21/09/2009

Midi de la Méditerranée – Les migrations entre le Maghreb et l’Europe

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (8)

Les migrations entre le Maghreb et l’Europe

avec

Prof. Bichara Khader
Directeur du CERMAC (Centre d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain) à l’Université Catholique de Louvain.

Lundi 21 septembre 2009,

organisée par le Mouvement européen-Belgique et MEDEA, avec le soutien de laReprésentation de la Commission européenne en Belgique
à la Représentation de la Commission Européenne en Belgique.

Compte-rendu : Nathalie Janne d’Othée.

 

Présentation de l’intervenant

par Nathalie Janne d’Othée, Institut MEDEA.

Le Professeur Bichara Khader nous fait pour la deuxième fois le plaisir d’intervenir dans les Midis de la Méditerranées. La première fois il s’était exprimé au sujet du projet français d’Union pour la Méditerranée, aujourd’hui il parlera des migrations entre le Maghreb et l’Europe.

Le Professeur Khader est professeur à l’Université Catholique de Louvain et directeur du Centre d’Etudes et de Recherche sur le Monde Arabe Contemporain dans cette même institution. Il a par ailleurs été membre du Groupe des Hauts Experts sur la PESC (Commission Européenne 1998-2000) et membre du Groupe des Sages pour le dialogue culturel euro-méditerranéen (Présidence Européenne 2003-2004).

Au nombre de ses publications, se sont récemment ajoutés deux ouvrages : Le monde arabe expliqué à l’Europe. Histoire, imaginaire, culture, politique, économie, géopolitique et L’Europe pour la Méditerranée. De Barcelone à Barcelone (1995-2008), parus tous deux cette année chez L’Harmattan. Au sujet des migrations, le Professeur Khader a coordonné il y a trois ans un ouvrage intitulé Penser l’immigration et l’intégration autrement : une initiative belge inter-universitaire, issu d’un colloque qui a rassemblé différentes universités belges autour de ce thème en 2004.

Présentation du Congrès d’Alicante (anciennement dénommé Congrès de Valence)

par Charles Kleinermann, Secrétaire Général de l’Institut MEDEA

Du 19 au 21 novembre prochains, avec l’aide de l’Institut MEDEA, le Mouvement Européen International organise un Congrès sur l’éducation et les migrations dans le cadre du Dialogue Nord-Sud Méditerranée, initié il y a 5 ans à Malte. Cette initiative vise à parler de Méditerranée entre les rives Nord et Sud, mais sans que le Nord impose son agenda aux partenaires du Sud.

Le Congrès devait initialement se tenir à Valence, mais l’inauguration de la Maison de la Méditerranée à Alicante aux mêmes dates représente une occasion de rassembler plusieurs initiatives allant dans un même sens.

Les organisateurs encouragent vivement la participation à ce Congrès. Toute personne qui souhaiterait exposer ses idées ou initiatives en matière d’éducation et de migration, est invitée à les adresser à l’Institut MEDEA et également à participer au Congrès d’Alicante.

Les migrations entre le Maghreb et l’Europe

Présentation rapide des ouvrages

  • Le Monde arabe expliqué à l’Europe : a été écrit pour les étudiants du Professeur, il répond aux questions qu’ils se posent. Un chapitre y est dédié aux migrations (« Géopolitique des migrations arabes et maghrébines vers l’Europe »).
  • L’Europe pour la Méditerranée : un chapitre y est dédié aux politiques européennes en matière de migrations
  • Penser l’immigration et l’intégration autrement : initiative d’un aristocrate belge qui a financé un colloque interuniversitaire sur les migrations et l’intégration. A cette occasion s’est créé un Consortium interuniversitaire sur l’immigration et l’intégration.

Cette intervention ne traitera pas de l’intégration des immigrés maghrébins en Europe. Le sujet des migrations donne pour l’instant naissance à de nombreux ouvrages : on peut en dénombrer quelques 537 ouvrages parus dans les 27 pays de l’UE sur le sujet.

Cette intervention abordera la géopolitique des migrations dans l’espace méditerranéen, livrant à la fois une analyse du passé, une lecture du présent et une prospective du phénomène migratoire pour les années à venir.

Historique des migrations arabes

Il faut tout d’abord noter que le monde arabe a été une terre d’immigration avant d’être une terre d’émigration. Durant la période coloniale, plus d’un million de Français se sont installés en Algérie.

En ce qui concerne les migrations des populations arabes dans l’histoire contemporaine, trois flux migratoires peuvent être distingués :

1) Migrations vers le continent américain

Ces migrations ont tout d’abord concerné l’Amérique latine : les populations arabes y fuient la domination ottomane et les persécutions après la révolution des Jeunes Turcs. Ces migrants sont surtout des Libanais, des Syriens et des Palestiniens. Paradoxalement, ils sont surnommés « Los Turcos » par les populations locales. Ils ont donné quelques Présidents à l’Amérique Latine. Ces Arabes se sont totalement intégrés dans leur pays d’accueil mais récemment, la 5e génération se prend de nostalgie pour ses origines et essaye parfois de revenir. Cette communauté a développé une littérature spécifique, Adab al Mahjar (Littérature de la diaspora). Elle entretient une solidarité émotionnelle et parfois économique avec le pays d’origine.

Les Arabes ont ensuite émigré en Amérique du Nord. La communauté arabe a donné aux Etats-Unis et au Canada de nombreux scientifiques (dont des Prix Nobel). Il serait par ailleurs intéressant d’analyser la capacité de cette communauté à s’ériger en groupe de pression, en la comparant à d’autres, comme la communauté juive par exemple. Cette dernière constitue un lobby puissant aux Etats-Unis contrairement à la population arabe, et une des réponses est sans doute que les populations arabes ont des contextes d’origine très différents. Ces populations sont majoritairement originaires du Machrek, mais depuis peu le Canada connait une immigration maghrébine.

2) Migrations vers le Golfe

5 à 6 millions de Palestiniens, Syriens, Egyptiens ont émigré pour des raisons économiques dans les pays du Golfe. Il s’agit donc d’une migration des pays arabes pauvres et peuplés vers des pays riches et peu peuplés. Le soutien économique des Palestiniens du Golfe est important pour la résistance palestinienne.

3) Migrations du Maghreb vers l’Europe

Elles commencent déjà avant la première guerre mondiale. Pendant la guerre, les Algériens immigrent en grand nombre en France pour remplacer les soldats partis au front dans les industries. L’immigration algérienne continue dans l’entre deux guerres et est rejointe par une immigration marocaine et tunisienne.

En Belgique, l’immigration maghrébine débute en 1964. Des entrepreneurs belges partaient au Maroc faire la publicité de l’Eldorado qu’était la Belgique. Ils avaient besoin de main d’œuvre et essayaient d’attirer les Marocains dans l’industrie belge.

Les immigrés maghrébins réguliers et irréguliers sont aujourd’hui au nombre de 5-6 millions en Europe. Le chiffre de 2,5 millions est souvent avancé mais ne prend pas en compte les immigrés naturalisés. Si on inclut les clandestins, on peut monter jusqu’à 7 millions. En Espagne, pour deux immigrés réguliers, il y a un immigré irrégulier.

Les 3 phases de l’immigration maghrébine en Europe

Première phase

Les années soixante représentent en quelque sorte l’apogée des migrations maghrébine en Europe. Les réservoirs de l’Est et du Sud Européens sont épuisés. A l’Est, le rideau de fer ne permet plus aux travailleurs de venir à l’Est. En Italie, les travailleurs du Sud préfèrent migrer dans le Nord de l’Italie qui se développe. Les mains d’œuvre turque et grecque sont passablement épuisées. C’est dans ce contexte que des entrepreneurs partent au Maroc et dans le reste du Maghreb pour trouver de la main d’œuvre pour les travaux Difficult, Dirty and Dangerous (DDD – difficiles, sales et dangereux).

L’immigration de cette première phase a des caractéristiques particulières : elle est en grande majorité masculine (95% sont des hommes), jeune (92% ont moins de 25 ans) et analphabète. Le jeune a laissé sa famille dans son pays d’origine et est parti pour gagner de l’argent en Europe. Il vit souvent en collocation avec d’autres travailleurs. Son projet à long terme est d’acheter à son retour un taxi, une petite entreprise, une voiture. 75% de ces immigrés versaient directement leur salaire dans leur pays d’origine.

En 1973, le choc pétrolier et la crise subséquente mettent un frein à cette période d’immigration.

Deuxième phase

L’économie est en panne, la législation devient restrictive en matière d’immigration. On a plus besoin de nouveaux migrants, on ferme donc les portes. Par ailleurs on procède à une politique de regroupements familiaux pour les migrants restés en Europe. Les conséquences sont à la fois quantitatives et qualitatives sur la population immigrée.

Au niveau quantitatif, les femmes arrivent avec les familles ou alors les immigrés retournent chercher une épouse dans leur pays d’origine. En Belgique, la population immigrée double.

Au niveau qualitatif, cette population se féminise, rajeunit et a une dépendance accrue. En effet, les femmes ont des enfants ce qui contribue à un rajeunissement très net, et donc un besoin d’encadrements et de soins. La dépendance des immigrés par rapport à leur société d’accueil augmente puisque sur trois immigrés il n’y a plus qu’un travailleur.

Ce qui change aussi c’est la visibilité de la population immigrée. Avant le travailleur immigré passait sa journée au travail, mangeait, passait éventuellement par un café, souvent fréquenté par d’autres personnes de la même origine que lui et puis allait se coucher. Désormais, les femmes sortent dans la rue et les enfants vont à l’école. La population immigrée entre donc dans l’espace publique.

Cette confrontation va provoquer une peur et en réaction, une stigmatisation de cette population de la part des autochtones. Les immigrés remplacent ces derniers dans les quartiers qu’ils délaissent, ce qui crée une ghettoïsation de facto.

Durant les années 70 et 80, on assiste donc à la montée du sentiment xénophobe vis-à-vis des Maghrébins. Ce sentiment n’est pas propre à cette population mais découle de l’éternelle peur de l’Autre.

Troisième phase

La porte de l’Europe a beau être fermée, l’immigration se poursuit par les fenêtres ouvertes (politique de regroupement familial, politique des visas et immigration clandestine). Tous les pays ne sont pas touchés de la même manière. Ce sont surtout les pays du Sud de l’Europe, Italie et Espagne en tête qui subissent cette troisième phase d’immigration maghrébine.

Ces deux pays, auparavant terres d’émigration, attirent les immigrés du fait du développement de leur économie ainsi que par le développement de leur secteur informel. Les immigrés représentent une main d’œuvre nombreuse et bon marché.

Exemple : Les immigrés marocains en Espagne : ils sont passés de 50 000 à 750 000 en 20 ans et ont été absorbés principalement dans les secteurs hôtelier, de la construction et agricole. L’Espagne ayant connu une hausse du tourisme, le secteur hôtelier a eu un grand besoin d’employé, de même pour le secteur de l’immobilier et la construction. Concernant le secteur agricole, la multiplication des invernaderos (trad. Serres) dans le Sud de l’Espagne nécessite pour la cueillette une main d’œuvre nombreuse et peu d’espagnols acceptent un faible salaire.

L’immigration est donc venue parce qu’il y avait un besoin. Cette nouvelle phase d’immigrés est différente parce qu’elle est constituée d’hommes et de femmes, à 80% alphabétisés, qui ont le sens de l’entreprise et un « goût pour l’aventure ».

La politique européenne en matière d’immigration

Face à ce phénomène, l’Europe légifère mais cela ne suffit pas à freiner l’immigration parce que si le capital ne va pas là où sont les hommes, les hommes vont là où se trouve le capital. L’Europe garde encore une certaine image d’Eldorado mais c’est surtout pour échapper à une situation économique mauvaise, voire à une dictature que les maghrébins sont attirés par le Nord de la Méditerranée.

Pour contrôler cette immigration, l’Europe tente de restreindre l’accès aux visas. La file ininterrompue devant les consulats démontre néanmoins que cette solution n’est pas la bonne. Le Partenariat euro-méditerranéen n’a pas permis d’améliorer la mobilité entre les rives de la Méditerranée. La politique européenne représente un paradoxe entre coopération, discours d’ouverture et ces barrières imposées à la mobilité.

Différentes autres solutions ont déjà été envisagées : la Blue card européenne, l’immigration choisie de Sarkozy, les quotas, les contrats saisonniers. Mais toutes ces politiques n’empêcheront pas l’envie de partir des jeunes maghrébins.

Conclusion

Il est nécessaire de s’interroger sur l’existence d’un facteur d’appel (pull effect) en Europe à ajouter au facteur de répulsion (push effect) présent dans les pays du Maghreb. Il existe pour sûr une demande de migrants dans des secteurs de pointes comme l’ingénierie ou l’informatique, ainsi que dans des professions laissées de côté par les autochtones.

L’économie a besoin des migrants, la société, elle, les refuse. Autrement dit, les entrepreneurs demandent davantage de migrants, les décideurs quant à eux sont tenus par la dépendance à un électorat réticent et des élections régulières.

 

QUESTIONS/ REPONSES

• Une contradiction est présente dans ce discours parce que la raison d’une demande du secteur professionnel pour des travailleurs immigrés tient plus aux conditions de contrat qui peuvent leur être imposée. Et un autre point qui n’a pas été abordé est celui des questions de sécurité et de terrorisme.

Prof. Khader : Il est vrai que les immigrés peuvent rendre précaire la situation des travailleurs autochtones et fragilisent à terme le marché de l’emploi. Les entrepreneurs qui profitent de ce système ont à portée de main une main d’œuvre nombreuse et peu exigeante. Il faut peut-être réfléchir sur les manières possibles de flexibiliser le marché de l’emploi.

En ce qui concerne le terrorisme et la délinquance, il est important de dire que les problèmes des sociétés d’origine rejaillissent sur le théâtre extérieur. Il ne faut tout de même pas aller trop vite en besogne en disant que les problèmes sont dus à l’immigration.

• La Méditerranée est elle-même un espace de migration africain : peut-on différencier ces migrants ? Il ya en effet une contradiction, l’Union Européenne arme et entraine les pays du Maghreb afin qu’ils bloquent les migrations venue du Sud de l’Afrique.

Prof. Khader : Les pays du Maghreb sont en effet devenus des pays de transit. Ils commencent donc à légiférer en la matière. L’Europe leur demande quant à elle de jouer les gardes frontières de l’Union Européenne. En mettant les pays du Maghreb dans ce rôle-là, l’Europe brise des solidarités Sud-Sud. L’agence Frontex a par exemple récemment décidé de former les gardes-côtes marocains pour contenir les boat people. Mais la migration n’est pas un crime. La liberté de circulation est un droit humain, droit qui est pour l’instant bafoué.

• La situation des immigrés Africains dans le Rif marocain est indigne. Il existe une réelle contradiction entre l’idéal que représente l’UE et sa législation en matière d’immigration. La plupart des immigrés ne partiraient pas s’ils avaient de meilleures possibilités dans leur pays d’origine. Il est donc nécessaire de réfléchir les migrations parallèlement au développement.

• Au final, qui sont les responsables et où sont les solutions ? Une anecdote à relever : des crevettes grises pêchées en Mer du Nord sont envoyées au Maroc pour être décortiquées par une main d’œuvre bon marché. Il ne faut donc pas forcément migrer pour être exploité.

• Que se passerait-il si on enlevait toutes les restrictions ?

• L’Algérie a peut-être du mal à contrôler le phénomène migratoire mais elle subit une forte pression de la part de l’Afrique sub-saharienne. Cette question est traitée de manière bilatérale avec l’Union Européenne et non pas dans le processus Euromed.

Prof. Khader : Il y a en tous cas une nécessité d’assurer une véritable liberté de circulation en Méditerranée. L’Union européenne et ses membres doivent appliquer dans un premier temps une politique plus généreuse en matière de visa, par exemple en ce qui concerne la mobilité des chercheurs, professeurs, étudiants…  (voir les résultats du colloque organisé le 6 mars 2007 par l’Institut Medea sur « la circulation des porteurs de dialogue »). Cette politique de visa est d’autant plus choquante lorsqu’on la compare à la facilité avec laquelle les Européens obtiennent des visas dans les pays du Sud Méditerranée. Il faut avant tout une gestion humaine de ces questions.

En osant une vision prospective, il est possible que l’Europe et les pays du Maghreb en aient pour encore 10-15 ans de tensions sur la question migratoire. Après cela, d’une part le Maghreb sera devenu une terre d’immigration pour l’Afrique Sub-saharienne, d’autre part la population maghrébine se stabilisera car le taux de fécondité est déjà en baisse.

En définitive, il n’y pas vraiment de solution, mais une constatation : lorsqu’il y a une différence économique forte au sein d’une région géographique retreinte, il y a migration. Inversement quand on réduit la différence de niveau de vie et de salaire, le phénomène migratoire diminue.