30/01/2009

La Turquie, clef de voûte d’un équilibre européen et moyen-oriental

Revue de presse – semaine du 26 au 30 janvier 2009

Pendant les affrontements à Gaza, la Turquie, pays charnière puisque de population musulmane, allié d’Israël et des USA aux portes de l’UE, a été l’un des premiers à dénoncer l’offensive israélienne sur Gaza. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, en parlant du Premier ministre israélien M. Ehud Olmert avait immédiatement déclaré « Il m’a trahi et porté atteinte à l’honneur de la Turquie ».(Voir notre Revue de presse du 2 janvier 2009). Le dirigeant turc avait alors fait preuve d’un tel ressentiment car Israël entraînait la fin des pourparlers syro- israéliens dont il était l’intermédiaire. Si aujourd’hui  ces pourparlers ne sont plus d’actualité depuis les affrontements à Gaza, nombre d’analystes voient toujours la Turquie comme la clef de voûte de tout apaisement de la situation au Moyen Orient.
Vue de Turquie : entre stratégie et passion

Si l’action d’Ankara a été saluée par nombre d’Etats, elle n’est pas allée sans débats en Turquie : Dans Bianet, le journaliste Çalýþkan estime que les récents appels de la part d’une grande partie de la scène politique turque à rompre les liens avec Israël constituent une mauvaise stratégie .  Il propose de ne pas se contenter d’occasionnelles marques de solidarité en tant que Musulmans mais en apportant un soutien militaire, politique et financier à l’Autorité palestinienne sans pour autant rompre avec Israël. « Nous avons besoin d’adopter  des politiques plus éthiques et humaines, ce qui peut signifier aller à l’encontre du ministre des affaires étrangères américain» a-t-il conclu.
Autre critique de la réaction de M. Erdogan aux affrontements à Gaza, dans le quotidienHurriyet, le journaliste Sedat Ergin salue l’opposition de M. Erdogan à l’ « inexcusable » attitude d’Israël à Gaza et son inquiétude face au décalage entre les réactions suscitées par le conflit en Géorgie et celui de Gaza. Cependant, en analysant la rhétorique utilisée par M. Erdogan, M. Ergin s’inquiète de l’absence de mise en garde contre le Hamas. Le Premier ministre turc serait allé jusqu’à remettre en question la responsabilité du Hamas dans le lancement de missiles sur Israël lors d’une intervention le 18 janvier 2009. En outre, le journaliste reproche l’absence de politique turque équilibrée entre le Hamas et le Fatah, M. Erdogan s’adressant avant tout au Hamas et allant jusqu’à sous-entendre que le Fatah coopérerait avec Israël pour lutter contre le parti islamiste. A ce sujet, M. Erdogan se serait démarqué de M. Abdullah Gül qui lui soutient une réconciliation palestinienne sous l’égide de M. Abbas. Enfin, M. Ergin regrette l’absence de distinction faite dans les discours de M. Erdogan entre le gouvernement d’Israël, sa population et les Juifs en général. Pour le journaliste, le Premier ministre dresse aujourd’hui un parallèle entre la situation du Hamas et celle de l’AKP, s’identifiant au Hamas. M. Ergin conclut en demandant le retour à une politique étrangère turque équilibrée et rationnelle face à Gaza.
Vue d’Occident, la Turquie comme pont vers le Moyen Orient

Cependant, si hors de Turquie on juge souvent positivement la politique turque vis-à-vis de Gaza, certains journalistes sont même tentés d’envisager la Turquie comme l’élément crucial de la région dans les années à venir. Dans le Figaro, Alexandre Adler expose pourquoi il voit en la Turquie la possibilité d’apaiser la situation en Palestine et en Irak et d’apporter une réponse aux défis européens de sécurité et de diversification des sources d’énergie.

Tout d’abord, concernant un apaisement immédiat de la bande de Gaza, il cite le président  Bachar Al- Assad qui aurait estimé que « les garanties que ne manqueront pas d’exiger les Israéliens quant au contrôle de la frontière de Gaza avec l’Égypte ne pourraient être assurées par la seule armée égyptienne. (…) La présence de musulmans tels que les Turcs serait acceptable tant pour les Palestiniens de Gaza que pour les Israéliens, dont ils sont par ailleurs les alliés militaires. Une telle présence pourrait résoudre le problème a minima, c’est-à-dire sans l’introduction de Casques bleus supplémentaires. »

A propos d’une reconstruction sur le long terme, A. Adler souligne que les Turcs avaient en projet un acheminement d’eau depuis leur pays jusqu’à Israël, qui pourrait aussi servir au futur territoire palestinien. Abandonné pour l’instant, ce projet, qui pourrait aussi passer par le territoire syrien (et non la haute mer) à un coût inférieur, donnerait également le coup d’envoi d’un processus économique de paix, tout aussi important que sa superstructure politique. Plus largement, un relatif équilibre dans la région ne saurait être possible sans la Turquie : pour Adler, s’agissant de l’environnement stratégique de l’Iran,  « la Turquie est la seule à pouvoir enrayer un projet iranien d’«axe chiite» reliant Téhéran, Bagdad après le départ des Américains, Damas et un Beyrouth dominé par le Hezbollah et ses nouveaux alliés. (…) En outre, la stabilité définitive d’un Irak évacué en accéléré par les Américains, repose sur un gouvernement de coalition qui doit s’appuyer, pour les chiites irakiens, sur l’Iran, et pour les sunnites irakiens du Nord de confession hanafite, sur l’appui de la Turquie laïque. »

Quant à l’approvisionnement gazier de l’UE, la Turquie serait une fois encore la solution grâce au projet « Nabucco » d’acheminement de gaz depuis la Turquie vers l’Europe occidentale. Pour l’éditorialiste, une chose est sûre : « Il faut prendre la mesure de l’opportunité que représente la Turquie et cesser de tourner le dos à un pays qui, avec un courage moral exemplaire, demeure l’un des piliers de l’Otan, l’un des meilleurs alliés d’Israël dans le monde, et souhaite (…) faire partie sans discrimination de la construction européenne. »
Preuve de cette croissante implication de la Turquie au Moyen-Orient, souligne le quotidien turc Hurriyet, le pays envoie des observateurs lors des élections irakiennes de ce samedi.
Cependant le New-York Times, qui souligne le rôle croissant de la Turquie comme médiateur entre Israël et les pays arabes, émet des doutes quant à l’avenir de l’implication turque dans la région, après l’incident qui s’est produit à Davos entre M. Erdogan et M. Peres, témoignant d’une dégradation des relations israélo- turques.
La Turquie, toujours aux portes de l’Europe

La Turquie est incontournable au Moyen- Orient certes, mais en tant que candidate à l’adhésion à l’UE, elle semble toujours stagner. Pour sa première visite à Bruxelles depuis 2004, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a tenté de relancer les négociations d’adhésion de son pays à l’UE, aujourd’hui enlisées, rappelle Le Figaro. Récemment, le gouvernement turc a nommé un nouveau négociateur en chef et donné des gages de bonne gouvernance démocratique à l’Europe en lançant une chaîne de télévision diffusant en langue kurde. Néanmoins, sur les trente-cinq chapitres qui constituent le processus de négociation, seuls dix ont été ouverts, d’une importance mineure.  » Nous ne demandons pas un privilège, mais une égalité de traitement », a plaidé le dirigeant turc. José Manuel Barroso a mis en garde Erdogan contre la tentation de bloquer la construction du gazoduc Nabucco, soupçonnant la Turquie de vouloir se servir de ce projet comme d’une monnaie d’échange dans les négociations. Les Européens attendent  en outre de la Turquie qu’elle accepte d’ici la fin de l’année d’appliquer l’union douanière UE- Turquie à la République de Chypre, et lève du même coup l’interdiction d’accès dans les ports et aéroports turcs faite aux navires et avions chypriotes grecs.

En effet, Bruxelles craint que Chypre ne fasse « dérailler » les négociations si aucun progrès n’est engrangé d’ici à fin 2009, d’autant plus que, comme nous l’avions souligné dans notreédito du 12 décembre 2008, il existe des tensions croissantes entre la Turquie et Chypre concernant les navires chypriotes d’exploitation pétrolière interceptés par Ankara.
Des blocages à son adhésion à l’UE, la Turquie en connaît plusieurs mais c’est la décision de la partie grecque chypriote de déposer une plainte devant la  Cour européenne des Droits de l’Homme et le Conseil de l’Europe contre la Turquie pour découvrir le sort des 1500 Chypriotes grecs disparus lors de l’opération turque de 1974, que souligne Today’s Zaman. Après que l’acteur turc Atilla Olgaç ait déclaré avoir tué un Chypriote grec sur ordre de ses supérieurs à l’époque, la question des « disparus » lors de l’intervention a refait surface. La Turquie va enquêter sur la violation possible par M. Olgaç de l’article 13 de la Convention de Genève relatif au traitement des prisonniers de guerre.

 

Pont entre l’Europe et le Moyen-Orient, alliée de l’Occident reconnue en Orient, la Turquie est sans le moindre doute un Etat- clef dans la région que ce soit dans les domaines diplomatique, militaire, politique ou énergétique. Cependant, force est de rappeler la fragilité de la Turquie qui peine toujours à contrôler et stabiliser l’ensemble de son territoire, dont les institutions se voient contestées et qui ne paraît toujours pas satisfaire aux critères d’adhésion à l’UE.