20/01/2009

Changement ou statu quo au Moyen Orient?

Analyse du paysage géopolitique et stratégique et des orientations de la nouvelle administration américaine. Quel rôle à jouer pour l’UE?

Conférence du mardi 20 janvier 2009,

au Conseil Central de l’Economie

organisée par l’Institut Européen des Relations Internationales (IERI) et l’Institut MEDEA en présence de S.E. Mme Tamar Samash, ambassadeur d’Israël, de M. Colin Scicluna de l’unité Méditerranée/Moyen-Orient/Golfe du Conseil de l’UE, de M. Gerald Loftus, représentant des Democrats Abroad Belgique et de Melle Nathalie Janne D’Othée, chargée de recherche à MEDEA, et en l’absence de M. Adel Atieh, chercheur et conseiller à la délégation générale de la Palestine auprès de l’UE.

Chairman : Prof. Irnerio Seminatore, président de l’IERI

M. Seminatore, fondateur et président de l’Institut européen de relations internationales (IERI), a introduit la conférence en estimant qu’avec les récentes déclarations d’E. Olmert sur la trêve unilatérale déclarée par Israël et celles du Hamas, une page avait été tournée. Néanmoins, le triple bilan politique, militaire et humanitaire du récent affrontement entre l’Etat hébreu et le Hamas affecte et affectera les équilibres géopolitiques et géostratégiques au Moyen Orient. Dès lors, le rôle des médiateurs, que ce soit l’Europe, les USA, les pays arabes ou les institutions internationales, sera décisif.

Mise en perspective historique

par Mlle Nathalie Janne d’Othée, chargée de recherche à MEDEA :

Si on tient compte de la situation au Proche- Orient depuis la fin de la Guerre Froide, on peut distinguer deux périodes: les mandats de B. Clinton et ceux de G.W. Bush.

La fin de la Guerre froide donne un nouveau rôle aux USA. Dès 1991, les Etats-Unis de G.H. Bush organisent une conférence de paix à Madrid.

Israël et les pays arabes se rencontrent. Bien que des Palestiniens soient présents, l’OLP est absente. Les négociations n’aboutissent pas.
En 1993 ont lieu les accords d’Oslo, signés entre Israël et l’OLP, qui s’est vu de fait légitimé. Ces accords, porteurs d’espoir, ont décidé l’UE à déclencher l’ambitieux Processus de Barcelone, qui a commis l’erreur de ne pas se coordonner avec le processus de paix.

Or, en 1995, Y. Rabin se fait assassiner, ce qui marque le début d’une série d’échecs.En 2000, débute la seconde Intifada, avant qu’en 2001, G.W. Bush arrive au pouvoir, tandis qu’Ariel Sharon est élu en Israël. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis lance « la guerre contre le terrorisme ». Cet engagement américain va toucher le processus de paix de deux manières :

  • Tout d’abord, Israël a été désigné par les USA comme l’ « agent de la démocratie » au Proche Orient
  • Au nom de l’initiative du Grand Moyen Orient, les USA ont fait pression pour un changement de leadership en Palestine dans le cadre d’une impulsion de « démocratisation à l’américaine, imposée ».

L’Europe voit d’un œil inquiet l’influence grandissante des Etats-Unis dans la région méditerranéenne. Constatant les échecs du Processus de Barcelone, elle lancera la Politique Européenne de Voisinage en 2002 pour une meilleure adaptation à chaque partenaire méditerranéen. Les Etats-Unis et l’Union Européennne connaîtront des relations relativement tendues suite au refus de certains Européens de s’impliquer dans la guerre contre l’Irak de Saddam Hussein.

Concernant le Proche-Orient, 2002 est une année sanglante avec les attentats de Netanya revendiqués par le Hamas et des représailles massives de la part d’Israël dont la très meurtrière bataille de Jénine. C’est également en 2002 que commence la construction du mur en Cisjordanie.

L’année 2003 est marquée par les efforts du Quartet qui propose un plan permettant l’établissement d’un Etat palestinien. Ce plan est accepté par les deux parties mais Israël y a posé 14 réserves qui en modifient quelque peu la nature. Bien qu’elle n’ait pas enclenché de réel processus de paix, la Feuille de Route demeure la base de toutes les négociations depuis.

En 2004 voit Israël mener des actions radicales contre le terrorisme. Les attentats ciblés sur des chefs terroristes ainsi que la poursuite du mur de séparation rencontrent de vives critique de la part de l’opinion internationale.  La CIJ émettra en outre un avis déclarant l’illégalité du mur israélien. A la fin de l’année 2004, la mort de Yasser Arafat et le changement subséquent au sein du leadership palestinien ouvre de nouvelles possibilités de dialogue. De plus la victoire électorale des démocrates aux élections législatives américaines mettent un frein à la politique moyen-orientale des néo-conservateurs.

En 2005, les deux parties se rencontrent le 8 février à Charm-el-Cheikh et conviennent de l’arrêt des violences. D’autre part Mahmoud Abbas, le nouveau Président de l’Autorité Palestinienne obtient un cessez le feu de la part des factions armées palestiniennes, tandis qu’Ariel Sharon procède au démantèlement des colonies de la bande de Gaza de manière unilatérale. L’absence de coordination avec l’AP laisse le territoire sans véritable structure et sous influence du Hamas.

Demandées et surveillées par la communauté internationale, des élections ont lieu dans les territoires palestiniens en janvier 2006. Le Hamas en sort vainqueur et sera immédiatement boycotté par la communauté internationale. La formation d’un gouvernement d’Union nationale ne n’empêchera pas les ministres issus du Hamas d’être boycottés. Pendant l’été, alors qu’E. Olmert a accédé au pouvoir, a lieu la guerre du Liban initiée par des heurts avec la Hamas à la frontière avec la bande de Gaza. Les relations entre le Fatah et le Hamas se dégraderont jusqu’à ce que le Mouvement de résistance islamique chasse les représentants du Fatah de l’enclave en juin 2007 et déclare la cessation de la bande de Gaza.

C’est dans ce contexte peu propice à la paix que G.W. Bush lance en 2007 la conférence d’Annapolis visant l’établissement d’un Etat palestinien avant fin 2008. L’échec des négociations ne contribuera qu’à délégitimer un peu plus chacun des protagonistes ainsi que le processus de paix.
Aujourd’hui la conjoncture internationale change. Du côté de l’UE, si les divergences entre Etats membres l’empêchent d’adopter une position commune et forte sur le Proche Orient, le lancement de l’Union Pour la Méditerranée (UPM) marque un nouvel intérêt européen pour la région. Quant à l’élection de B. Obama, elle incarne une dynamique nouvelle dans la zone. Si les Etats-Unis et l’Europe agissent ensemble, il est possible d’espérer en la reprise d’un processus de paix dans les années qui viennent.

Mr Colin Scicluna, Conseil de l’UE, Unité Moyen- Orient/Méditerranée/Golfe

L’UE attend de ce cessez le feu qu’il devienne permanent et permette l’acheminement de l’aide humanitaire et la possibilité pour les ONG, la presse et l’UNRWA de travailler de nouveau à Gaza.

L’UE a été prise par surprise dans une période de fêtes et de changement de présidence. Si certains Etats, comme la France, ont joué un rôle actif, l’UE n’est pas parvenu à délivrer un message clair car elle a trop de représentants. Désormais, l’UE compte se focaliser sur l’aspect humanitaire :

• Des expertises doivent être menées pour juger des dégâts et l’on doit veiller à l’acheminement  de l’eau et de la nourriture,
• Les passages de circulation doivent être ré- ouverts
• La reconstruction doit débuter

Pour lutter contre le trafic d’armes, l’UE veut permettre à la population de gagner sa vie en dehors de ce trafic.

L’élection d’Obama est une bonne nouvelle pour l’Europe. Les espoirs vis-à-vis de Barack Obama sont sans doute trop nombreux, et l’implication des Etats-Unis dépendra aussi des autres priorités de la nouvelle administration. Heureusement, le nouveau Président américain a déclaré vouloir renouer avec le multilatéralisme. Il y a néanmoins des espoirs : de part la personnalité d’Obama lui-même, par Hillary Clinton qui représente une certaine continuité par rapport aux efforts de paix de son mari, et enfin par le Général Jones, nommé Conseiller à la Sécurité Nationale, qui a une excellente connaissance de la région et agit de façon pragmatique.

Il faut noter le rôle particulier qu’a su jouer la Turquie, démontrant ses capacités de négociateur et d’intermédiaire entre la Syrie et Israël, mais aussi durant le conflit à Gaza. Elle pourra jouer un rôle pour une réconciliation interpalestinienne. L’UE souhaite travailler le plus possible avec un tel partenaire.

Concernant, l’Iran et la Syrie, l’UE aimerait pouvoir éclaircir la nature des liens entre ces pays et le Hamas. L’implication de l’Iran rompt avec le traditionnel affrontement entre Israël et les Etats Arabes.

Enfin, M. Scicluna a estimé que pour progresser, les deux « côtés » devaient faire preuve de bonne volonté et permettre à l’UE de s’appuyer sur une certaine unité arabe.

Remarque : Lors du débat qui a suivi les interventions, M. Scicluna s’est exprimé à propos d’une éventuelle utilisation des accords d’associations comme de moyens de pression. Il a expliqué que l’UE n’est pas un « produit fini » et que le Proche Orient est un défi pour l’esprit de consensus européen, étant donnée la variété des positions. Le fait de toujours reconstruire est frustrant pour l’UE mais elle préfère utiliser les accords d’association comme des « carottes » plutôt que des « bâtons »

 

S.E. Mme Tamar Samash, ambassadeur d’Israël en Belgique.

A propos du rôle des Etats-Unis au Moyen Orient, Mme Samash a tenu à rappeler que la région n’avait jamais été la première priorité des présidents américains. Concernant l’initiative de « démocratisation » initiée par G.W. Bush, sa critique serait qu’en 2006, la Palestine n’était pas encore prête à procéder à des élections démocratiques, pas plus que le Hamas n’était prêt à exercer un quelconque leadership.

Néanmoins, les Etats- Unis ont des intérêts au Moyen Orient, des alliés comme la Turquie et Israël, et des devoirs en Afghanistan, en Irak et avec l’Iran. En effet, l’Iran se sert de ses factions islamistes radicales pour s’introduire au Proche Orient et rejoindre en Egypte les Frères Musulmans.

Les termes mêmes de « Proche » et « Moyen » Orient reflètent bien la relation complexe qui existe entre cette région et l’occident. C’est une vision européocentriste de la région. Les protagonistes de la région se basent eux sur leur propre terminologie. L’Europe s’adresse aux autres vis-à-vis d’elle-même. L’occident s’investit à plus ou moins bon escient dans la région depuis que Napoléon est entré en Egypte alors qu’il faudrait laisser les protagonistes s’occuper de leurs affaires.

Le Moyen-Orient souvent de laboratoire d’expérience pour les autres pays. Chaque puissance a ses poulains dans la région. Or quand on laisse les protagonistes faire, cela va parfois mieux. Mais cela ne signifie pas non plus un rejet des propositions d’aide de la part de l’Union Européenne.
Concernant le contexte particulier de ces dernières semaines, Israël remercie l’UE, l’Egypte et les USA de ne pas avoir légitimé le Hamas et de l’avoir empêcher faire circuler des armes. L’Autorité Palestinienne doit être renforcée car il s’agit du partenaire avec qui faire la paix dans la région. En outre, il ne faut pas croire que résoudre le conflit israélo-palestinien résoudra tous les conflits au Moyen-Orient.

Mr. Gerald Loftus, Democrats Abroad Belgium.

Le statu quo- guerres, trêves, terrorisme et occupation- n’est pas durable. Le Moyen-Orient ne se limite pas à la question de l’avenir d’Israël et de la Palestine, le changement doit aussi s’appliquer à la région entière. Mais pas à la manière de G.W. Bush unilatérale, messianique, avec recours aux armes d’abord. Cela a laissé à B. Obama un héritage de haine et de guerre. G.W. Bush a dit que la route vers Jérusalem  passe par Bagdad, ce qui a amené les américains à faire une énorme déviation : huit années de tergiversations en passant par Kaboul et Bagdad, mais aussi par une feuille de route qui a fini à Annapolis.

Pour répondre à la question « quel rôle à jouer pour l’UE ? » Citons le président Obama : « l’Amérique n’a pas de meilleur partenaire que l’Europe.» Dans les négociations israélo- palestiniennes mais aussi sur la question du nucléaire iranien, l’Europe pourra jouer un rôle clef avec l’administration Obama.Au sein de l’OTAN, l’arrivée d’Obama posera de nouveau la question du partage des responsabilités entre l’Europe et les USA et le président souhaite un rôle renforcé de l’Europe en Afghanistan.

Dans l’équipe Obama- Clinton, tout n’est pas parfait en ce qui concerne les conseillers sur le Moyen-Orient : Comme le dit le journaliste Roger Cohen du NY Times et du Herald Tribune, l’ « équipe de rêve » aurait du inclure par exemple Shibley Telhami, Fawaz Gerges et James Zogby alors que plusieurs anciens conseillers de l’administration Clinton sont toujours présents. En effet, l’équipe compte Dennis Ross (ancien navetteur pour la paix,), James Steinberg (ancien haut responsable au Département d’Etat, Dan Kurtzer (ancien ambassadeur auprès d’Israël) et Martin Indyk (ancien ambassadeur auprès d’Israël et faisait partie du plus important lobby pro- israélien à Washington). Il manque un contre- poids provenant de la très importante communauté arabo- musulmane aux Etats-Unis. Or, pour reprendre le rôle d’interlocuteur entre les Etats arabes et Israël, les Etats-Unis ont besoin de ce contre- poids et d’une « équipe » formée avec l’UE.