29/01/2009

La place et le rôle de la laïcité en Turquie

Conférence organisée le
29 janvier 2009
Par
Centre Régional du Libre Examen, the European Association of Turkish Academics (EATA) et Bruxelles laïque
Dans les locaux de Bruxelles Laïque (rue de Stalingrad 18-20, 1000 Bruxelles)

En présence de Denis Stokkink, Président du Centre Régional du Libre Examen, de Gülsün Bilgehan, Députée d’Ankara, Membre honoraire de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe et Vice- Président de la Fondation INÖNÜ, de Pierre Galand, Président du Centre d’Action Laïque, membre du Conseil d’administration de l’ULB, d’Ural Manço, Docteur en sociologie au Centre d’Etudes Sociologiques des facultés universitaires Saint-Louis, de Gaye Petek, Directrice d’ELELE-MCT, Membre du Haut Conseil de l‘Intégration et ancien membre de la Commission Stasi sur l’application de la laïcité dans la République et de Florence Debrouwer, licenciée en Histoire et en Sciences politiques et Relations internationales de l’UCL, chercheuse CECRI, Aspirante doctorante FNRS et Experte de la Turquie auprès de MEDEA.

Denis Stokkink introduit la conférence en appelant à l’entrée de la Turquie dans l’UE car les valeurs de solidarité, d’égalité, de justice et de liberté mises en avant dans les Traités UE sont aussi celles de la laïcité. C’est aux Européens de tendre une main vers les acteurs de la laïcité turque pour aider à consolider ces valeurs.

Un modèle unique face aux défis actuels, la Turquie laïque

par Gülsün Bilgehan

Mme Bilgehan est la petite fille de l’ancien ministre Inönü.

La députée commence par souligner que le modèle turc est un exemple unique dans le monde musulman. La Turquie n’est pas un pays musulman mais un pays de population à majorité musulmane, la loi civile et donc supérieure à la loi religieuse. Elle rappelle que la Charia a été abolie dès les années 1920 en Turquie et le code civil et pénal adopté en 1926, avant que la laïcité ne soit institutionnalisée en 1928, ce qui avait été rendu possible par l’abolition de l’Islam en tant que religion d’Etat en 1924. Ce choix avait été fait pour empêcher l’instrumentalisation de la religion par l’administration et parce que la laïcité était perçue comme un pré- requis à la démocratie.

Mme Bilgehan souligne que les femmes ont été les premières bénéficiaires de la laïcité institutionnalisée en Turquie car elles ont cessé d’être soumises à un droit de la famille inspiré par la religion. Les femmes turques ont eu le droit de vote 14 ans avant les femmes belges et 10 ans avant les Françaises et le droit à l’avortement a été reconnu aux alentours de 1982, comme en France. Les Turques ont les mêmes droits que les Européennes. En ce qui concerne l’éducation, elle est gratuite, mixte et laïque depuis 1924 et les enseignants sont tenus au principe de neutralité, aucun signe ostentatoire n’est accepté.

Cependant, la laïcité est plus qu’une séparation entre le domaine du privé et celui du public, c’est un mode de vie fondé sur une attitude moderne et une approche rationnelle du citoyen et de la nation. Il s’agit de séparer le monde spirituel de la vie quotidienne mais nullement d’une « dés- islamisation » puisque la laïcité permet la liberté de croyance.

Mme Bilgehan regrette l’échec du monde musulman dans son rapport au religieux et la montée de l’intégrisme et de l’Islam politique. Néanmoins, elle rappelle que ce débat sur la nature du rapport religieux/ politique existe aussi en Occident, prenant les exemples de la politique de G.W. Bush sur le planning familial, la loi maltaise sur le divorce, les lois irlandaise et polonaise sur l’avortement, la loi italienne sur la procréation assistée et l’application de la charia en Grande-Bretagne et au Canada.

Le mouvement laïc en Belgique

par Pierre Galand

M. Galand explique que la laïcité tient avant tout à une « histoire de pays ». La Belgique s’émancipe en 1830 grâce à une alliance entre libéraux et catholiques. Il n’y pas de religion d’Etat en Belgique mais le terme « laïc » n’est cependant pas mentionné. La séparation entre l’Eglise et l’Etat connaît encore des difficultés et représente un combat permanent. On peut considérer que la situation belge se rapproche de celle d’un concordat. A l’origine, les laïcs belges étaient athées ou agnostiques et revendiquaient le droit de ne pas croire, tout en étant acceptés et intégrés à la société.

Aujourd’hui, les laïcs connaissent quelques difficultés : ils vivent souvent entre eux au lieu de promouvoir et transmettre leurs valeurs. Par ailleurs, les grandes Eglises essayent aujourd’hui de contrôler les directives européennes alors que les laïcs ont raté l’occasion de peser dans l’élaboration des directives.

La laïcité en Belgique est avant tout une laïcité sociétale qui donne le droit aux athées d’être respectés.

La laïcité kémaliste comme clef de lecture de la société et de la politique turque au XXè siècle

par Ural Manço

Pour commencer, M. Manço explique que pour lui, le kémalisme est avant tout l’étatisation de l’infrastructure économique du pays. La superstructure idéologique du régime se constitue également par une forme d’islam étatique dont les liens avec le reste du monde musulman sont soigneusement rabotés. Il note quelques malentendus de la conception kémaliste de la laïcité : il existe donc une sorte d’ « Église musulmane » sunnite hanafite entretenue par l’État turc (Diyanet), ce qui exclut environ 25% de la population: par exemple, les chiites hétérodoxes anatoliens (Alévis) et les chaféites kurdes. Autres failles : le Traité de Lausanne de 1923 qui obligeait la Turquie à reconnaître les communautés chrétiennes n’est pas vraiment respecté. Les non-musulmans ne bénéficient que d’un statut de citoyens de « seconde zone ». De nombreuses écoles religieuses (pour la formation des imams et prédicateurs) sont financées par l’État. Si l’armée est souvent perçue comme défenseur de la laïcité, elle est aussi appelée le « foyer du prophète » et il lui arrive de jouer un rôle ambigu dans l’entretien de l’islam étatique (comme lors du régime militaire en 1980-1983).

Autre thèse de M. Manço : la laïcité turque n’a été ni importée de la France ni exclusivement inventée par M. Kemal, mais c’est une conséquence du « césaropapisme » (addition du droit de l’Empereur et du droit de Dieu) qui a caractérisé la philosophie politique traditionnelle en Turquie depuis l’Empire byzantin. Le « césaropapisme » correspond à l’instauration d’un État centralisé et autoritaire qui s’appuie tant sur la laïcité que sur la religion comme outils de légitimité et de répression politiques selon les besoins conjoncturels. L’État kémaliste n’aurait fait que reprendre ce qui existait depuis des siècles : celui qu’on appelle en Europe « Soliman-le-magnifique » est appelé en Turquie « Soliman-le-législateur » et ses lois s’imposaient à la charia. Les élites ottomanes s’étaient intéressées aux Lumières et à la Révolution française. Elles percevaient la laïcisation des institutions étatiques comme nécessaire au renforcement de l’Empire face à l’impérialisme européen. Ils pensaient adopter ainsi la modernité « sans Dieu » de l’Occident chrétien sans porter atteinte à l’islam. En outre, la charia  et le califat ont été pratiquement abolis par la dictature nationaliste des Jeunes Turcs (1908-1918) avant M. Kemal. Ce sont eux qui ont introduit par exemple l’abolition de la polygamie, l’égal droit au divorce des femmes et leur accès à l’université. La laïcité kémaliste est préparée par ce régime. Le kémalisme républicain, nationaliste et laïc représente une parfaite continuité des idées de la fraction dominante de l’élite ottomane depuis les premières réformes de Tanzimat (Réorganisation) au XIXe siècle.

La laïcité turque fut à la fois un outil de domination autoritaire et de modernisation émancipateur qui a profondément changé le pays. M. Manço se félicite qu’aujourd’hui la laïcité à la turque soit au centre de débats menés dans le pays, car sa forme devrait s’adapter à l’évolution socioculturelle et démocratique de la société. En conclusion, M. Manço a tenu à souligner qu’une société laïque non démocratique est possible (ex : URSS, Albanie, Turquie kémaliste), mais une véritable démocratie n’est possible que dans une société sécularisée.

Remarques

Suite à des questions, M. Manço a rappelé la différence entre sécularité et laïcité. La laïcité est une méthode d’organisation de la vie commune sur base de lois et règles résolument non religieuses. La sécularisation est un processus sociologique à long terme selon lequel les préceptes religieux sont relativisés et cessent progressivement de dicter les bases de la moralité dans la vie quotidienne ou sociale.

Comment la communauté turque vit-elle la laïcité en France ?

par Gaye Petek

Mme Petek commence son intervention en revenant sur la différence entre la laïcité à la turque et la laïcité à la française : la France a introduit la laïcité relativement tard dans ses institutions car elle a attendu la sécularisation de sa société contrairement à la Turquie où la laïcité s’est vue instaurée dans la loi avant la transformation des mentalités.

En France, la Loi de 1905 fonde le principe de laïcité : la République reconnaît tous les cultes mais n’en finance aucun. Cependant, les associations cultuelles peuvent être aidées pour restaurer le bâti religieux. La Loi de 1901 avait établi le droit d’association au sein de la société civile. En 1981, F. Mitterrand a étendu la Loi de 1901 aux étrangers. Or, nombre d’émigrés créent des associations d’ordre cultuel financées au titre de cette loi. Ainsi, à La Courneuve, le siège social de l’Union des organisations islamiques de France donne des fêtes où l’entrée se fait séparément pour les hommes et les femmes.

Aujourd’hui, le débat tourne autour de l’Islam. C’est en 1989 qu’a eu lieu le premier débat sur le voile à l’école lors duquel l’Etat a « lancé la balle »  au Conseil d’Etat, réagissant par décret. Plus tard, la Commission Stasi a proposé parmi 26 propositions l’interdiction des signes ostensibles à l’école dans une France où 4000 filles sont voilées à l’école. Cette mesure ne s’applique qu’à l’école puisqu’on estime que la question de la minorité des jeunes filles est centrale et que les universités peuvent se doter de règlements intérieurs, tout comme les entreprises du secteur privé.

Concernant les immigrés turcs, Mme Petek explique qu’ils représentent une faible minorité en France, sont peu visibles à Paris contrairement aux zones rurales (Alsace, Ain, Saint Etienne, Haute-Savoie). Ils renvoient souvent une image de population attachée à la tradition et à la religion, venant souvent d’Anatolie. En outre, en France, le foulard est perçu comme objet de ségrégation de la femme dans la société et renvoie alors une image d’inégalité des femmes turques par rapport aux hommes et d’outil du repli communautaire.

Mme Petek expose son expérience de prêche laïque dans les mosquées fréquentées par la communauté turque. D’après elle, les jeunes issus de l’immigration sont les premières victimes du repli autarcique dont font parfois preuve les immigrés turcs alors qu’ils jouissent d’un certain avantage sur les immigrés maghrébins en ce qui concerne leur intégration et leur réussite comme une éducation relativement stricte et l’absence de passé colonial « douloureux ». Le frein à leur réussite est tout simplement leur propre famille.

Il existe en France une culpabilité quasi « catholique » à dire les valeurs républicaines à respecter. L’intégration c’est partager l’intangible d’une société, dont la laïcité. Seule la pédagogie permettra une sécularisation solide.

Le rôle de la laïcité comme critère d’adhésion à l’UE

par Florence Debrouwer

Melle Debrouwer revient pour commencer sur les étapes qui ont permis l’accès de la Turquie au statut de candidate ainsi qu’aux négociations d’adhésion. En 1959 a lieu la première demande turque d’adhésion (à la CEE). Par la suite, les relations euro- turques ont été fluctuantes dans un contexte de Guerre Froide. En décembre 1999, l’acceptation de la candidature turque a agit comme un accélérateur puisqu’accepter  une candidature implique de reconnaître l’appartenance du candidat à l’Europe. Cependant, le processus de négociation lancé en octobre 2005 comprend 35 chapitres devant être lus et approuvés par chaque Etat membre de l’UE (pas par l’UE en tant que telle) et par la Turquie. La « deadline » envisagée aujourd’hui est 2014/2015.

Dans ce processus, la question de la religion appartient à l’espace du « non- dit » : la laïcité et la religion sont des thèmes abordés « en off ». Ils sont par contre convoqués au niveau national lors d’élections le plus souvent. Néanmoins, il n’existe aucun « critère religieux » relatif à une adhésion à l’UE. Contrastant avec des critères qui seraient « non- écrits », des déclarations tranchées de personnalités ont été entendues.
Dans ce débat, s’il est question de déterminer la vocation de la Turquie à entrer dans l’UE, il est aussi question de la définition de la nature (économique, commerciale et/ou politique) de l’UE.

Par ailleurs, les opinions publiques, majoritairement opposées à l’adhésion turque, seront décisives pour la Turquie puisque les avis conformes du Conseil de l’UE et du Parlement européen sont indispensables. Les sondages Eurobaromètre ont montré que le sentiment d’appartenance à l’UE est minoritaire mais que celui d’appartenir à un groupe aux racines chrétiennes est lui répandu. Cette question des racines chrétiennes n’a été abordée que lors de la Convention européenne pour la rédaction du Traité constitutionnel européen- convention signée dans la salle du Traité de Rome, sous deux grandes statues de Papes.

Tant que l’UE n’a pas dessiné ses propres contours ou déterminé sa nature ni absorbé l’élargissement de 2004, il lui sera difficile de statuer sur la place de la Turquie.

Voir aussi le working paper fait par le think thank européen « Pour la Solidarité«