08/05/2009

Abattage massif de porcs en Egypte

Revue de presse – Semaine du 4 au 8 mai 2009

Premières victimes de la grippe A en Egypte : les porcs. Si celle qui a d’abord été appelée « grippe porcine » n’a été contractée par aucun habitant et que la contamination du virus du porc à l’homme a été démentie par la communauté scientifique, les autorités égyptiennes ont lancé une campagne d’abattage des porcs sur le territoire. Mesure sanitaire ou mesure politique, les médias s’interrogent.

Une décision dépourvue de fondement scientifique

« Il a été décidé de commencer immédiatement à égorger tous les porcs en Egypte, en faisant tourner les abattoirs à leur maximum », a déclaré à la presse le ministre égyptien de la Santé, Hatem el-Gabali, après une réunion avec le président Hosni Moubarak, révèle l’AFP. Cela malgré le fait que les élevages de porcs ne sont pas responsables de l’épidémie de grippe, selon le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale, Bernard Vallat.

Le pays compte 250 000 porcs. Le 2 mai, une centaine de bêtes ont été abattues à Alexandrie tandis qu’au Caire 28.000 porcs ont été transférés vers des abattoirs, selon l’agence officielleMena. Cette mesure a été dénoncée dans un communiqué commun par quatre organisations internationales, l’OMC, la FAO, l’OIE et l’OMS, rapporte RFI.

Les autorités avaient d’abord présenté la mesure comme une précaution face à la grippe porcine, ce qui avait été vivement critiqué par la communauté scientifique mondiale, avant d’affirmer qu’il s’agissait d’éradiquer des élevages insalubres. L’abattage des porcs serait « une mesure d’hygiène générale, pour transférer ce genre d’élevage dans de vraies fermes, pas dans des décharges », a précisé Saber Abdelaziz Galal, directeur du département des maladies infectieuses au ministère de l’Agriculture selon l’Express.

Le quotidien égyptien Al-Wafd a estimé qu’après l’apparition de cas de grippe A en Israël, les fermes de cochons devaient quitter le Caire.

Al-Masry Al-Yom a lui justifié la mesure pour éviter l’union du virus de la grippe A avec celui de la grippe aviaire et de la grippe humaine classique ce qui développerait considérablement le virus avant sa diffusion dans le monde. Le quotidien indépendant a considéré que les déplacements des porcs ne devaient s’effectuer qu’avec une supervision vétérinaire appuyée.

Heurts et blocages en marge de l’abattage des bêtes

Des affrontements dans la région du Caire entre les policiers venus prendre les animaux et les éleveurs, à Moqattam et à Khanka (25 km au nord du Caire) ont eu lieu et ont fait 12 blessés parmi les forces de l’ordre et au moins 8 chez les éleveurs, selon les services de sécurité, souligne l’AFP. Peu à peu les affrontements entre éleveurs et forces de l’ordre se sont systématisées et les divisions ont même gagné la sphère du pouvoir, révèle RFI. En effet, Le ministre de la Santé a implicitement critiqué le vote du Parlement sur l’éradication des cochons en indiquant que la mesure n’avait pas d’impact sur la grippe porcine et a souligné la capacité restreinte des abattoirs. De leurs côtés, les médias qui avaient au début pris parti pour cette mesure se révèlent aujourd’hui plus dubitatifs.

Par ailleurs, Al-Masry Al-Yom révèle que ces déplacements du cheptel porcin seront difficile à cause de l’opposition des éleveurs d’une part mais aussi à cause du refus des riverains de voir des porcs circuler près de chez eux. La Libre Belgique rapporte que le gouvernement égyptien a proposé certaines indemnisations, nettement insuffisantes pour les éleveurs à savoir 250 livres, soit environ 30 euros, pour un animal adulte et 6,50 euros pour un cochonnet. Chaque porc abattu sera examiné pour vérifier s’il n’est pas porteur d’une maladie et s’il est sain, la viande sera congelée et revendue au bénéfice des propriétaires.

Cependant, pour Le Monde, l’abattage des cochons est un véritable casse-tête. Selon les chefs vétérinaires égyptiens, « moins de mille porcs ont été abattus en quatre jour ». En effet, le pays ne compte que deux établissements, l’un au Caire, l’autre à Alexandrie, destinés uniquement à l’abattage des cochons. « A ce train-là l’extermination du cheptel prendra plusieurs années », assure un haut fonctionnaire au ministère de l’agriculture au Monde. Par ailleurs, les vétérinaires finissent par reconnaître que la capacité des chambres froides est  insuffisante et la viande de porcs se vend désormais difficilement, même aux Coptes et aux touristes, uniques consommateurs. La gestion des carcasses va dès lors devenir rapidement une nouvelle problématique. Enfin, les chiffonniers coptes du Caire ne cachent pas leur intention de cacher leurs bêtes.

Une décision politique ?

La justification de protéger le pays de la propagation du virus ayant été rapidement peu crédible, les autorités égyptiennes ont peu à peu invoqué le motif de l’assainissement des élevages de porcs. Or dans ce pays très majoritairement musulman, ce sont les coptes qui élèvent et consomment du porc. La communauté copte constitue 6 à 10% de la population et sont donc les seuls touchés par une telle initiative.

L’abattage systématique des porcs en Egypte serait une mesure aux relents « anti-coptes », a estimé dimanche une célèbre militante égyptienne du droit des animaux, Amina Abaza, rapporte Romandie news. « Je me demande si cette mesure n’est pas prise parce que les porcs appartiennent aux chrétiens coptes », a-t-elle expliqué, en rappelant l’hostilité déclarée des Frères musulmans aux élevages de cochons.

Amina Abaza souligne ce qui aurait pu être une incohérence des autorités sur la question sanitaire. En effet, l’Egypte avait été particulièrement touchée par la grippe aviaire mais n’avait lancé aucune campagne d’abattage systématique des volailles alors qu’aujourd’hui elle est épargnée par le virus A mais décide de l’abattage systématique des porcs.

Pour l’Express, cette mesure ne fait aucun doute, elle est politique et « reflète les tensions communautaires qui montent en Egypte. » Pour l’hebdomadaire, l’Egypte ne dissimule plus que la grippe A n’ait été qu’un prétexte : « Nous profitons de cette occasion pour régler la question de l’élevage sauvage », avait en effet déclaré un porte-parole du ministère de la Santé. Les porcs sont pour la plupart élevés dans des conditions d’insalubrité extrême par la minorité chrétienne et notamment par les éboueurs du Caire.

Or, les chiffonniers du Caire, chrétiens et souvent éleveurs de porcs, avaient été désignés par certains médias comme « porteurs potentiel du virus ». Ce genre d’accusation s’inscrit dans un contexte de « forte augmentation des violences interreligieuses, aussi bien en fréquence qu’en répartition géographique », rappelle le défenseur des droits de l’homme Hossam Bahgat.

Le New York times évoque une « punition économique » de l’Etat infligée aux Coptes d’Egypte. Interrogeant des fermiers coptes du Caire, le quotidien américain a relevé que pour ces derniers cette mesure incarnait le ressentiment des Egyptiens musulmans vis-à-vis des Coptes, rappelant des faits de violence anti-Coptes comprenant des enlèvements et des passages à tabac de moines l’année dernière.

Une autre question se pose maintenant. Les porcs se nourrissaient largement de détritus notamment dans les quartiers pauvres du Caire. « Après leur abattage, qui les ramassera ? » s’interroge un éleveur de porcs dans le New York times.

Surprenant, le soutien à la mesure gouvernementale du pape Chenouda III patriarche de 95 % des chrétiens d’Egypte qui a approuvé l’abattage des animaux lors d’un prêche, estimant que la situation nécessitait une telle initiative.

Acte dirigé contre la communauté copte et opportunité de se débarrasser d’un animal considéré comme impur selon les préceptes du coran ou occasion pour assainir une situation difficilement gérable, le débat persiste selon La Libre Belgique.