04/10/2009

La Turquie : tigre du Moyen-Orient

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Il y a plus d’un siècle, en 1905 exactement, un maronite libanais, ancien gouverneur adjoint de Jérusalem, publiait, à Paris, un livre intitulé «  le Réveil de la Nation Arabe ».Il y a prônait la création d’un « Nouvel Empire Arabe » indépendant de la Turquie devenue « l’homme malade ». A l’époque, l’espace arabe était sous domination tuque. Cet appel d’Azoury à un sursaut arabe lui a  valu le courroux du Sultan Ottoman  Abdul Hamid et une condamnation à mort à laquelle il a échappé de justesse en trouvant refuge en Egypte.

La suite est connue : la Turquie a été défaite et, après la première guerre mondiale, ses possessions arabes- au lieu de constituer un « grand royaume arabe » sous la houlette du Chérif Hussein de la Mecque comme cela avait été promis par les anglais- furent partagées, comme butin de guerre, entre anglais et français, sous forme de «  mandats ». Il a fallu attendre les années 1970 pour parachever l’ère des indépendances des pays arabes. Seule la Palestine a été empêchée de participer au festin de la « liberté ».

L’empire arabe, rêvé par Azoury, n’a jamais vu le jour. Quant au sursaut collectif, il demeure, de nos jours un vœu pieux, tant les stratégies solitaires des Etats continuent à primer sur la vision solidaire.

En revanche, le nouveau réveil turc a été spectaculaire, et depuis une dizaine d’années, surprenant. Après avoir assisté au démantèlement de son empire et au dépècement de son territoire par les Traités de Versailles et de Sèvre dans les années, la Turquie d’Atatürk refuse de se réfugier dans la stratégie paralysante de la victimisation et fait le pari de la modernité en misant sur la  laïcité. Progressivement la Turquie modernise ses institutions, noue des alliances, et se refait une santé. Le 23 juin1939, elle annexe la région syrienne d’Alexandrette  (devenue Iskenderun) avec la complicité de la France du Front populaire et l’accord tacite de la Grande-Bretagne, ces deux puissances voulant ménager la Turquie à la veille de la 2ème guerre mondiale et éviter qu’elle ne bascule du côté de l’Axe. Depuis lors, la question d’Alexandrette est demeurée une pierre d’achoppement dans les relations syro-turques.

Après la seconde guerre mondiale, la Turquie choisit clairement son camp et devient une pièce maîtresse du dispositif militaire de l’Occident dans sa stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Très tôt, en 1949, elle devient membre de l’Alliance Atlantique et du Conseil de l’Europe, membre fondateur de l’Organisation de Coopération Economique et de Développement (OCDE) et, 1961, de l’Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe en 1973 et présente sa candidature d’adhésion à l’Union Européenne en 1987. Clairement la Turquie s’est alignée sur l’Occident à un moment où le sous-système arabe se polarisait entre prosoviétiques et proaméricains.

Entre 1919 et 2003,  les relations entre la Turquie et ses voisins arabes ont rarement été au beau fixe  et ses relations avec l’Iran s’étaient dégradées depuis la chute du Chah, en 1979, et l’installation de la République Islamique. La signature d’un Accord stratégique avec Israël en 1996  a été « la brindille qui a brisé le dos du chameau », comme le dit un proverbe arabe. Tournant le dos à son environnement arabe et perse, la Turquie, dominée par le courant Kémaliste, se complaisait dans son statut d’allié de l’Occident et d’Israël, vantait son modèle de pays musulman et laïc et faisait de son projet d’adhésion à l’UE une priorité stratégique. Pire elle n’hésitait pas à utiliser le « levier hydrique » ou la « puissance militaire » pour intimider ses voisins, notamment la Syrie accusée de servir de  base arrière pour les «séparatistes kurdes » et les « terroristes arméniens ».

L’arrivée au pouvoir, en  mars 2003, de Tayeb  Erdogan , chef du Parti Justice et Développement , bouleverse la politique étrangère turque. :

-Dés 2003, la Turquie s’oppose à l’invasion américaine de l’Irak et refuse aux américains l’utilisation de ses bases aériennes à cette fin. Ce qui prouve que l’alignement turc sur la politique occidentale ne signifie ni servilité ni soumission.
-Dans la foulée, Erdogan s’engage à assainir ses relations avec l’Iran et les Etats arabes, consolide la coopération avec les pays riverains de la Mer Noire, et renforce les relations avec les républiques musulmanes de l’Ex -Union Soviétique.
-En 2005, la Turquie entame les négociations officielles pour l’adhésion à l’EU.

Cet activisme diplomatique turc répond à trois objectifs : affirmer l’ancrage de la Turquie dans son voisinage immédiat, vider les abcès de fixation hérités du passé  et donner un coup de fouet aux échanges économiques.

L’affirmation du rôle turc dans la région a été condensée dans une phrase du Ministre Turc des Affaires Etrangères, Dovutoglu, «  avec les voisins, zéro problèmes ». C’est ainsi que les contentieux territoriaux avec la Syrie ont été mis sous le boisseau en attendant un règlement définitif, ce qui a permis à la Turquie d’offrir ses bons offices à des négociations indirectes en la Syrie et Israël. Avec l’Irak, les relations se sont distendues après les tensions provoquées par les incursions répétées de l’armée turque en territoire irakien visant les « séparatistes kurdes ». Avec l’Iran, les relations se sont améliorées de manière sensible.

Pour ce qui est des rapports avec Israël, on assiste, en revanche, à un refroidissement. Certes la Turquie n’a pas mis fin à son accord stratégique avec Israël signé en 1996 et n’a pas l’intention de le geler. La Turquie y trouve son compte en matière de modernisation de son système d’armes. Mais la Turquie est de plus en plus courroucée par le comportement d’Israël dans les territoires palestiniens. L’opinion turque, elle-même, est  heurtée par la poursuite de la colonisation Israélienne et surtout la judaïsation rampante de Jérusalem. L’offensive israélienne à Gaza  fin décembre 2008 –janvier 2009 a fait déborder le vase. On comprend dés lors les mots très durs utilisés par Erdogan pour condamner l’offensive israélienne. L’incident qui l’a opposé à Shimon Peres à Davos le 29 janvier 2009 n’est que le reflet de la colère des Turcs.

A l’évidence, la Turquie s’éloigne d’Israël et cette distanciation s’est confirmée, en octobre 2009, avec la décision de la Turquie d’annuler la participation d’Israël à l’exercice militaire aérien appelé, « Aigle Anatolien » qui s’est déroulé du 22 au 23 octobre 2009. La réunion du Conseil de Coopération Stratégique de haut niveau syro-turc à Alep, le 13 octobre a été perçu par Israël, comme est une preuve supplémentaire de la volonté turque d’équilibrer ses relations avec tous ses voisins.

Sur le registre des relations entre la Turquie et l’Arménie,  on assiste à un net dégel. Comme l’on sait, la Turquie a été mise sur la sellette au cours des dernières années en ce qui concerne la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Les arméniens gardent de cette période un souvenir douloureux. Des groupuscules arméniens ont tenté vainement de venger les leurs en recourant à des actions terroristes qui avaient fini par ternir leur lutte. Depuis l’ouverture des négociations officielles pour l’adhésion de la Turquie à l’UE, la question arménienne a resurgi comme une blessure béante, au point que certains parlements nationaux européens s’en étaient saisis.

Très adroitement, le gouvernement Erdogan s’est donc attaché à  renouer le dialogue avec l’Arménie. Le 10 octobre 2009, un accord historique a été  signé entre le deux pays dans le but de restaurer les liens diplomatiques et rouvrir la frontière commune fermée depuis 1993. Pour symboliser davantage le rapprochement, un match de football entre les deux équipes nationales  a été  organisé le 14 octobre 2009.

Je n’aborde pas ici la question chypriote qui mériterait, à elle seule, un traitement spécifique. Mais clairement la Turquie procède à une révision de sa politique étrangère dans un sens d’ouverture à tous ses voisins.

Cette stratégie a fait grincer les dents d’Israël qui misait sur une  » relations privilégiée »  et d’Azerbaïdjan qui voit de mauvais œil le rapprochement entre la Turquie et l’Arménie. Mais au total, la stratégie a été payante, diplomatiquement, par une reconnaissance du  nouveau rôle de la Turquie dans la région et, économiquement, par le renforcement significatif des échanges économiques avec la région. Ainsi le commerce arabo-turc a été multiplié par 4 en 10 ans, dépassant les 20 milliards de dollars. Tandis que le commerce entre la Turquie et l’Iran a connu un bond similaire, atteignant plus de 11 milliards de $.

Cela ne s’est pas fait au détriment de la relation économique entre la Turquie et l’UE : au contraire, l’ouverture des négociations a propulsé échanges et investissements. En 2008, les échanges de la Turquie avec l’UE ont totalisé prés de 105 milliards d’euros, soit plus d’un tiers des échanges UE-pays arabes (285 milliards), mais 5 fois les échanges UE-Egypte, pays arabe de la même taille que la Turquie.

A l’évidence, la Turquie est le nouveau Tigre du Moyen-Orient. C’est une bonne nouvelle pour les Turcs, une aubaine pour le Moyen-Orient et une source d’inspiration pour les Arabes.