04/10/2009

Le rôle des pays arabes dans la sécurité énergétique de l’UE

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le pétrole a détrôné le charbon et devenu, en Europe, l’énergie reine au point que, dans les années 90, la Communauté Européenne est devenue le plus gros importateur mondial de pétrole , soit près de 8 millions de barils par jour, assurant près de 80% de sa consommation. Mais, sur les plus ou moins 400 millions de tonnes importés, la part des pays arabes représente  45% du total dont plus de 30% pour les seuls pays arabes du Proche-Orient et du Golfe. Il est d’ailleurs fort possible que cette part augmente dans les années à venir, sauf si on investit massivement dans la réduction de l’intensité énergétique, si on limite la part des hydrocarbures dans la production électrique, si on développe des énergies alternatives, si on découvre d’immenses gisements hors Golfe à un coût de production compétitif ou, simplement, si on baisse la consommation par des mesures drastiques d’économie d’énergie. La réalisation de tout cela ou d’une partie nécessite une action énergique sur l’offre et la demande et sans doute beaucoup d’investissements. Une chose est certaine, on va assister, dans les prochaines années, à une  » reconcentation » de l’offre énergétique mondiale après la multipolarisation de l’offre initiée dans les années 80. Cette perspective accroîtra la dépendance européenne du pétrole et du gaz arabes.

En attendant le jour, encore lointain,  où l’Europe se passerait du pétrole arabe, une constatation s’impose de manière  aveuglante : dans les 20 années à venir – pour prendre un horizon temporel court et éviter des pronostics téméraires – le Moyen-Orient  continuera à jouer un rôle capital  dans les importations pétrolières de l’EU. C’est là où se trouvent concentrées les plus grandes réserves (63% des réserves mondiales de pétrole et 35% des réserves de gaz) et où le coût de production est le moins élevé. Et si, aujourd’hui, sa part dans la production mondiale oscille autour de 28 %, tous les spécialistes (y compris l’Agence Internationale de l’Energie) estiment qu’à l’horizon de 2030, elle devrait grimper à 43 % avec50 millions de b/j, soit une croissance de 74 %.

L’Arabie Saoudite se détache du lot avec ses immenses réserves (262 milliards de barils) et sa production pourrait être portée à 15 ou 16 millions de b/j en 2030 contre 9.2 mbj (en octobre  2009. Riche en pétrole, l’Arabie Saoudite, est le producteur d’équilibre par excellence (swing–producer). Mais l’Arabie Saoudite n’est pas le seul géant pétrolier : un pays comme le Koweït a des réserves pétrolières prouvées plus importantes que celles de la Russie (99 milliards de barils contre 60-69 pour la Russie). C’est le cas des Emirats avec des réserves prouvées totalisant  97 milliards de barils, soit plus que les Etats-Unis et le Canada réunis, avec 27.2 milliards.
Il est vrai cependant que la production pétrolière saoudienne dépasse de loin  celle de tous les autres pays du Golfe. Entretenir donc des relations cordiales, fondées sur le respect mutuel et des intérêts partagés doit être une constante politique de l’UE à l’égard des pays de l’Afrique du Nord, du Golfe et surtout de l’Arabie Saoudite.

Outre la production pétrolière, la vocation gazière de l’Algérie, du Qatar, de l’Egypte, de l’Irak  et de l’Arabie Saoudite se confirme jour après jour. Déjà l’Algérie est un important exportateur de gaz à l’UE après la Russie et la Norvège. Le Qatar construit des unités de liquéfaction de Gaz et deviendra, à coup sûr, un important fournisseur. L’Arabie Saoudite pourrait bien  devenir à son tour un géant gazier. Ses réserves sont estimées à 6.7 trillions de m³ (estimation basse), certes bien loin de celles de l’Iran (28 trillions de m³) et de la Russie (48 trillions de m³) mais néanmoins suffisantes pour porter la production de 80 milliards (en 2009) à 155 milliards en 2030. L’Irak est pour l’heure dévasté, mais il ne fait aucun doute qu’il deviendra un acteur important de la scène énergétique si le retrait planifié des troupes américaines  se confirme et si  l’Etat irakien parvient à éviter la fragmentation du pays.

Sur le plan énergétique le monde arabe est donc incontournable : le monde en a besoin, et particulièrement l’UE. Il est dés lors primordial que la sécurité des gisements, des infrastructures, des pipelines, et des artères maritimes soit assurée. C’est bien sûr un intérêt évident pour les pays producteurs, mais il l’est aussi pour les pays consommateurs.

C’est dire combien il est urgent de mettre un terme au chaos irakien, d’endiguer les menaces iraniennes, et d’œuvrer à la stabilité interne et externe des pays producteurs. Les années passées ont été jalonnées de crises graves (en Algérie à partir de 1992), de guerres ouvertes (l’invasion de l’Irak depuis 2003) et de conflits latents explosifs.  En effets de nombreux pays producteurs de pétrole et de gaz ne sont pas à l’abri ni des débordements de la crise irakienne, ni de possibles retombées négatives d’une confrontation entre  l’Iran et l’Occident. Ces pays ont  des minorités chiites importantes   voire même des majorités chiites (Bahreïn) et concentrées dans les zones pétrolières (Côte Est de l’Arabie Saoudite). Et il y a toujours le risque que l’Iran les utilise dans une stratégie délibérée de déstabilisation du Golfe pour affirmer davantage son hégémonie régionale.

On voit bien qu’en termes de sécurité énergétique, ce n’est pas tant le « nationalisme des ressources énergétiques » (resource nationalism) tel qu’il est  pratiqué par la Russie ou  le Vénézuela)   qui menace la stabilité du monde arabe mais la déstabilisation régionale. La fermeture du détroit d’Ormuz suite à un blocus ; ou celle du Canal de Suez  suite à la destruction d’un pétrolier   peut provoquer une rupture des approvisionnements,  suscitant un climat de psychose et conduisant à une flambée des prix  Le risque est bien réel. Il suffit de voir la hausse vertigineuse du coût d’assurance d’un pétrolier, qui est passé de 150.000 $ à plus de 450.000 $ par voyage, sans compter l’assurance sur la cargaison elle-même qui fait l’objet d’une autre police d’assurance .

Un autre risque pour l’UE découlerait d’une concurrence entre importateurs sur une ressource qui se raréfie. Là, l’UE est désarmée : elle ne peut empêcher la Chine ou l’Inde, pour prendre ces deux exemples, de s’approvisionner auprès des pays arabes. D’ailleurs, une des principales raisons de la flambée des prix pétroliers entre 2004 et 2008 (en juillet 2008 le prix du baril a frôlé la barre de 150$) a été la croissance de la consommation débridée de pétrole dans les pays développés et les économies émergentes, notamment en Chine (voir le graphique ci-dessous). Aussi l’intérêt de l’UE lui commande-t-il  de s’assurer un accès garanti au pétrole et au gaz  du Monde arabe pour satisfaire sa propre demande. Cela passe par une relation gagnant-gagnant et un dialogue franc (on ne peut que regretter à cet égard que l’UE ne soit pas parvenue à compléter le premier Accord de Coopération UE-Conseil de Coopération du Golfe de 1988 par un Accord de libre –échange)

Mais cela passe aussi par  diplomatie proactive axée sur la prévention des crises et sur le règlement négocié des conflits en cours. Il est en effet de l’intérêt de l’UE d’empêcher qu’une puissance régionale occupe, par la force, certains émirats pétroliers  afin de  mettre la main sur des réserves importantes. De telles aventures se sont produites dans un passé récent et elles ne sont pas à exclure à l’avenir. Elles constituent un triple danger : troubles régionaux, rupture des approvisionnements et coûts encourus pour organiser la riposte et réparer les dommages. Faut-il rappeler que la crise koweitienne (1991) a coûté aux pays européens  prés de 20 à 30 milliards en coût financier direct (participation et financement des opérations militaires) et en coût économique indirect (baisse de l’activité économique en raison de la guerre).

 

Une diplomatie européenne plus efficace, agissant en concertation avec tous les acteurs régionaux du Moyen-Orient,  aurait, peut-être, débouché sur une sortie de crise négociée, ce qui  aurait épargné à la région une nouvelle tragédie humaine. L’UE a emprunté une autre voie préférant se ranger derrière l’option militaire américaine,  validant ainsi  la thèse arabe de double poids et double mesure : l’Occident se mobilise militairement pour mettre fin à l’occupation illégale  de l’Emirat du Koweït mais ne fait rien  pour mettre un terme à l’occupation israélienne en Palestine. L’UE est sortie de ce dramatique épisode avec une image ébréchée et ternie, de sorte qu’aux dégâts directs de la guerre s’ajoutent les dégâts sur les opinions publiques arabes d’une défense occidentale, à géométrie variable, de la légalité internationale.

C’est dire combien la sécurité énergétique de l’UE passe non seulement par l’accès aux ressources, la régularité des approvisionnements et la sécurité du trafic pétrolier et gazier, mais aussi par une contribution décisive à la stabilité régionale, par la résolution des conflits et la prévention des crises.


Sources :

  • GNESOTTO (Nicole) & GREVI (Giovanni), « The New Global puzzle: What World for the EU in 2025? », European Union Institute for Security Studies, Paris, 2006.
  • VAN GENNIP (Jos) (rapporteur), Energy security , Nato parliamentary assembly, 4 avril 2006.