaient pas de pouvoir.

Rafaële d’Yvoir : Je suis française et j’ai reçu une éducation républicaine française sur les faits de la guerre d’Algérie. Comment voyez-vous le futur des relations avec la France et les français ? Il y a un nœud à dénouer ? On dirait que tout est biaisé quand il s’agit de relations franco-algériennes.

Réponse (W. Tamzali) : Je vais recevoir une Légion d’Honneur de la France à Parus la semaine prochaine. Je vais parler de ce sujet. La relation franco-algérienne est une relation passionnée. L’Algérie attend que la France reconnaisse ses erreurs et les crimes du colonialisme. La Décolonisation est la dernière forme de l’humanisme. Se débarrasser de cette tare fut une chance extraordinaire pour l’Europe.

J’admire l’Europe parce que c’est la région du monde qui développe le plus l’humanisme (ex. tentatives en matière de migrations). Nous avons le tort d’avoir dû créer des pays racistes, xénophobes, violents… Mais la France, moins touchée que l’Algérie, doit reconnaître ses crimes pour enterrer le passé, pas pour le déterrer. Pour l’instant, nous sommes les otages d’un sentiment contre la France et l’Occident. Dès qu’on ouvre la bouche pour la démocratie, pour le féminisme, on nous taxe de traîtres vis-à-vis de l’Occident.

Pour tous les voyageurs turcs, arabes voyaient la civilisation comme plus de droits pour les femmes. Mais la décolonisation a coupé le monde en deux. Aujourd’hui, dans le « Dialogue des civilisations », l’Europe doit choisir si elle parle avec moi ou avec ma culture. Moi je lutte contre ma culture.

Le conflit israélo-palestinien ne fait qu’empirer cette ambiguïté et cette impossibilité d’avancer. De Gaulle a dit « L’Algérie restera française, comme la Gaule est restée romaine ». Il y a un rapport très fort à la France, présent encore aujourd’hui en Algérie.

Turkiya : Je suis algérienne d’origine et mauritanienne par mariage. Merci pour ces mots simples mis sur l’histoire tragique de l’Algérie. Je suis d’accord que le rapprochement doit venir des deux côtés mais plus des Français. J’ai perdu mon père, fusillé, mais n’ai jamais reçu de certificat de son décès.

Les Français et les Algériens étaient proches, mais les Français ignoraient l’identité algérienne. Il y a aussi la problématique de la religion et du pouvoir en place qui se rajoutent. Le pouvoir est utilisé de manière abusive par les dirigeants de ce pays. Comme ils veulent garder le pouvoir, ils ne veulent pas d’opinion publique. De plus, seule une interprétation de l’Islam est véhiculée.

Awad Chamas : Merci pour votre exposé. J’ai néanmoins quelques remarques. Il y a des élections et il faut respecter le résultat des élections. Bien sûr il y aura des changements, et le pouvoir veut qu’il n’y ait qu’une seule vision qui soit possible.

Réponse (W. Tamzali) : Oui, mais la France n’a rien à voir là-dedans. Sous la pression des émeutes de 88, le pouvoir en Algérie a été obligé de libérer la presse et les associations politiques. C’était une obligation. Il y avait eu cinq cent morts, des jeunes, dans les rues d’Alger. Et de l’autre main, le pouvoir créait une Ligue des Droits de l’Homme, que nous avons pris pour de la démocratie. Or c’était une mise en scène. En 1991, il n’y a eu aucun contrôle des bureaux de votes. Or en Algérie, personne ne croit dans les élections et donc les démocrates n’ont pas voté. Les résultats furent à 80% pour le FIS (Front Islamique du Salut), mais la participation n’était que de 23%.

Quand les résultats sont sortis, plusieurs millions d’Algériens sont sortis dans les rues d’Alger. Moi j’étais contre l’arrêt des élections parce que c’était le fait des militaires. Mais il vaut mieux ça que les islamistes.

C’est le pouvoir qui a créé cette situation. Aujourd’hui encore en Algérie, il s’agit d’un régime d’exception, nous n’avons pas le droit de faire des réunions politiques. En 88, ils étaient beaucoup plus avancés que maintenant. Je suis démocrate et quand j’ai appris le résultat des élections, j’ai dit, et même écrit, « c’est con, ils ont manipulé le pouvoir, les élections et ils n’ont pas été capables de le garder ».

Une éducation du peuple à la démocratie est aussi nécessaire. En Tunisie, si demain Ben Ali se présente, 60% des Tunisiens vont voter pour lui.

Bernard Ryelandt, MEDEA : Le Mouvement Européen a lancé un Dialogue Nord-Sud Méditerranée à Alger en 2006. Si on fait table rase : qui sera le meilleur représentant avec qui construire un partenariat en Algérie.

Réponse (W. Tamzali) : Il faut accepter de travailler avec des gens qui n’ont aucun pouvoir. Or pour travailler en Algérie, il faut se débrouiller pour s’organiser et cela passe souvent par le pouvoir.

Mon livre a été très bien reçu en Algérie et j’ai même reçu des félicitations du pouvoir. Cela parce que je ne représente pas un danger individuellement. Ce sont les individus organisés qui font peur au pouvoir. Mais attention, ce n’est pas un régime stalinien : la presse est libre (bien plus qu’en Tunisie qu’on rend jalouse) et les opinions se forment. Il faut pouvoir mettre son pied dans une porte entrebâillée. Il ne faut en tous cas pas nous abandonner. Et même si pour parvenir à nous, vous êtes passés par le pouvoir, il faut continuer à parler avec nous.

Le pouvoir est d’accord pour qu’on parle des Droits de l’Homme, de ceux de la Femme…. Mais ça reste rhétorique. Il n’y a par contre pas de

Dialogue de culture parce qu’il y a une usurpation du mot culture. Ce qu’on appelle la culture ce sont des mœurs. La culture est quant à elle la production de la pensée. Si l’Europe accepte la culture telle qu’on l’entend aujourd’hui, cela signifie qu’on accepte une situation contre laquelle certains se battent dans leur propre pays.

En Algérie, il y a trois tabous : les Droits des Femmes, les Droits de l’Homme et la Démocratie. Il n’y aura pas d’Union pour la Méditerranée tant qu’on ne s’occupe pas de ça.

La Méditerranée ne peut être assimilée à la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier). Entre les Européens, il y avait une communauté de pensée. En Méditerranée, il faut d’abord se charger de régler le conflit israélo-palestinien, des Droits de l’Homme, les Droits de la Femme et la Démocratie.

Mais en même temps, je ne demande pas que vous rejetiez tout rapport avec le pouvoir algérien dans la situation actuelle. Si vous traitez avec eux, vous traitez aussi un peu avec moi. Après c’est à moi d’agir. Surtout ne nous abandonnez pas, c’est ça que veut le pouvoir : créer une endogamie. La mort de mon père était le premier signe pour moi du retour à l’endogamie.

La société algérienne est aujourd’hui désemparée et ne voit que deux solutions : tuer l’Autre ou se perdre dans l’Autre. Ceux qui ont réussi à créer leur algérianité existent quand ils sont en France. Aujourd’hui seules ces deux solutions semblent se présenter pour la plupart.

 

 

Les Midis de la Méditerranée sont organisés conjointement par l’Institut MEDEA et le Mouvement Européen Belgique.

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