12/06/2009

Elections legislatives au Liban

revue de presse – semaine du 8 au 12 juin 2009

Le dimanche 7 juin, le Liban votait pour les élections législatives dans un contexte de tensions régionales particulièrement exacerbées depuis l’été 2006, dans un pays qui avait vu un remodelage du paysage politique libanais avec l’apparition de mouvements en réaction à l’attentat qui couta la vie à Rafik Hariri en 2005 et à la présence syrienne sur le sol libanais. La montée en puissance du Hezbollah, notamment depuis 2006, donnait à ce scrutin une dimension dépassant son stricte cadre national. 3, 2 millions de Libanais étaient attendus aux urnes. Au Liban, chaque communauté religieuse se voit attribuer un nombre de sièges dans 26 circonscriptions en fonction de son poids démographique.

Des résultats attendus

La coalition pro-occidentale « anti-syrienne » dirigée par Saad Hariri a remporté 71 sièges sur les 120 alors que l’opposition dirigée par le Hezbollah « pro-syrienne » et rejoint par les soutiens du général Aoun a remporté 57 sièges, rapporte Le Figaro. La participation aux élections s’est élevée à 55% (elle était de 45% en 2005). Les enjeux de ce scrutin étaient de taille. Il s’agissait de choisir un Liban plutôt tourné vers la Syrie et l’Iran qui se serait vu retirer tout soutien occidental ou un Liban tourné vers le monde occidental et les Etats arabes pro-occidentaux, inquiet de préserver le Liban de l’influence syrienne. Le vote des communautés sunnite et chiite n’a pas été surprenant alors que celui des Chrétiens a été déterminant, les communautés chrétiennes étant profondément divisées, analyse le Figaro. C’est dans les quartiers où ces derniers détiennent la majorité que la campagne a été la plus âpre et que s’est jouée l’élection.

Dans le camp du mouvement du 14 Mars, les Forces libanaises de Samir Geagea et le parti de la Phalange d’Amine Gemayel ont tout fait pour convaincre les électeurs de rester fidèles aux idéaux du mouvement qui avait mis fin à l’occupation syrienne au printemps 2005 alors que le Général Aoun s’était allié au Hezbollah.

Réactions et analyses

Soulagement occidental

« Le taux de participation élevé et les candidats, dont un grand nombre ont connu la violence qui a entaché le Liban, sont les plus fortes indications encore de la volonté des Libanais pour la sécurité et la prospérité » a commenté M. Obama après les premières estimations. De son côté l’Union européenne a salué la victoire du camp « anti-syrien » auquel les Européens apportaient leur soutien. La possibilité d’une victoire du Hezbollah avait fait craindre un tournant dans les relations entre le Liban et l’occident ainsi qu’entre le Liban et ses voisins arabes sunnites, mettant en danger les équilibres régionaux.

Pour le New-York Times, il convient de noter que pour une fois, se déclarer soutenu par les Etats-Unis n’a pas conduit à la défaite dans un pays du Moyen-Orient. Ce changement dans la vision du soutien aux Etats Unis pourrait avoir un impact sur les prochaines élections iraniennes, d’après le quotidien américain. Il sera plus compliqué pour le Hezbollah, la Syrie et l’Iran de diaboliser les Etats-Unis, maintenant que le président Obama promeut le dialogue plutôt que la confrontation. Cette analyse est confirmée par Osama Safa, directeur du Lebanese Center for Policy Studies pour qui « il n’est plus pertinent pour des extrémistes de jouer la carte de l’anti-américanisme ». Par ailleurs, Israël aura sans doute à l’avenir plus de mal à capitaliser sur la peur d’une domination du Hezbollah sur le Liban, ce qui l’obligera à se pencher sur la question palestinienne.

L’importance du vote chrétien qui a départagé les deux camps ressort également de l’analyse du New-York Times. Il semblerait que ce soit le rejet de l’influence syrienne et iranienne qui ait fait pencher les Chrétiens pour le mouvement du 14 mars ainsi que la peur de se voir isolé comme Gaza et mis de côté par l’Occident.

Pour le Times, cette victoire du Mouvement du 14 mars pourrait favoriser les relations entre les Etats-Unis et la Syrie, cette dernière se sentait désormais isolée.

Au Liban

L’Orient le Jour a repris les termes du mouvement du 14 mars qui considère que « ces élections ont représenté, à travers les résultats et le taux de participation inégalé, un référendum réel sur l’option de l’État souverain, libre et indépendant. » Le quotidien libanais cite également le chef du parti Kataëb, Amine Gemayel, qui estime que «ces élections constituent un plébiscite pour « la cause libanaise, les fondements sacrés et les constantes pour lesquelles le parti a combattu depuis 70 ans » et « que le peuple libanais est pour la légalité exclusive des armes de l’État, pour que l’armée et les forces de sécurité seules puissent porter les armes, de manière à ce qu’il n’y ait plus d’autres armes sur l’ensemble du territoire libanais. »

De son côté, Le président de la Chambre, Nabih Berry, a invité hier les Libanais « à se boucher les oreilles aux déclarations des hommes politiques israéliens » dans L’Orient le jour, considérant que « celles-ci vont crescendo du côté israélien et qu’elles ont pour but premier de créer des problèmes entre les Libanais en faisant croire que la victoire d’une partie libanaise sert les intérêts d’Israël ».

Libnanews commente le discours d’Hassan Nasrallah à la suite de la défaite de la coalition menée par le Hezbollah. Le leader chiite a tenu à féliciter les Libanais pour leur participation au scrutin, tout comme les forces de l’ordre et de l’armée pour avoir permis le déroulement dans la sécurité des élections législatives du 7 juin. Néanmoins, Nasrallah a dénoncé une « guerre mondiale » lancée contre lui et le général Aoun notamment par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

Dans une interview à La Libre Belgique, Saad Hariri salue la volonté de la population libanaise de préserver la souveraineté du pays et s’il apprécie le soutien de la nouvelle administration américaine, le leader libanais estime que le Mouvement du 14 mars ne doit pas sa victoire à ce soutien. Par ailleurs, Saad Hariri considère que les relations avec l’opposition ne pourront désormais qu’être plus apaisées puisque les élections se sont déroulées selon la loi électorale que le Hezbollah souhaitait.

Au Moyen Orient

Les analystes d’Al Jazeera ont eux aussi relevé les éléments essentiels des résultats des élections : le vote des Chrétiens et les pourparlers pour une future coalition. Pour le média panarabe, le perdant des élections est bien le général Aoun, de la coalition du 8 mars. Le vote chrétien a été moins fragmenté que prévu et si Aoun a perdu nombre de voix chrétiennes, il a gagné des voix musulmanes. Pour Al Jazeera, le rapprochement d’Aoun avec le Hezbollah, la Syrie et l’Iran aurait été fatal au parti. Enfin, le président de la République, Michel Sleiman verrait son influence s’accroître suite à son rôle de médiateur dans la constitution prochaine d’une coalition gouvernementale.

Al-Ahram weekly souligne de son côté l’achat massif des votes des Libanais résidant à l’étranger par les différents partis politiques. En effet, pour la première fois, les Libanais résidant à l’étranger mais ayant un passeport libanais pouvaient voter s’ils se rendaient sur le territoire national. L’hebdomadaire égyptien rapporte le chiffre de 3000 passagers supplémentaires par jour à l’aéroport de Beyrouth durant les jours précédant les élections. Al-Ahram weekly expose la mobilisation de la population pour ces élections, que le quotidien libanais pro-opposition Al-Akhbar qualifiait de « dernière bataille entre le 8 mars et le 14 mars ».

Le Jordan times tire des « leçons » de ces élections : pour le quotidien jordanien, le résultat des élections importe peu car le Liban fonctionne sur un esprit de consensus et d’équilibres. Ensuite, il souligne qu’avec la Turquie, le Liban est le seul Etat à majorité musulmane au Moyen-Orient capable de mener à bien des élections crédibles dont les résultats n’étaient pas prévisibles. Cependant, le Jordan Times relativise l’importance de ces élections en soulignant que, comme dans le reste du Moyen-Orient, les décisions ne se prennent pas au parlement mais se négocient « ailleurs ». Par ailleurs, ces élections constitueraient une victoire de la crédibilité mais pas de l’idéologie puisque le 14 mars n’a pas clairement détaillé les valeurs qu’il défendait, à part son opposition au Hezbollah.

En outre, ces élections incarneraient la victoire des clans sur la politique puisque la victoire du 14 mars tiendrait en partie à un noyau sunnite très soudé et homogène dans son vote. Le quotidien rappelle la complexité d’un vote dépendant de facteurs locaux, régionaux, mondiaux et cosmiques puisque les identités locales, les acteurs arabes régionaux, les acteurs régionaux non-arabes et les institutions religieuses sont autant d’influences de la vie politique libanaise. Pour le quotidien jordanien, le 14 mars a également gagné parce qu’il se présentait comme un « antidote » aux violences. Enfin, le Jordan Times analyse l’échec d’Aoun face à un 14 mars sunnite et un Hezbollah chiite comme l’ancrage des forces communautaires par rapport à une initiative personnelle comme celle d’Aoun.

De son côté, Haaretz souligne que les dirigeants israéliens ont accueilli la victoire de la coalition pro-occidentale avec un optimisme « prudent ». Lundi, le président Péres a déclaré « Les résultats des élections libanaises ne changent rien au fait que le Hezbollah demeure un Etat dans l’Etat. » Le ministre de la défense Ehud Barak a déclaré qu’il attendait de voir les prochains développements de la vie politique libanaise pour se positionner.

Les défis de l’ « après-élections »

La spécificité du système libanais fait que la question de la composition du prochain gouvernement est loin d’être tranchée, explique Le Figaro. En effet, le Hezbollah et son allié Amal ont le monopole de la représentation chiite et réclament dès lors de participer au pouvoir exécutif, ce qui sous-entend un droit de veto dans un gouvernement d’union nationale. Michel Aoun, allié du Hezbollah, se prévaut du leadership chrétien, son bloc parlementaire correspondant à une vingtaine de députés.

«Au-delà de la victoire électorale du mouvement du 14 mars, nous sommes revenus à la case départ du point de vue politique», poursuit Fadia Kiwan. Malgré l’absence de violences au cours d’un scrutin salué par les observateurs internationaux, beaucoup craignent une montée des tensions avec la mise en place d’un nouveau gouvernement.

Hurriyet s’interroge également sur la constitution du futur gouvernement et sur la capacité d’une union nationale à venir à empêcher le pays de sombrer une fois encore dans l’instabilité. Il rappelle que si le Hezbollah n’a pas gagné les élections, il reste une force politique et la plus importante force armée du pays.

Dans L’Orient le jour, Emile Khoury rappelle les défis auquel la Liban est déjà confronté. En effet, la mise en place d’une coalition est voulue à la fois par Saad Hariri, Walid Joumblatt  et Hassan Nasrallah. Cependant, ce dernier revendique un tiers de blocage, ce que lui refuse aujourd’hui le Mouvement du 14 mars. Par ailleurs, la question de l’armement du Hezbollah se pose déjà. La dernière déclaration ministérielle sur le sujet avait proclamé « le droit du Liban, de son peuple, de son armée et de sa Résistance à libérer et récupérer les fermes de Chebaa, les hauteurs de Kfarchouba, la zone libanaise du village de Ghajar. Ainsi que le droit de défendre le Liban face à toute agression et à la protection de ses eaux, par tous les moyens légitimes disponibles » alors que des ministres demandaient que soit rajouté « sous la seule égide de l’Etat. »

Concernant la mise en place du futur gouvernement, Saad Hariri a déclaré dans une interview accordée à La Libre Belgique qu’il ne décidera de sa candidature au poste de premier ministre qu’après des discussions au sein du Mouvement du 14 mars. Enfin, il considère comme « historique » l’établissement de relations entre la Syrie et le Liban et assure que cette victoire du clan « pro-occidental » n’aura pas d’impact sur ces relations si la Syrie est toujours disposée à coopérer et accepte les résultats.