04/10/2009

Le Monde Arabe dans la géopolitique du Brésil

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Le Brésil  a été désigné, il y a peu, pour accueillir le mondial du foot en 1914 et cela au grand dam de l’Espagne, des Etats-Unis et du Japon. Inutile de décrire la liesse populaire à l’annonce de ce choix.

Quintuple vainqueur de la compétition, le Brésil va donc accueillir la fête du ballon rond. C’est une reconnaissance du rôle croissant de ce pays latino-américain sur l’échiquier mondial. Faut-il rappeler que le Brésil a une superficie de 8.5 de km² ? C’est la moitié  de toute l’Amérique, c’est plus que la moitié de tout le monde arabe (avec ses 15.4 k²), et plus de  trois fois  celle du Soudan, le plus grand pays arabe avec ses 2.5 km².
En outre,  le Brésil s’est hissé au 10ème rang des économies mondiales et est le  10ème récipiendaire des investissements directs.

Mais le choix du Brésil pour accueillir la coupe est aussi un hommage  à ces grands footballeurs brésiliens, souvent d’origine modeste, qui ont essaimé dans le monde entier, irriguant de leur talent les grandes équipes mondiales. C’est également un hommage à ces footballeurs brésiliens qui étaient Pele et Zagallo. Tout le monde, au-delà de la vingtaine, connait Pele. Mais Mario Zagallo qui s’en rappelle ?

Ce joueur a été pour  le Brésil, des années 50 et 60,  ce que Zidane a été pour la France des années 1990 et 2000. La comparaison n’est pas fortuite : Zidane est un français de parents algériens et Zagallo, un brésilien de famille libanaise, la famille Zakour, originaire de Zahlé à l’Est de Beyrouth. Zagallo a été le premier footballeur brésilien à gagner la coupe mondiale à deux reprises en 1958 et 1962 , avant de devenir le coach de l’équipes nationale brésilienne , puis , fin des années 1980 , celui de l’équipe des Emirats Arabes Unis.

La famille de Zagallo fait partie ,de cette communauté libanaise installée au Brésil et en Amérique Latine , pour les premiers arrivants, dés le 19ème siècle , mais rejointe, plus tard, pendant et après la première guerre mondiale, par une deuxième vague d’immigrés fuyant la misère, et , plus récemment, pendant et après la guerre civile libanaise qui a déchiré le pays entre 1975 et 1989 , par une troisième vague de libanais fuyant l’enfer de la guerre civile.

Aujourd’hui il y aurait au Brésil plus de 10 millions de brésiliens d’origine proche-orientale, dont une majorité de libanais. Avec les palestiniens et les syriens, ces libanais constituent l’ossature de l’industrie et du commerce et exercent un rôle éminent dans la politique intérieure et extérieure du Brésil.

Je ne sais pas  si  l’importance acquise par le monde arabe dans la géopolitique du Brésil  s’explique par la présence massive de brésiliens d’origine arabe dans le système politique et économique. Mais une chose est sûre : depuis l’arrivée au pouvoir du Président Lula, en 2002, on assiste à une véritable réorientation  de la politique brésilienne vers le monde arabe fondée sur une diplomatie Sud-Sud

L’activisme diplomatique brésilien répond à une convergence d’intérêts entre le Brésil et les pays arabes. Comme l’on sait, le Brésil dispose de surplus agricoles et se trouve contraint de diversifier ses marchés d’exportation pour les produits agricoles et carnés, contenu des niveaux élevés de droits de douane imposés par l’UE, voire même par les Etats-Unis. A l’opposé, les pays arabes sont des importateurs nets de ces mêmes produits et ils achètent, à l’extérieur, la moitié de  leur nourriture.

Quelques chiffres sont particulièrement éclairants. Il y a à peine 10 ans, les exportations du Brésil vers les pays arabes dépassaient à peine les 2 milliards de $ : aujourd’hui  elles totalisent  20 milliards de $. Les produits agricoles en accaparent presque le tiers soit 6 milliards de $  : presque autant que les exportations agricoles brésiliennes vers les Etats-Unis (6.2 milliards de $). La part du Brésil dans les importations agricoles des pays arabes oscille entre  11 % des importations d’Arabie Saoudite, 10.4% de celles du Maroc, et 8 % de celles de l’Algérie et de l’Egypte.

Le Brésil exporte surtout du sucre, du café, du soja et de la viande. Prenons l’exemple du soja, denrée prisée sur tous les marchés arabes. Le Brésil représente 23 % des importations marocaines de ce produit. Pour ce qui des produits carnés, on assiste dans tous les pays arabes à une explosion de la demande. Et, il ya fort à parier, contenu de la croissance démographique arabe et des taux de dépendance alimentaire, que les échanges Amérique Latine- Monde Arabe vont connaître une accélération sensible.

Dans cette perspective, le Brésil s’imposera comme un grand exportateur de produits alimentaires. Car outre une surface agricole énorme, une agriculture compétitive, une industrie agro-alimentaire performante, le Brésil bénéficie d’un autre atout appréciable : il dispose de 14 % des réserves mondiales d’eau, alors que le monde arabe, dont la superficie et la population sont presque 2 fois plus importantes, dispose d’à peine 1% des réserves hydriques mondiales.

La convergence commerciale entre le Brésil et les pays arabes se double d’une convergence politique et stratégique. Le Brésil s’oppose à la colonisation israélienne et affiche une solidarité sans faille avec le  peuple palestinien. Il a été le seul pays de l’Amérique Latine à participer en février 2009 à la conférence des donateurs de Charm el Cheikh, pour la reconstruction de Gaza. C’est le Brésil qui a  pris l’initiative d’organiser le premier Sommet Amérique Latine-Monde Arabe, tenu à Brasilia en mai 2005. Le deuxième Sommet s’est tenu à Doha, au Qatar, en mars 2009. Des discussions sont en cours pour lancer  un Fonds arabo-sud-américain destiné à financer des projets communs.

Toute cette évolution est une aubaine pour le Brésil et pour l’Amérique Latine et de bon augure pour la relance de la coopération Sud-Sud. C’est aussi une bonne nouvelle pour les pays arabes qui diversifient leurs sources d’approvisionnements et leurs marchés d’exportations.