01/02/2009

L’Europe et les conflits persistants du Proche-Orient

conférence du 20 février 2009
organisée par
le Centre de Culture européenne
dans les locaux de la représentation de la Commission européenne en Belgique(rue Archimède 73, 1000 Bruxelles)

En présence de Stephan KRAUSS du Parlement Européen, D.G. Politiques extérieures, de Pervine JAMIL, Directrice du Bureau Kurde de Bruxelles, de Jean VOGEL, Chargé de cours à l’Université Libre de Bruxelles et Directeur de la Fondation Marcel Liebman et de Bichara KHADER, Professeur à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain.

 

L’Europe face aux défis de l’arc en crise du Proche- Orient,

introduction de Stephan KRAUSS, Parlement Européen, D.G. Politiques extérieures

D’après M. Krauss, pour comprendre le rôle de l’Europe au Proche Orient, il est indispensable de prendre en compte le poids du passé. En effet, en 1516 l’Empire ottoman domine la région qui sera pendant des siècles un objet de convoitise pour l’Occident, peu à peu découpé en zones d’influence. Dès lors, le Monde arabe n’a cessé de s’interroger quant à la position à adopter face à la modernisation inéluctable apportée par l’Occident et quant à la manière de se protéger de cette hégémonie européenne. La venue de Napoléon en Egypte a été le point de contact, l’élément déclencheur car à son tour, Mohamed Ali envoya une expédition en France pour étudier cette modernité. La première réponse apportée à ce souci de préservation des valeurs musulmanes et arabes tout en incorporant une certaine modernité occidentale a été le panarabisme. Cependant, l’incapacité des Etats arabes à s’unir a ouvert la porte à l’Islamisme comme nouveau mode de contestation. Le Monde arabe, tout en reprenant certains éléments de sa modernité, se construit en opposition avec l’Europe d’où l’ambiguïté de la relation Europe/Moyen-Orient. En 1918, le Proche Orient devient une zone d’influence de l’Europe qui y créé littéralement des Etats, « produits » de la France et de la Grande-Bretagne. L’Europe domine jusqu’à la Deuxième guerre mondiale après laquelle la Guerre Froide lui interdit de peser sur les conflits internationaux.

Aujourd’hui, l’UE développe ses instruments de politique extérieure. Elle dispose indiscutablement d’atouts dans la région :

• Une proximité géographique qui permet une compréhension plus aisée de la région,• L’identité et la construction européennes : la complexité de la construction européenne lui permet de mieux saisir la complexité de la situation moyen-orientale,• L’UE se fonde sur la coopération et le multilatéralisme, auxquels elle est plus sensible que les Etats- Unis,• L’importante immigration arabe en Europe qui permet un contact permanent avec les problématiques moyen-orientales puisque la population immigrée agit comme une « caisse de résonance » de ce qui se passe dans la région,• La capacité de l’UE à influencer cette région en utilisant le levier de l’adhésion ou du partenariat.

Néanmoins il convient de rappeler que ces atouts sont souvent mal utilisés par l’UE :Face à l’invasion américaine en Irak, l’Europe a échoué à montrer une quelconque unité et à donner une réponse adéquate. En Iran, la diplomatie européenne est active mais contourne les mécanismes de l’UE : ce sont en fait quelques pays européens qui négocient. En Israël, l’UE ne parvient pas à être cohérente avec les valeurs qu’elle promeut et considère elle-même que la clef du problème est à Washington et non à Bruxelles.

L’Europe souffre également de faiblesses concernant le Moyen et Proche Orient :• Il existe selon les Etats des sensibilités et des solidarités divergentes• Le Capability/ expectations gap : l’UE ne manque pas d’instruments pour peser dans la région mais elle ne les utilise pas.
Elle paraît manquer de volonté et multiplie les « occasions manquées ».Par exemple, lors du retrait unilatéral d’A. Sharon, l’UE n’a que peu réagi et lors des élections palestiniennes elle a poussé à la réforme en faisant abstraction de la possibilité d’une victoire du Hamas. Face au Hamas, l’UE se range derrière les Etats- Unis alors que la Russie, pourtant membre du Quartet, reste indépendante sur la question en conservant des contacts avec Hamas. Lors de  l’offensive d’Israël sur Gaza en décembre 2008/janvier 2009, l’UE aurait pu profiter de la vacance de l’exécutif américain.Aujourd’hui, si l’UE boycotte le Hamas elle pourrait aussi boycotter le parti d’A. Lieberman.Face au nouveau gouvernement israélien, l’UE peut poser ses conditions. Reste à savoir si elle en a la volonté.

Au cœur du Proche-Orient, le Kurdistan déchiré entre l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie

par Pervine JAMIL, Directrice du Bureau Kurde, Bruxelles

Mme Jamil a souhaité présenter le peuple kurde, ses caractéristiques et son histoire.Il n’existe pas d’unité de la langue kurde mais des dialectes qui forment selon la revue « Le français dans le monde » la 31è langue plus importante au monde. Le kurde est proche du persan mais peut s’écrire avec différents alphabets : l’alphabet latin en Turquie et Syrie, l’alphabet arabe en Iran et Irak et en cyrillique en ex-URSS. Concernant la religion, les Kurdes n’étaient pas dévots mais la tendance actuelle va vers un retour à la religion. Dans la tradition kurde, les femmes ont toujours été indépendantes et relativement libres jusqu’en 1979 et la révolution iranienne.

Les Kurdes sont issus de grandes migrations de Scandinavie vers la Perse. Au XVI e siècle a lieu le premier partage du Kurdistan suite à un accord en 1514 entre les Perses et les Ottomans qui l’ont coupé en deux. Dès lors, les principautés kurdes ont commencé à s’affaiblir. En 1916, les accords Sykes- Picot coupent le Kurdistan en quatre parties et les kurdes d’Irak se retrouvent sous domination anglaise, ceux de Syrie sous domination française et ceux de Turquie sous domination turque.

Alors qu’en 1920, le traité de Sèvres souligne dans un paragraphe concernant les Kurdes de Turquie et les Arméniens leur droit à l’autodétermination, en 1923, le traité de Lausanne ne mentionne plus que les Arméniens car Atatürk s’oppose à la création d’un Kurdistan et que les Britanniques ont trouvé du pétrole en Irak.En Turquie, les Kurdes ont été particulièrement persécutés, tués et déportés et leur langue interdite.En 1946, l’armée iranienne, qui avait soutenu l’Allemagne durant la Deuxième Guerre mondiale, s’était retirée du « Kurdistan » et y avait laissé un vide militaire. Dans cette région, une République kurde avait vu le jour et duré un an avant le retour de l’armée iranienne.En Irak, en 1922, un Cheikh s’est déclaré « gouverneur du Kurdistan » mais en 1923, les Anglais bombardent la région. En 2003, le Kurdistan d’Irak est une région fédérale.En Syrie, dans les années 1960 les Kurdes sont protégés par les Français puis le parti Baas se livre à une répression sévère mais peu visible. Une « ceinture arabe » est créée, zone vidée des Kurdes remplacés par des Arabes.Installés en URSS suite aux guerres russo- turques, les Kurdes d’URSS sont relativement libres.En Europe, les Kurdes sont 1,5 million dont la moitié en Allemagne, ils sont soit travailleurs immigrés soit réfugiés.

Le conflit israélo-palestinien, responsabilités passées, présentes et futures de l’Europen

par Jean VOGEL, Chargé de cours à l’Université Libre de Bruxelles, Directeur de la Fondation Marcel Liebman

M. Vogel met en garde contre les clichés souvent colportés sur la position européenne au Proche-Orient qui serait « amie des peuples arabes » et « protectrice d’Israël » à la fois, déterminée à instaurée la paix mais impuissante à cause du manque de moyens permis par l’UE. Or il existe une responsabilité européenne dans la genèse du conflit. Par ailleurs, parler aujourd’hui d’ « Europe au Proche-Orient » est une abstraction car il n’y a aucune unité européenne sur la question.

D’après M. Vogel, il existe avant tout une duplicité de la part de tous les acteurs du conflit. Par exemple, Israël s’est engagé pour la paix en 1993 et c’est à partir de cette date que les colonies se sont multipliées. Côté européen, des promesses avaient été faites aux Arabes pour qu’ils se soulèvent contre l’Empire Ottoman en 1914 or la déclaration Balfour de 1917 souligne la légitimité d’un foyer juif en Palestine pour satisfaire à la fois les Américains et les Juifs de la nouvelle Russie bolchévique. En 1936, des émeutes arabes sont lancées et la politique migratoire est modifiée : en 1939, la Grande-Bretagne stoppe les flux de migrants juifs vers la Palestine suite à la publication du Livre Blanc (au moment où Hitler déclare que si la guerre éclate, aucun Juif n’en sortirait vivant.) En 1947, lors d’une brève entente, URSS et USA s’accordent sur la création de l’Etat d’Israël.En 1950, la rupture entre Israël et l’URSS consacre l’alignement d’Israël sur les puissances coloniales. En effet, pour les dirigeants israéliens, majoritairement issus d’Europe de l’est, l’Etat hébreu se conçoit quasiment comme une partie de l’Europe, niant presque la dimension géographique. De fait, Israël s’engage auprès des Français et des Anglais en 1956 à Suez, soutient le régime d’apartheid en Afrique du sud et aide la France lors de la Guerre d’Algérie.Concernent la « légende » de l’absence de moyens européens pour mettre un terme ou du moins peser dans le règlement du conflit, l’UE refuse de reconnaître le Hamas vainqueur des élections palestiniennes de 2006 ou de le considérer comme interlocuteur au motif que l’organisation ne reconnaît pas Israël et pratique le terrorisme. Or l’OLP s’inscrivait dans cette configuration lorsque les Occidentaux en avait fait leur interlocuteur. En outre, les Etats européens rendent volontairement l’Europe inapte à s’impliquer efficacement au Proche Orient.

Il convient de rappeler le lien entre la légitimation d’Israël en Europe à la lumière de la Shoah. Si les peuples arabes n’ont pas participé à la Shoah, la « sacralisation » de la Shoah dans les consciences européennes est telle qu’elle justifie l’existence de l’Etat hébreu au Proche Orient. A l’époque de la création d’Israël, le génocide était pourtant sous- estimé. Aujourd’hui, l’opinion publique européenne subit de plein fouet les répercussions de la situation proche-orientale : il existe à la fois un phénomène d’identification de la population immigrée maghrébine au conflit et un soutien de la population juive à Israël, sentant que l’opinion européenne en générale se détourne du soutien sans faille qu’elle apportait jusqu’à présent à Israël. Ces tensions donnent lieu à des confusions entre antisémitisme et antisionisme ayant des effets pervers sur le débat.

En conclusion, M. Vogel s’est dit pessimiste sur la résolution du conflit israélo- palestinien mais aussi sur l’impact que ce conflit a sur les sociétés européennes.

L’Europe a-t-elle un rôle à jouer au Proche-Orient ?

par Bichara KHADER, Professeur à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain

Il existe une intimité historique entre l’Europe et le Monde arabe qui a été conquérant puis colonisé et balkanisé par l’Europe. Dès les débuts de la Guerre froide, l’Europe est mise hors-jeu par les Etats-Unis et l’Urss et s’occupe alors d’elle-même. Lors de la Guerre des Six jours, l’Europe-gouvernements et populations- mis à part le Général De Gaulle, ont soutenu Israël. Dans les années 1970, les crises pétrolières se succèdent et engendrent des tensions entre le Monde arabe et l’Europe. Deux solutions politiques ont été possibles pour les Européens : s’aligner sur les Etats- Unis ou être indépendants. L’Europe a choisi la deuxième option et fonda en 1974 le dialogue euro-arabe afin de prévenir toute  interruption de l’approvisionnement énergétique, recycler les pétrodollars dans le système financier européen et obtenir une ouverture préférentielle du marché arabe aux Européens. Cependant, en 1981 F. Mitterrand ordonna la fin du dialogue euro-arabe.

En 1979, les Soviétiques entrent en Afghanistan, se rapprochant des mers chaudes et défiant les Etats- Unis. En réaction, le bloc occidental instrumentalisera les islamistes pour lutter contre les soviétiques. La même année, Saddam Hussein est au pouvoir et entre en guerre contre l’Iran avec le soutien des Européens et des Américains.En 1986, l’UE met en place un règlement d’accord commercial avec les Palestiniens, sorte de signal aux Israéliens, dans lequel elle confirme traiter avec les Territoires palestiniens comme avec des territoires parfaitement autonomes et souverains. Le Parlement condamne la fermeture d’universités palestiniennes et demande des sanctions à l’encontre d’Israël qui bafoue le droit à l’éducation.En 1989, F. Mitterrand convoque la Conférence euro-arabe pour revitaliser un dialogue moribond car un mois auparavant a eu lieu la chute du Mur de Berlin, impliquant la réunification allemande et donnant à la France un sentiment de faiblesse.  Renouer avec le Monde arabe signifie alors pour la France, compenser la renaissance de l’Allemagne. Six mois après,  S. Hussein envahit le Koweït et l’Europe soutient avec plus ou moins d’enthousiasme l’intervention armée et est récupérée dans le jeu américain.En 2003, lors de l’invasion américaine en Irak, l’Europe se divise et les craintes franco-allemandes d’une Irak éclatée et communautarisée se révèlent prophétiques, confirmant par ailleurs une rupture Islam/Occident.

Concernant le dialogue Europe/Monde arabe, l’UE passe du Partenariat euro- méditerranéen de 1995, à la Politique européenne de voisinage de 2004 à l’Union pour la Méditerranée de 2007.Cette dernière initiative a découlé du fait que les Français se sont sentis « dépassés » dans  le  Monde arabe par l’UE et les USA qui ont signé en 2004 un accord de libre-échange avec le Maroc. Cependant, l’UPM a été un choc pour les Turcs qui y ont vu une façon de contourner leur adhésion à l’UE, un choc pour les Arabes qui y ont vu la fin de la « politique arabe de la France » et une volonté de satisfaire Israël. L’Allemagne s’est sentie insultée par la première proposition française d’ « Union méditerranéenne » dont elle était exclue. Par ailleurs, l’UE elle-même n’a pas apprécié qu’un chef d’Etat européen décrète l’échec du Processus de Barcelone quasi unilatéralement.
La question israélo- palestinienne agit comme un révélateur des incohérences européennes. Sur ce sujet, l’UE est en théorie en cohérence avec la légalité internationale : elle condamne l’occupation du Golan ainsi que les humiliations subies par les Palestiniens, ne reconnaît pas la légitimité du mur de séparation. Cela fait d’elle un non- interlocuteur pour Israël. Cependant, l’UE se contente du plan déclaratoire et ne prend jamais de mesures à l’encontre d’Israël, le Conseil de l’UE allant jusqu’à passer outre une décision du Parlement pour lancer un rehaussement des relations UE/Israël.

En 2025, la Méditerranée représentera 1milliard d’individus et possèdera tous les facteurs de puissances : Européens et Arabes pourraient s’allier et « dépasser la Chine ».