04/06/2009

Obama, l’anti-Huntington

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

La fin de la guerre froide fait disparaître un ennemi rationnel et une menace définie. Mais elle produit également deux effets majeurs:

– Elle libère des énergies identitaires aussi bien en Yougoslavie que sous d’autres horizons, provoquant souvent  des conflits particulièrement sanglants qui débouchent sur une implosion des sociétés  et des scissions d’Etats;
– Elle conduit à l’illusion que désormais  il ne reste plus qu’un  seul hégémon, une seule hyperpuissance sans rival: les Etats-Unis. Cela induit deux conséquences: une confiance illimitée dans la capacité des Etats-Unis à régimenter le monde et à exercer, seuls, un leadership mondial  et le sentiment  que le multilatéralisme est une démarche dépassée.

C’est donc dans ce contexte qu’éclate la guerre civile en Yougoslavie qui débouche sur l’implosion du pays, et que les Américains se lancent à l’assaut de l’armée irakienne  pour libérer le Koweït (occupé par l’armée de Saddam Hussein le 2 août 1990). La crise yougoslave apporte la démonstration de l’incapacité de l’Union Européenne à gérer un conflit dans sa zone de proximité immédiate. Tandis que la « libération du Koweït »  met en exergue la volonté de américains de s’imposer comme le seul acteur géopolitique musclé, doté de tous les instruments du « Hard power », et capable d’y recourir.

Mais comment être une puissance sans ennemi ?  C’est la question qu’on se pose  aussi bien aux Etats-Unis  qu’au sein de l’Otan  au début des années 90. A cette question, un politologue américain, Samuel Huntington, va apporter une réponse : c’est la fameuse théorie du « Choc des civilisations« . Développée d’abord dans un article publié dans Foreign Affairs en 1993, et plus tard, dans un livre  retentissant, la thèse de Hungtington tente de recréer une nouvelle polarisation et un ennemi de substitution. Selon Huntington, la disparition des polarités idéologiques (capitalisme/communisme, Occident/Union Soviétique) fait émerger des ensembles culturels -qu’il qualifie de  « civilisations »-, désormais condamnés à l’antagonisme et l’affrontement. Il y aurait ainsi 7 ensembles civilisationnels parmi lesquels Huntington confère à l’Islam le statut ingrat de nouvel ennemi de l’Occident. « La survie de l’Occident, écrit-il, dépend de la réaffirmation par les américains de leur identité occidentale: les Occidentaux doivent …s’unir pour donner vigueur à la civilisation occidentale contre les défis posés par les civilisations non-occidentales » . « Or, s’empresse-t-il d’ajouter, il y a du sang aux frontières de l’Islam »  , par conséquent,  » le problème central pour l’Occident  n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’islam » (HUNGTINGTON, Samuel : le Choc des Civilisations, Odile Jacob, Paris, 1996 p.16 -17, 281, 239)

Comme toute prophétie, la thèse de Samuel Huntington porte en elle-même les germes de son  autoréalisation. En effet, à partir  des années 90, tous les événements du Proche-Orient sont interprétés à travers le prisme de la religion, avec une conséquence surprenante : on n’a jamais vendu autant de copies du Coran dans les pays occidentaux. Désormais le conflit israélo – arabe, qui est avant tout un conflit national, est transformé en un conflit religieux entre Juifs et Musulmans, voire un conflit entre l’Occident et l’Islam puisqu’ Israël se définit comme le  rempart de l’Occident. De même, tout attentat – suicide  est vu comme la manifestation  du caractère « maléfique » de la religion musulmane. Après les attentats du 11 septembre, la violence elle-même est désormais interprétée comme « consubstantielle à la religion musulmane » et non le fait de groupuscules extrémistes (comme ce fut le cas en Europe des Brigades Rouges ou d’Action Directe etc.). Philosophes (comme Pascal Bruckner), écrivains (comme Oriana Fallaci), même historiens (comme Elie Barnavi) « ne mettent plus de gants » pour dénoncer la « Croisade à l’envers » (Fallaci ), ou parler d' » internationale terroriste musulmane« (BARNAVI, Elie : Les Religions meurtrières, Flammarion, Paris, 2006, p.79 ), ou « de tueurs » qui n’ont que des pulsions meurtrières (BRUCKNER, Pascal : La tyrannie de la pénitence, Grasset, Paris, 2006 p.33).

De sorte que, consciemment  ou inconsciemment, la théorie du choc de civilisation commente T.Todorov,  » est adoptée par ceux qui ont intérêt à traduire la complexité du monde en termes d’affrontement entre entités simples et  homogènes : Occident et Orient, « monde libre » et islam » (Tzvetan Todorov). La représentation, dans des « caricatures danoises » – ensemble de 12 dessins publié par le quotidian danois  Jyllands-Posten, le 30 septembre 2005 – du Prophète Mahomet avec un turban sur la tête en forme d’une bombe prête à exploser, en dit long sur les ravages que produit sur les esprits une théorie aussi simpliste comme celle du Choc des civilisations. Le pire dans cette triste affaire est la solidarité de nombreux journaux européens avec le quotidien danois, comme si la liberté d’opinion était une valeur absolue supérieure aux principes de responsabilité, de vie commune et de paix sociale, et de la non-incitation à la haine raciale.

Ainsi, dans le droit fil de la thèse du choc des civilisations, la culture et la religion deviennent les clés de voûte de toute démarche analytique gommant tous les autres paradigmes interprétatifs. Et on en arrive tout  naturellement  à diviser le monde en deux camps : l’axe du Bien et l’Axe du mal. Cette grille de lecture totalement culturaliste et essentialiste est pauvre dans ses postulats et dangereuse dans  ses conséquences. En effet quand on définit l’Autre comme ennemi, n’y a-t-il pas un risque qu’il se comporte comme tel ? N’est-ce pas verser de l’eau au moulin des groupuscules terroristes, comme les jihadistes de Ben Laden, pour qui l’ennemi lointain est « l’Occident croisé » ?

C’est bien cela que la majorité des Arabes et des Musulmans reprochent aux thèses sur le choc des civilisations : c’est la confusion implicite dans la théorie de Huntington  entre Islam comme  religion et Islamisme comme  mouvance politique et les amalgames médiatiques entre arabes, musulmans et islamistes et  entre immigrés et terroristes potentiels. Mais au-delà de tout cela, c’est l’Occident dans son ensemble qui est perçu comme « arrogant, insensible et imbu de lui-même« , un Occident qui  » s’enivre de sa vertu et se rassure sur la nocivité de l’adversaire » (Tzvetan Todorov).

De telles représentations sont extrêmement dangereuses. C’est la raison pour laquelle  le nouveau président américain, Barak Obama, va faire de la réconciliation entre l’Occident et le Monde Musulman, et particulièrement  entre l’Amérique et le Monde Musulman son cheval de bataille. Il y a va de l’intérêt de l’Amérique, du Moyen-Orient, et de la paix mondiale.Son discours à l’Université du Caire, le 4 juin 2009, en constitue la manifestation la plus éclatante
Jamais un discours , en effet,  n’aura  été aussi préparé, attendu, espéré, désiré, voire appréhendé. C’est aussi cela qui fait la force de l’Amérique et qui fait pâlir ses concurrents et ses rivaux. Rien n’a été laissé au hasard: l’Université du Caire pour donner au discours une tonalité scientifique, l’Egypte  pour marquer la centralité du pays des Pharaons au cœur du Monde arabe, emblème de la « modération », citadelle de l’alliance arabo-américaine, pionnière de la réconciliation avec Israël.

Le discours n’a été dicté ni soufflé par personne. Magistral dans sa forme, courageux dans son contenu, forgé avec la minutie d’un orfèvre, ce discours restera, dans les annales, comme un joyau du genre : il n’est pas donné à beaucoup de politiques, mêmes les plus aguerris, d’aborder des questions aussi épineuses et sensibles, sans cafouiller, sans trébucher sur un mot, chaque phrase coulant avec fluidité et le tout émaillé de versets coraniques et de citations bibliques. Je fais le pari que les centaines de millions d’Arabes et de Musulmans, qui ont été rivés à leurs écrans de TV, ont été subjugués par l’éloquence, la délicatesse et le courage du Président américain.

Ceux, naturellement, qui nourrissent une haine viscérale à l’égard de  l’Amérique ou simplement ceux qui doutent de la sincérité de son Président, trouveront que le discours sonne creux, visant surtout  à redorer le blason de l’Amérique, à améliorer son image ternie par des années de présidence calamiteuse, voire même à venir au secours de dirigeants arabes déconnectés de leurs peuples. Ceux-là, il sera difficile de les convaincre de la bonne foi du nouveau Président et de son élan sincère.

Je ne fais pas partie de ce camp. Non que je sois naïf au point d’ignorer toutes les contraintes qui pèseront sur l’action extérieure du président Obama, ou que j’aie une foi illimitée dans sa capacité de changer  le cours de l’histoire. Mais, je crois qu’il est temps de cesser de diaboliser à outrance l’Occident et l’Amérique, de jeter le doute sur tout ce qu’ils entreprennent, et de les rendre responsables de tous les malheurs des Arabes et des Musulmans. La fabrication systémique de la figure de l’ennemi est souvent le symptôme de nos propres  peurs et angoisses.

Je comprends les raisons qui ont conduit au  développement d’un anti-américanisme rampant dans le monde arabe et musulman. Cet anti-américanisme  n’épargne d’ailleurs ni l’Amérique Latine, ni l’Europe. Il est souvent  nourri  par la politique américaine elle-même : soutien à des régimes considérés comme corrompus et répressifs, aventures guerrières sans fondement juridique, et surtout une collusion insensée avec un Etat israélien  qui ne respecte ni la légalité internationale, ni les droits fondamentaux des peuples. Les Arabes et les Musulmans n’aiment pas l’Amérique pour ce qu’elle fait et non pour ce qu’elle est …Les sondages le prouvent. Partout la colère contre l’Amérique gronde et les extrémistes sont les premiers à exploiter cette colère.

L’Occident lui-même n’est plus à l’abri d’une islamophobie et d’une arabophobie en plein essor. La majorité des Européens disent avoir peur de l’Islam et 20 % des Américains, seulement, disent avoir une opinion positive des pays musulmans. Nourrie par le terrorisme jihadiste et par les amalgames entre Islam et Musulmans , entre Musulmans et islamistes, entre islamisme et terrorisme , cette stigmatisation des  Musulmans et des Arabes, est devenue le fonds de commerce de l’extrême droite européenne, mais aussi de certains experts autoproclamés du choc des civilisations. Elle met à mal le rapport Occident –Monde Musulman, fragilise la situation de l’immigration d’origine arabe ou musulmane, et crispe les relations intercommunautaires et finalement nous place , tous, au bord de l’abîme.

C’est ce qu’Obama veut prévenir. L’Occident et l’Islam sont condamnés à s’entendre, L’Amérique a des intérêts à faire valoir  mais elle a besoin du soutien des musulmans, les extrémistes constituent une menace commune, et enfin la politique américaine , reconnaît Obama, n’est pas au–dessus de tout reproche. C’est un appel  poignant de sincérité, marqué du réalisme politique et fondé sur le respect et le dialogue.

A l’orée du XXIème siècle, l’Amérique  change de direction et de ton. Obama incarne ce changement. Selon lui, si la guerre d’Afghanistan est une guerre de  » nécessité » pour éradiquer l’extrémisme, celle d’Irak a été une « guerre de choix« , mais ce n’est pas sa guerre et  il faut s’en extraire rapidement. Si la stabilité du Monde arabe est primordiale, elle ne rime pas avec le statu quo des régimes : ils doivent s’ouvrir et se réformer. Si le droit d’Israël à l’existence et à la sécurité doit être garanti, le droit du peuple palestinien à un Etat souverain est tout aussi important, il est même dans l’intérêt d’Israël et de l’Amérique. L’éducation de la femme musulmane est la porte-cochère de son émancipation ; quant à porter le voile ou non, cela doit être laissé au libre choix de chaque femme. Quant à la tolérance religieuse c’est une condition essentielle du vivre-ensemble et cela vaut aussi bien pour les pays musulmans que pour les pays d’Occident.

Avec audace et clairvoyance, Obama n’élude aucune des questions sensibles. Il ne présente ni  projet concret, ni  calendrier précis : il exprime  un vœu, un souhait, une espérance .Obama veut y croire, mais il a besoin de convaincre, d’abord les Américains  surtout le Sénat et le Congrès dont le biais pro-israélien n’est plus à démontrer,  ensuite les Israéliens qui ont mis aux commandes de leur pays la droite et l’extrême-droite et enfin les Palestiniens qui font étalage de leurs divisions.

C’est donc,  dans quelques mois,  que nous pourrons dire  si le discours d’Obama a constitué véritablement un tournant historique ou, au contraire, a été une jolie musique de chambre qui fut  agréable à écouter.
La fin de la guerre froide fait disparaître un ennemi rationnel et une menace définie .Mais elle produit également deux effets majeurs:

– Elle libère des énergies identitaires aussi bien en Yougoslavie que sous d’autres horizons, provoquant souvent  des conflits particulièrement sanglants qui débouchent sur une implosion des sociétés  et des scissions d’Etats;
– Elle conduit à l’illusion que désormais  il ne reste plus qu’un  seul hégémon, une seule hyperpuissance sans rival: les Etats-Unis. Cela induit deux conséquences: une confiance illimitée dans la capacité des Etats-Unis à régimenter le monde et à exercer, seuls, un leadership mondial  et le sentiment  que le multilatéralisme est une démarche dépassée.

C’est donc dans ce contexte qu’éclate la guerre civile en Yougoslavie qui débouche sur l’implosion du pays, et que les Américains se lancent à l’assaut de l’armée irakienne  pour libérer le Koweït (occupé par l’armée de Saddam Hussein le 2 août 1990). La crise yougoslave apporte la démonstration de l’incapacité de l’Union Européenne à gérer un conflit dans sa zone de proximité immédiate. Tandis que la « libération du Koweït »  met en exergue la volonté de américains de s’imposer comme le seul acteur géopolitique musclé, doté de tous les instruments du « Hard power », et capable d’y recourir.

Mais comment être une puissance sans ennemi ?  C’est la question qu’on se pose  aussi bien aux Etats-Unis  qu’au sein de l’Otan  au début des années 90. A cette question, un politologue américain, Samuel Huntington, va apporter une réponse : c’est la fameuse théorie du « Choc des civilisations ». Développée d’abord dans un article publié dans Foreign Affairs en 1993, et plus tard, dans un livre  retentissant, la thèse de Hungtington tente de recréer une nouvelle polarisation et un ennemi de substitution. Selon Huntington, la disparition des polarités idéologiques (capitalisme/communisme, Occident/Union Soviétique) fait émerger des ensembles culturels -qu’il qualifie de  « civilisations »-, désormais condamnés à l’antagonisme et l’affrontement. Il y aurait ainsi 7 ensembles civilisationnels parmi lesquels Huntington confère à l’Islam le statut ingrat de nouvel ennemi de l’Occident. « La survie de l’Occident, écrit-il, dépend de la réaffirmation par les américains de leur identité occidentale: les Occidentaux doivent …s’unir pour donner vigueur à la civilisation occidentale contre les défis posés par les civilisations non-occidentales » . « Or, s’empresse-t-il d’ajouter, il y a du sang aux frontières de l’Islam »  , par conséquent,  » le problème central pour l’Occident  n’est pas le fondamentalisme islamique .C’est l’islam »

Comme toute prophétie, la thèse de Samuel Huntington porte en elle-même les germes de son  autoréalisation. En effet, à partir  des années 90, tous les événements du Proche-Orient sont interprétés à travers le prisme de la religion, avec une conséquence surprenante : on n’a jamais vendu autant de copies du Coran dans les pays occidentaux. Désormais le conflit israélo – arabe, qui est avant tout un conflit national, est transformé en un conflit religieux entre Juifs et Musulmans, voire un conflit entre l’Occident et l’Islam puisqu’ Israël se définit comme le  rempart de l’Occident. De même, tout attentat – suicide  est vu comme la manifestation  du caractère « maléfique » de la religion musulmane. Après les attentats du 11 septembre, la violence elle-même est désormais interprétée comme « consubstantielle à la religion musulmane » et non le fait de groupuscules extrémistes (comme ce fut le cas en Europe des Brigades Rouges ou d’Action Directe etc.). Philosophes (comme Pascal Bruckner), écrivains (comme Oriana Fallaci), même historiens (comme Elie Barnavi) « ne mettent plus de gants » pour dénoncer la « Croisade à l’envers » (Fallaci ), ou parler d' » internationale terroriste musulmane »(Elie Barnavi ), ou « de tueurs » qui n’ont que des pulsions meurtrières (Pascal Bruckner .

De sorte que, consciemment  ou inconsciemment, la théorie du choc de civilisation commente T.Todorov,  » est adoptée par ceux qui ont intérêt à traduire la complexité du monde en termes d’affrontement entre entités simples et  homogènes : Occident et Orient, « monde libre » et islam » . La représentation, dans des « caricatures danoises » , du Prophète Mahomet avec un turban sur la tête en forme d’une bombe prête à exploser, en dit long sur les ravages que produit sur les esprits une théorie aussi simpliste comme celle du Choc des civilisations. Le pire dans cette triste affaire est la solidarité de nombreux journaux européens avec le quotidien danois, comme si la liberté d’opinion était une valeur absolue supérieure aux principes de responsabilité, de vie commune et de paix sociale, et de la non-incitation à la haine raciale.

Ainsi, dans le droit fil de la thèse du choc des civilisations, la culture et la religion deviennent les clés de voûte de toute démarche analytique gommant tous les autres paradigmes interprétatifs. Et on en arrive tout  naturellement  à diviser le monde en deux camps : l’axe du Bien et l’Axe du mal. Cette grille de lecture totalement culturaliste et essentialiste est pauvre dans ses postulats et dangereuse dans  ses conséquences. En effet quand on définit l’Autre comme ennemi, n’y a-t-il pas un risque qu’il se comporte comme tel ? N’est-ce pas verser de l’eau au moulin des groupuscules terroristes, comme les jihadistes de Ben Laden, pour qui l’ennemi lointain est « l’Occident croisé » ?

C’est bien cela que la majorité des Arabes et des Musulmans reprochent aux thèses sur le choc des civilisations : c’est la confusion implicite dans la théorie de Huntington  entre Islam comme  religion et Islamisme comme  mouvance politique et les amalgames médiatiques entre arabes, musulmans et islamistes et  entre immigrés et terroristes potentiels. Mais au-delà de tout cela, c’est l’Occident dans son ensemble qui est perçu comme « arrogant, insensible et imbu de lui-même », un Occident qui  » s’enivre de sa vertu et se rassure sur la nocivité de l’adversaire » .
De telles représentations sont extrêmement dangereuses. C’est la raison pour laquelle  le nouveau président américain, Barak Obama, va faire de la réconciliation entre l’Occident et le Monde Musulman, et particulièrement  entre l’Amérique et le Monde Musulman son cheval de bataille. Il y a va de l’intérêt de l’Amérique, du Moyen-Orient, et de la paix mondiale.Son discours à l’Université du Caire, le 4 juin 2009, en constitue la manifestation la plus éclatante
Jamais un discours , en effet,  n’aura  été aussi préparé, attendu, espéré, désiré, voire appréhendé. C’est aussi cela qui fait la force de l’Amérique et qui fait pâlir ses concurrents et ses rivaux. Rien n’a été laissé au hasard: l’Université du Caire pour donner au discours une tonalité scientifique, l’Egypte  pour marquer la centralité du pays des Pharaons au cœur du Monde arabe, emblème de la « modération », citadelle de l’alliance arabo-américaine, pionnière de la réconciliation avec Israël.

Le discours n’a été dicté ni soufflé par personne. Magistral dans sa forme, courageux dans son contenu, forgé avec la minutie d’un orfèvre, ce discours restera, dans les annales, comme un joyau du genre : il n’est pas donné à beaucoup de politiques, mêmes les plus aguerris, d’aborder des questions aussi épineuses et sensibles, sans cafouiller, sans trébucher sur un mot, chaque phrase coulant avec fluidité et le tout émaillé de versets coraniques et de citations bibliques. Je fais le pari que les centaines de millions d’Arabes et de Musulmans, qui ont été rivés à leurs écrans de TV, ont été subjugués par l’éloquence, la délicatesse et le courage du Président américain.

Ceux, naturellement, qui nourrissent une haine viscérale à l’égard de  l’Amérique ou simplement ceux qui doutent de la sincérité de son Président, trouveront que le discours sonne creux, visant surtout  à redorer le blason de l’Amérique, à améliorer son image ternie par des années de présidence calamiteuse, voire même à venir au secours de dirigeants arabes déconnectés de leurs peuples. Ceux-là, il sera difficile de les convaincre de la bonne foi du nouveau Président et de son élan sincère.

Je ne fais pas partie de ce camp. Non que je sois naïf au point d’ignorer toutes les contraintes qui pèseront sur l’action extérieure du président Obama, ou que j’aie une foi illimitée dans sa capacité de changer  le cours de l’histoire. Mais, je crois qu’il est temps de cesser de diaboliser à outrance l’Occident et l’Amérique, de jeter le doute sur tout ce qu’ils entreprennent, et de les rendre responsables de tous les malheurs des Arabes et des Musulmans. La fabrication systémique de la figure de l’ennemi est souvent le symptôme de nos propres  peurs et angoisses.

Je comprends les raisons qui ont conduit au  développement d’un anti-américanisme rampant dans le monde arabe et musulman. Cet anti-américanisme  n’épargne d’ailleurs ni l’Amérique Latine, ni l’Europe. Il est souvent  nourri  par la politique américaine elle-même : soutien à des régimes considérés comme corrompus et répressifs, aventures guerrières sans fondement juridique, et surtout une collusion insensée avec un Etat israélien  qui ne respecte ni la légalité internationale, ni les droits fondamentaux des peuples. Les Arabes et les Musulmans n’aiment pas l’Amérique pour ce qu’elle fait et non pour ce qu’elle est …Les sondages le prouvent. Partout la colère contre l’Amérique gronde et les extrémistes sont les premiers à exploiter cette colère.

L’Occident lui-même n’est plus à l’abri d’une islamophobie et d’une arabophobie en plein essor. La majorité des Européens disent avoir peur de l’Islam et 20 % des Américains , seulement , disent avoir une opinion positive des pays musulmans .Nourrie par le terrorisme jihadiste et par les amalgames entre Islam et Musulmans , entre Musulmans et islamistes, entre islamisme et terrorisme , cette stigmatisation des  Musulmans et des Arabes , est devenue le fonds de commerce de l’extrême droite européenne , mais aussi de certains experts autoproclamés du choc des civilisations. Elle met à mal le rapport Occident –Monde Musulman, fragilise la situation de l’immigration d’origine arabe ou musulmane, et crispe les relations intercommunautaires et finalement nous place , tous, au bord de l’abîme.

C’est ce qu’Obama veut prévenir. L’Occident et l’Islam sont condamnés à s’entendre, L’Amérique a des intérêts à faire valoir  mais elle a besoin du soutien des musulmans, les extrémistes constituent une menace commune, et enfin la politique américaine , reconnaît Obama, n’est pas au–dessus de tout reproche. C’est un appel  poignant de sincérité, marqué du réalisme politique et fondé sur le respect et le dialogue.

A l’orée du XXIème siècle, l’Amérique  change de direction et de ton. Obama incarne ce changement. Selon lui, si la guerre d’Afghanistan est une guerre de  » nécessité » pour éradiquer l’extrémisme, celle d’Irak a été une  » guerre de choix », mais ce n’est pas sa guerre et  il faut s’en extraire rapidement. Si la stabilité du Monde arabe est primordiale, elle ne rime pas avec le statu quo des régimes : ils doivent s’ouvrir et se réformer. Si le droit d’Israël à l’existence et à la sécurité doit être garanti, le droit du peuple palestinien à un Etat souverain est tout aussi important, il est même dans l’intérêt d’Israël et de l’Amérique. L’éducation de la femme musulmane est la porte-cochère de son émancipation ; quant à porter le voile ou non, cela doit être laissé au libre choix de chaque femme. Quant à la tolérance religieuse c’est une condition essentielle du vivre-ensemble et cela vaut aussi bien pour les pays musulmans que pour les pays d’Occident.

Avec audace et clairvoyance, Obama n’élude aucune des questions sensibles. Il ne présente ni  projet concret, ni  calendrier précis : il exprime  un vœu, un souhait, une espérance .Obama veut y croire, mais il a besoin de convaincre, d’abord les Américains  surtout le Sénat et le Congrès dont le biais pro-israélien n’est plus à démontrer,  ensuite les Israéliens qui ont mis aux commandes de leur pays la droite et l’extrême-droite et enfin les Palestiniens qui font étalage de leurs divisions.

C’est donc,  dans quelques mois,  que nous pourrons dire  si le discours d’Obama a constitué véritablement un tournant historique ou, au contraire, a été une jolie musique de chambre qui fut  agréable à écouter.