03/02/2009

Midi de la Méditerranée – Contenu religieux, stratégie communicationnelle et radicalisme : les sites internet chrétiens et musulmans et le monde arabe

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (5)

Contenu religieux, stratégie communicationnelle et radicalisme : les sites internet chrétiens et musulmans et le monde arabe

par
Jean-Pierre Chemaly
Docteur de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de la Sorbonne, spécialiste des sites religieux sur Internet

3 février 2009 de 12h30 à 14h

au Mouvement Europeéen Belgique
63 avenue d’Auderghem, 1040 Bruxelles

Compte-rendu : Luce RICARD

Lors de cette conférence était invité M. JEAN-PIERRE CHEMALY, diplômé de l’université Saint Joseph de Beyrouth, docteur de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de la Sorbonne et spécialiste des sites religieux sur la toile. Il est actuellement consultant auprès d’instances en charge du fait religieux sur la toile.

Son intervention s’intéresse à la stratégie communicationnelle des sites évangélistes dans le monde arabe, à l’exploitation de l’outil Internet par les chrétiens d’Orient (Maronites et coptes) ainsi qu’aux sites islamistes et à leur contenu radical (à ne pas confondre avec l’islam modéré, comme l’a souligné M. Chemaly).

La stratégie communicationnelle des sites évangélistes dans le monde arabe

Concernant les sites évangélistes, leur manifestation sur la toile et la création de leurs rubriques en langue arabe est l’une des grandes particularités de ceux que les internautes musulmans nomment « les missionnaires ».

Bien structurée, la campagne évangéliste multiplie ses réseaux de communication sur la toile et atteint plusieurs « catégories » d’internautes. Les Evangélistes disposent d’un site présentant l’« Internet Evangelism Coalition » (http://www.webevangelism.com). Le but affiché de cette « coalition » est de diffuser via le net, grâce aux contacts établis entre internautes, « le message du Christ ».Ainsi, le groupe évangéliste divisé en plusieurs sous-groupes, réparti son travail sur la toile en fonction des zones géographiques et des critères sociaux. Les « missions » du groupe se divisent en trois parties :

  • Annoncer les évènements religieux et culturels proposés par les évangélistes dans leurs rubriques. Ces activités peuvent aller d’une conférence à une sortie à la campagne, avec camp et autres loisirs. Ces expériences rapportées sont censées enrichir les informations et activités proposées par ces derniers. Les échanges et discussions sur forums de discussion alimentant le débat.
  • Etre capable de cibler les « Target groups » : A chaque catégorie sociale, son champ sémantique et « sa » manière de l’aborder à travers des rubriques spéciales au contenu bien orienté. Ainsi, sont pris en compte différents groupes sociaux, tels les chômeurs, les étudiants, les pères ou mères de famille etc. Chaque groupe se voit attribuer un champ sémantique et un soutien « social » et « religieux » en fonction de son statut. Pour les chômeurs ou les parents, il s’agirait plutôt d’une aide sociale, ou médicale.
  • La répartition de l’information sur la toile se fait en fonction des divers « canaux ». Les sites présentant la doctrine évangéliste s’adaptent au contexte socioculturel, avec une efficacité surprenante. La langue arabe étant généralement bien maîtrisée.  Témoigner de sa « conversion » est hautement recommandé. Et c’est souvent le cas de personnes qui traversaient des difficultés et qui se portent mieux grâce au message évangéliste qui est rapporté.

Cette bonne organisation des sites et rubriques évangélistes sur la toile inquiète les Musulmans du monde arabe et surtout les pays comme le Maroc ou l’Algérie. Une contre- campagne semble s’être déclenchée contre cette vague de prosélytisme sur Internet. Des articles « avertissent » les internautes musulmans et lancent cette « contre campagne ». Nombre d’articles alertent de la menace que représentent ces sites évangélistes et l’Eglise catholique, à laquelle ils sont parfois assimilés fait preuve de « témoignage » mais rejette le prosélytisme comme il est pratiqué par les Evangélistes. En outre, ces « campagnes évangélistes » sont souvent reliées dans certains articles sur la toile à un « lobby juif » voire à la CIA en leur attribuant un objectif de soutien au « Grand Israël ». L’exemple du Parlement algérien qui a adopté une loi contre le prosélytisme religieux, condamnant « toute personne qui tentera de convertir un musulman à une autre religion » illustre l’inquiétude suscitée par ces sites.Le dilemme pour les autorités ou journalistes de pays musulmans est de savoir s’il faut dénoncer les sites évangélistes pour enrayer le phénomène, au risque de faciliter leur accès pour les internautes ou éviter au contraire toute communication des adresses Internet de ces sites pour ne pas leur faire de « publicité ».

L’exploitation de l’outil Internet par les chrétiens d’Orient (Maronites et coptes)

L’exploitation de l’outil Internet par les Chrétiens d’Orient est à relier à leur statut de minorité, qu’ils souhaitent « compenser ».

Les Maronites.La communauté Maronite est un exemple de l’entrain d’un groupe qui utilise Internet pour véhiculer le message qu’ils souhaitent transmettre au monde. Le style et le langage adoptés par ces sites maronites accentuent fortement et de manière partielle la contribution des maronites à la culture du monde arabe, tout en rappelant les différentes persécutions, y compris celles de la guerre civile. L’accent est mis sur le prestige de la fidélité des Chrétiens à leur pays et à sa protection. Par ailleurs, le discours adopté se veut proche de l’Occident et de sa culture.  Les sites maronites sont principalement arabophones et francophones.

Les Coptes.Les Coptes sont très largement représentés sur la toile malgré leur nombre minoritaire en Egypte. Cette « surreprésentation » s’explique par la démultiplication des orientations, afin de faciliter la recherche et l’expression religieuses sur la toile. Les sites des églises coptes atteignent environ 800 adresses web en Egypte et dans le monde, principalement arabophones et anglophones. Ces données démontrent comme pour le cas des maronites du Liban, une certaine surreprésentation sur la toile cherchant à compenser une situation minoritaire sur le terrain, mais aussi un lien avec l’immigration. Ces sites reflètent souvent une image communautaire solide traduisant une « autarcie » religieuse forte. Pour ce qui est des forums coptes, on en dénombre une quarantaine, ce qui est important : les sujets de discussions postés s’articulent autour de thèmes religieux mais l’effort des Coptes dans la diffusion de leur message ne se limite pas uniquement à des publications écrites. Internet apporte la possibilité de diffuser en ligne des enregistrements audio de sermons ou de lectures. Il serait intéressant d’essayer de comparer la présence copte sur le net avec la réalité sur le terrain. Les Coptes ont-ils du mal à diffuser leur message dans une Egypte qui est « officiellement » tolérante ? Ou alors la tension dans les quartiers sensibles est-elle incontrôlable et la société égyptienne intolérante   ?Dans un article du journal égyptien Al Ahram    intitulé « la question copte, les coptes souffrent presque dans tous les domaines » sont abordés le malaise des autorités face aux troubles qui opposent Coptes et Musulmans et la montée de l’extrémisme dans les deux « camps ». « L’extrémisme » copte pourrait être lié à la montée des Frères musulmans ou encore nourri par des coptes en exil. Les coptes en exil nourrissent probablement sur Internet cet « extrémisme ».  Il est envisageable que ces exilés en veulent aux égyptiens musulmans qui les considèrent comme des citoyens de seconde zone.  En effet, on peut retrouver sur la toile plusieurs sites qui s’en prennent à l’Islam et aux Musulmans d’Egypte. Il est souvent fait mention des attaques perpétrées contre de « paisibles commerçants coptes », d’églises brûlées ou de lieux chrétiens saccagés.

Par exemple, le site de  l’« Observatoire de l’Eglise en détresse »  aborde le cas des coptes égyptiens persécutés. Pour plus de précision et pour une plus grande implication des internautes, le site n’hésite pas à mentionner le cas d’un musulman converti au christianisme et depuis persécuté. Avec une histoire, un nom, un lieu, les internautes peuvent mieux saisir le degré de la persécution. Il n’est pas sans rappeler la persécution subie par l’Eglise dans les pays communistes.

Si Maronites et Coptes réagissent à leur condition de minorité au Moyen- Orient par une sur- représentation sur le web et un lien revendiqué avec l’Occident, l’image qu’ils véhiculent est propre à chacun : patriotes pour les Maronites libanais et persécutés pour les Coptes égyptiens.

Les sites islamistes et leur contenu radical

Il est évident que le radicalisme sur la toile concerne toutes les religions. Le christianisme, l’islam, le judaïsme ; des extrémistes et des fanatiques utilisent cet outil de communication afin de véhiculer leurs idées avec plus ou moins de succès. Il est surprenant de constater avec quel savoir faire et avec quel professionnalisme, les extrémistes exploitent sites, images et forums de discussion.  Ils constituent un exemple inégalé de « jumelage » entre le virtuel et le terrain puisqu’ils ne bénéficient pas de médias officiels comme la presse, la radio et la télévision. Actuellement, cette propagande islamiste tend à envahir des sites d’informations officiels comme les forums de chaînes télévisées arabes. Ils « polluent » des sites neutres et s’infiltrent dans des sujets qui n’ont aucun rapport avec l’islam radical. Ce phénomène qui est particulier à Internet dans le monde arabe prend aujourd’hui de l’ampleur.

La diffusion des idées islamistes transmises par Internet, est véhiculée et propagée rapidement au moyen de sites personnels plus ou moins élaborés qui apparaissent et disparaissent régulièrement, en fonction de leur création voire de leur abandon.Ces sites forment une nébuleuse à la limite de l’illégalité dans la mesure où ils inciteraient à des actes terroristes. Mais il est évident que si pour l’Occident, ces messages sont qualifiés de terroristes, ils sont pour leurs auteurs et leurs sympathisants, des messages de résistance face à « l’envahisseur ». La propagande terroriste sert non seulement à s’exprimer mais surtout à mobiliser le plus grand nombre d’adhérents. Il est à noter qu’un internaute ne doit pas uniquement être qualifié de sympathisant, mais rien que par son inscription, il se verra décerner le statut d’adhérent.

Comme tout outil de communication, Internet est un support possible de propagande, de communication idéal pour les islamistes de tout genre. Les internautes savent que l’arabe peut être un handicap pour les occidentaux, et vont même jusqu’à s’exprimer dans un arabe littéraire très recherché.Autre barrière, les inscriptions limitées sur les forums semi fermés, où le bon vouloir de l’administrateur, autorise ou non telle ou telle inscription. Un « test » de questions est même soumis à l’internaute, et si ce dernier ne répond pas de manière satisfaisante, sa « candidature » se verra refusée. Dans ce genre de questionnaires, l’internaute devrait en tout premier lieu rédiger en arabe la « Chahada », où il proclame devant les administrateurs qu’il n’y a de Dieu que Dieu et que Mohammad est son Prophète. Une fois cette « Chahada » prononcée, il doit donner plus de précisions sur la manière dont il a pris connaissance de l’ouverture des inscriptions. Toute fausse réponse, ou toute hésitation entraînerait forcément une annulation de l’inscription. Passé ce cap, l’internaute doit signaler s’il a d’autres connaissances sur le forum et quels sont ses sujets de prédilections : sermons, textes, livres relatifs au djihad. S’il a une préférence particulière pour un cheikh, il doit le signaler et si possible, donner les raisons de cette préférence. Une fois ces réponses envoyées, il reviendra aux administrateurs de choisir si ce « profil » est acceptable et donc son inscription activée.

Faire d’Internet un outil d’exploitation pour la cause jihadiste, voilà ce que les extrémistes souhaitent réaliser. Leur stratégie et la structure de leur travail tendent à prouver qu’ils ont dans une certaine mesure, réussis à « dompter » la toile et à la « maîtriser », et cela en plusieurs étapes :• En créant des forums, des sites de groupes armés.• En diffusant des logos, des revues, des vidéos et des audios jihadsites.• Et en inondant les sites modérés de leur propagande.

QUESTIONS

D. Schaubacher : Quel est le rôle de l’Iran sur la toile ?

J-P Chemaly : L’Iran peut avoir un impact sur les Chiites dans le sud de l’Irak et au Sud- Liban. Cependant, les sites Chiites sont combattus par les Sunnites et les Islamistes sunnites considèrent les Chiites comme des « mécréants ».

O. Deussen : Qu’en est-il des sites musulmans non- djihadistes ?

J-P Chemaly : Ils existent évidemment et proposent des fatwas, renvoient vers des sites qui enseignent l’Islam. Auparavant, les Musulmans allaient à la Mosquée pour poser les questions qu’ils avaient sur la religion. Aujourd’hui, beaucoup se rendent sur ces sites où malheureusement il existe un risque où n’importe qui peut se dire Imam.

Awad Chamas : Comment contrôler ces sites jihadistes ?

J-P Chemaly : Il y a quelques années, les Américains fermaient les sites qu’ils jugeaient dangereux, aujourd’hui, les Islamistes se mettent hors d’atteinte en établissant le site dans des pays comme la Malaisie. Cependant, la question du contrôle des sites place les autorités face à un dilemme : en fermant les sites, on empêche le recrutement de djihadistes mais on ne peut plus suivre la stratégie des activistes. Par ailleurs, aujourd’hui facebook est largement utilisé et il est difficile de contrôler une simple page ou un profil facebook.

Baudoin de Lichtervelde : Quelle crédibilité pour les sites djihadistes ?

J-P Chemaly : Le discours djihadiste est crédible et surtout bien construit. Par ailleurs, nombre de ces sites annonçaient des attaques avérées contre l’armée américaine en Irak ou en Afghanistan, ce qui leur donne un crédit supplémentaire. Se sachant confrontés à ce problème de crédibilités, les images et les vidéos d’attaque sont censés donner une preuve de la réalisation de ces attaques.

 

Les Midis de la Méditerranée sont organisés conjointement par l’Institut MEDEA et le Mouvement Européen Belgique.

INSTITUT MEDEA

Contact : Nathalie Janne d’Othée

Tel : +32 2 231 13 00

Email : Medea@medea.be

Site webwww.medea.be

 

MOUVEMENT EUROPEEN-BELGIQUE

Contacts: Laetitia de Fauconval et Lin Vanwayenbergh

Tel +32 2 231 06 22

Email : info@mouvement-europeen.be

Site web :www.mouvement-europeen.bewww.europese-beweging.be