04/10/2009

Les intérêts de l’Europe dans le monde arabe

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

L’Europe, c’est un ensemble d’éléments : une histoire, une population, un territoire, une économie, des institutions et des valeurs. Ainsi tout ce qui contribue à la sécurité de sa population, l’intégrité de son territoire, la stabilité de son économie, la solidité de ses institutions ou l’adhésion à ses valeurs, constitue un intérêt vital. Tout le projet européen  depuis le traité de Rome en 1957 jusqu’à nos jours, vise précisément à défendre les intérêts vitaux  de la Communauté Européenne par le développement d’une intégration économique  grâce à un marché commun,  au renforcement du processus décisionnel, la mise en place d’institutions efficaces et l’élaboration d’un système de protection juridique des citoyens.

Sur le plan interne, le projet européen a réalisé ses promesses : l’UE est devenue un géant économique, le niveau de vie est inégalé, et la protection juridique des citoyens est garantie. Plus important encore, le projet européen a consolidé la paix entre les Etats membres : et ce n’est pas le moindre des mérites de l’Europe qui avait connu pendant la première moitié du 20ème siècle deux guerres sanglantes.

Mais l’Europe ne vit pas dans un îlot isolé ou dans un vase clos : c’est un ensemble géopolitique en constante interaction avec le monde entier, à travers les échanges, la circulation des idées, les mouvements migratoires, et les réverbérations des crises internationales. Si  processus d’intégration européenne est  un projet non abouti, puisque toujours à l’œuvre, l’Union Européenne, quant à elle, est un acteur géopolitique souvent désiré  mais toujours soucieux de défendre les intérêts globaux de la population européenne.

Il y a donc un intérêt vital pour l’UE qui consiste à développer des relations de bon voisinage avec les pays adjacents à la Communauté, des politiques de partenariat avec des pays auxquels les pays européens sont liés par l’histoire, la géographie, la langue, et  l’économie, des coopérations renforcées avec des pays partageant les mêmes préoccupations. Il y  va de la sécurité à ses frontières, de la promotion de ses intérêts économiques, de l’efficacité de son action extérieure, et finalement de sa présence dans un monde globalisé.

Le Monde arabe a sans doute le lourd privilège de se situer dans une de ces zones de proximité où l’Europe possède des intérêts vitaux ou, en tout cas, des enjeux importants. A rebours de ceux qui prétendent que le monde arabe est une quantité négligeable du point de vue européen, je voudrais défendre ici la thèse que le monde arabe est  une région où se joue l’avenir même de l’Europe. Par sa proximité géographique et son intimité historique et culturelle avec l’Europe, par ses flux humains, par la richesse de son sous -sol, par sa valeur géopolitique et géostratégique, par sa centralité symbolique, par l’importance de son marché, le monde arabe concentre d’importants intérêts européens. L’Europe en est consciente, mais sa politique à l’égard du monde arabe demeure handicapée par un processus décisionnel encore inachevé, par une relation problématique et quasi pathologique à l’égard d’Israël et par le chevauchement de nombreuses politiques tantôt de partenariat, tantôt de voisinage et tantôt d’Union pour la Méditerranée , qui éclipsent la relation euro-arabe au profit de découpages géographiques qui répondent davantage  à des impératifs de sécurité politique ou économique de l’UE elle-même qu’ aux exigences  d’une vision stratégique commune.

Que sont donc les intérêts européens dans le monde arabe ?

J’en épinglerai en premier lieu ,ceux qui ont trait à la géopolitique, l’économie, et la sécurité énergétique, en deuxième lieu ceux qui ont trait au contrôle des réfugiés et des immigrés, la protection des citoyens européens installés dans les pays arabes et la défense des valeurs européennes et enfin les intérêts liés à la solution des conflits, à la non –prolifération et à la lutte contre le terrorisme. J’aborderai dans les prochaines chroniques l’intérêt économique du Monde Arabe pour l’UE et le rôle du monde arabe dans la sécurité énergétique de l’UE.

Contentons-nous ici de nous attarder sur l’intérêt géopolitique.

Situé au point d’intersection de trois continents, le monde arabe est un nœud géographique et  un lieu de passage pour la navigation maritime et aérienne et le transport terrestre. Il est clé, corridor et carrefour : c’est ce que j’appelle les trois C. Le monde arabe relie la Méditerranée à l’Océan indien et à l’Océan atlantique par le détroit de Gibraltar et le Canal de Suez et il relie le Golfe à l’Océan indien par le détroit d’Ormuz.  Il est traversé de part en part par des pipelines et des gazoducs qui acheminent le pétrole du Golfe vers les ports méditerranéens puis vers les ports européens  et le gaz algérien  vers l’Italie et l’Espagne.

Situé dans le voisinage immédiat de l’Europe, la stabilité de ce nœud géographique est donc le premier intérêt vital  de l’Europe. Toute perturbation sous forme de guerre civile  guerre entre voisins,  nationalisation, coup d’état, révolution, mise en question du statu quo régional) a été et est perçue comme une atteinte à cet intérêt vital. . De sorte que la révolution égyptienne de 1952, la nationalisation de la Compagnie du  Canal de Suez en 1956, les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973 , l’invasion israélienne du Sud Liban (1982)), le minage des eaux du Golfe (1985-88), l’occupation du Koweït par l’armée irakienne (1990), la crise algérienne ( 1992-2000), l’invasion américaine de l’Irak (2003-), la guerre entre Israël et le Hezbollah libanais ( 2006) et surtout l’offensive israélienne sur Gaza ( en décembre 2008 et janvier 2009), ont été ressenties comme de réelles menaces pour les intérêts européens. Plus prés de nous les actes de piraterie sur les cotes somaliennes perturbent le trafic maritime international et inquiètent les Etats européens. La tension provoquée par la question nucléaire iranienne est un autre sujet d’inquiétude par la menace qu’elle fait peser sur la stabilité régionale.  Et par conséquence, sur les routes du commerce.

Ainsi l’instabilité géopolitique de la région arabe dans sa triple fonction – clé, corridor et  carrefour– porte préjudice aux  intérêts européens  en termes d’accès aux ressources, de diminution des échanges ou simplement de coût de participation aux opérations militaires, ou des opérations  de déminage ou  de surveillance. A l’opposé, la sécurité dans l’espace arabe est dans l’intérêt de l’Europe. Aussi l’affirmation selon laquelle  l’UE ne se préoccupe pas de la sécurité régionale dans le monde arabe, attise le feu par des manœuvres occultes, utilise les conflits pour vendre des armes, relève-t-elle  de la théorie du complot plus que d’une analyse objective des véritables intérêts européens. Ceci dit, une question importante taraude tous les observateurs : contenu des importants intérêts vitaux de l’UE dans la région arabe,  notamment l’intérêt géopolitique, comment expliquer  le peu d’empressement de l’UE  à vider les abcès de fixation qui contrarient l’intégration régionale, à régler les conflits  qui exposent la région à des déchirements sans fin, de retisser les fils de dialogue entre pays voisins, et finalement  à faire pression ceux qui par leur arrogance et leur aveuglement, déstabilisent toute la région?

Certes l’UE n’est pas le seul acteur extérieur dans la région arabe et n’est pas la seule responsable de situations bloquées voire des dérapages insensés, mais elle peut, dans sons propre intérêt, œuvrer de concert avec les autres acteurs pour prévenir les conflits et  consolider la sécurité régionale mais pour cela il faut qu’elle soit capable de parler d’une seule voix et d’accorder ses discours à ses pratiques.