16/12/2008

Méditerranée : mutations économiques sur fond de blocages

Conférence organisée par
l’Institut Français des Relations Internationales
dans le cadre des
« Mardis de l’IFRI »
le mardi 16 décembre 2008

Cette conférence accueillait M. Jacques Ould-Aoudia, chargé de mission au Ministère français de l’Economie, des Finances et de l’Industrie et M. Pierre Deusy, chargé d’affaires économiques et commerciales, Unité « Euromed et questions régionales », DG Relex, Commission européenne.

Pour M. Ould-Aoudia, la région Moyen Orient/ Maghreb souffre d’une image déformée. On a tendance à souligner la pauvreté de la région MENA mais cette pauvreté n’est pas une pauvreté monétaire mais une pauvreté en terme de capacité.

La question est de comprendre pourquoi l’évolution économique de pays d’Asie du Sud- est a été un succès alors qu’on semble assister à un échec relatif des pays arabes. M. Ould-Aoudia propose de remettre en question la grille d’analyse standard des situations économiques qui ne reflète que peu la réalité.

Selon lui, la région connaît un problème institutionnel car elle ne parvient pas à garder sur son territoire ni sa force de travail ni ses capitaux.

Pourtant, les Etats de la zone se sont efforcés en vain de se rapprocher des «suggestions » de la Banque Mondiale comme :
· La diminution du rôle de l’Etats via des privatisations,
· La dynamisation du système financier,
· La lute contre la corruption et la mauvaise gouvernance

Or, pour M. Ould-Aoudia, le rôle des élites est primordial en ce qui concerne le développement économique et c’est ce qui fait défaut à la région.

Enfin, il a émis des doutes quand au bien- fondée de l’aide apporté à la région qui avait pour conséquence « la persistance d’une relation qui viole le principe de réciprocité », base des relations entre sociétés.

M. Pierre Deusy a exprimé pour sa part un certain optimisme quant à la situation économique dans la région MENA puisque qu’on estime que c’est dans cette région qu’aura lieu la plus forte croissance économique des prochaines années et que les effets de la crise financière se feront le moins sentir.

Il a néanmoins apporté une certaine nuance à ses propos en rappelant que la zone connaissait un triple choc :

  1. Le contre- choc pétrolier suite à la diminution du prix du pétrole
  2. Le fait que la région ne fonctionne pas selon les principes macro- économiques qui s’appliquent aux autres zones. Par exemple, le Maroc importe son pétrole via l’Europe, ce qui constitue une aberration économique, d’autant plus qu’aujourd’hui l’Europe entre en récession et que dès lors le « canal de transmission » suscite des inquiétudes.
  3. La part que constituent les transferts par les migrants dans la balance des paiements de ces Etats est inquiétante. En Egypte, les IDE correspondent à 20% du PIB. Les économies des Etats de la zone MENA dépendent massivement de rapatriements de capitaux depuis l’Europe ou le Golfe. Or, en période de crise, les migrants envoient moins d’argent vers leur pays d’origine. Il s’agit donc d’une source de revenus fragile.

En ce qui concerne la crise financière et économique actuelle, outre le fait que ce soit un processus « darwinien » (c’est-à-dire que les Etats ayant une bonne gestion économique s’en sortiront mieux que les autres), il serait envisageable que la région MENA sorte « grandie » de cette période de troubles économiques ou du moins ait les moyens de faire face à la situation :

  1. Ces Etats possèdent des réserves immenses sous forme de subventions et leur potentiel fiscal est largement sous- utilisé. En effet, les individus les plus aisés ne paient quasiment pas d’impôts.
  2. L’implication des élites pourrait se développer, comme à Tanger où les élites nationales se sont impliquées et ont investi dans leur propre économie. Il existe donc des capacités d’investissement autonomes mobilisables.
  3. La région MENA dispose d’une situation démographique particulièrement propice au marché du travail, situation qui peut être comparée à celle des années 1960 en Europe. Cette situation démographique avec une très large part de la société en âge de travailler est largement plus favorable que celle de pays comme l’Inde ou la Chine et sans comparaison avec celle de l’Europe.
  4. Un changement de mentalité s’est opéré, les Etats de la zone commencent à accepter de travailler entre eux, le projet de connexion des boucles électriques en Méditerranée en est la preuve.
  5. L’Union pour la Méditerranée donne enfin une visibilité et une importance à la Méditerranée en tant que région. La volonté politique forte et l’implication d’institutions comme la BEI sont autant de raisons de croire en un développement prochain de la zone.

M. Deusy conclut en estimant qu’outre des réformes de fond, l’arbitrage des élites sera décisif. Revenant sur la question de l’aide à apporter à la région MENA, M. Ould-Aoudia a souhaité souligner l’incohérence à vouloir « aider » des pays en excédent d’épargne alors qu’il faut construire une relation sur des projets communs comme la lutte contre le stress hydrique.

QUESTIONS

– Concernant la coopération régionale, peut on comparer les projets en cours à la Méthode Monnet du spill- over ?

M. Deusy : oui, il s’agit du même esprit de projets concrets qui se traduisent par des solidarités de fait.

– L’UPM n’est elle pas qu’une « couche institutionnelle supplémentaire », dépossédant une nouvelle fois les Méditerranéens de leur destin ?

M. Deusy : contrairement au Processus de Barcelone, l’UPM fonctionne sous une co-présidence qui permet une appropriation du processus des deux côtés de la rive.  Cette co-présidence a d’ailleurs fait ses preuves à Marseille où on est vite arrivés à un accord malgré la difficulté que représente une union à 43membres.