04/10/2009

Un règlement durable du conflit israélo-arabe : un intérêt européen?

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Dire que les Etats européens ont une responsabilité historique dans la genèse et le développement du conflit israélo-arabe, c’est exprimer une évidence. C’est en effet l’Angleterre qui, en 1917, promet aux juifs européens « un foyer national juif » en Palestine, territoire sur lequel l’Angleterre n’avait aucune autorité au moment de la Déclaration Balfour (novembre 1917). C’est aussi ce pays européen, devenu puissance mandataire en Palestine entre 1922 et 1947 qui va favoriser l’immigration juive et l’appropriation de terres.

C’est l’Allemagne nazie qui organise, de manière méthodique et presque industrielle «  le génocide juif » entre 1939 et 1944, et qui, après la création de l’Etat d’Israël, le 15 mai 1948, tente de se racheter une bonne conscience en versant à l’Etat Juif des « réparations » de plusieurs milliards de marks. C’est la France qui aide Israël dans les années 50 et 60 à moderniser son armée et se doter de l’arme nucléaire.

Bref ce sont tous les Etats européens, à l’exception du Portugal, de l’Espagne et de la Grèce (jusqu’ à la fin des dictatures dans les années 70) qui prodiguent à Israël aide financière, soutien militaire et appui diplomatique. Jusqu’au lancement du Dialogue euro-arabe en 1974, le parti-pris pro-israélien de l’Europe communautaire est une constante, avec, pour conséquence, un déni de justice flagrant pour le peuple palestinien et une occultation médiatique de l’ampleur de sa tragédie.

Il est vrai que la continuation de ce conflit depuis 1948 n’a pas empêché les Européens de voyager et de s’installer dans les pays arabes, au pétrole de couler à flots, aux échanges de se poursuivre. Mais, en même temps, tous les problèmes que  l’Europe a rencontrés dans sa relation avec l’espace arabe sont directement ou indirectement liés au conflit israélo-arabe. En effet, l’embargo imposé à la Hollande en 1973 avait pour prétexte le soutien de ce pays à Israël, l’embargo imposé par la Ligue des Etats arabes aux entreprises occidentales travaillant avec Israël était lié à ce conflit, les actes de terrorisme qui ont émaillé les 35 dernières années depuis les premiers détournements d’avions jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, de  Madrid (2004) ou de Londres (2005) n’étaient pas étrangers à ce contentieux. Le pourrissement de la question palestinienne, toujours en attente d’une solution, a été le mobile immédiat de certains actes terroristes comme  la prise d’otages durant les jeux olympiques de  Munich en 1973 ou le mobile indirect en raison de son instrumentation  par des groupes terroristes.

De même, la fermeture du Canal de Suez (après la guerre de 1967) a été la conséquence des guerres israélo-arabes. En revanche, le quadruplement des prix pétroliers en 1973 n’était pas directement lié à ce conflit, mais l’utilisation de l’arme pétrolière à des fins politiques l’était.

Bref, pratiquement tous les ennuis dont a eu à souffrir l’Europe entre 1970 et 2009 dans ses rapports avec le Monde Arabe avaient pour cause, proche ou lointaine, le conflit israélo-arabe (terrorisme, embargo, fermeture du Canal de Suez, utilisation de l’arme pétrolière). Sans oublier l’effet néfaste sur les imaginaires arabes de ce qui apparaissait, jusque récemment, comme un soutien européen inconditionnel à Israël avec, bien sûr, des réactions en chaîne allant, dans certains cas, du développement de réflexes anti-occidentaux au rejet même des valeurs occidentales.

Il découle de tout cela qu’il y a un intérêt primordial pour l’U.E. d’œuvrer au règlement pacifique du conflit israélo-arabe car non seulement cela viderait toute la région d’un abcès de fixation et renforcerait la stabilité régionale mais contribuerait aussi  à assainir, de manière durable, les relations Europe – Monde arabe et, de manière générale,  le rapport Islam-Occident  en cassant le jeu des imaginaires négatifs réciproques.

Mais la diplomatie européenne dans le conflit israélo- arabe est handicapée et cela pour deux raisons importantes : la première est qu’il n’existe pas une Europe unie, dotée d’une politique étrangère et de sécurité commune cohérente et crédible, et la deuxième est quel’Union Européenne n’est pas un acteur géopolitique incontournable, visible, reconnaissable, recherché, et capable de peser sur le cours des événements. Il suffit pour s’en rendre compte de voir toute cette gesticulation diplomatique des dirigeants européens qui défilent au Proche-Orient quelques fois à intervalle d’une semaine et le spectacle affligeant d’une Troïka et d’une présidence rotative tous les six mois.

Et pourtant, l’Europe peut se faire entendre et écouter, si elle le veut. Déjà, dans les années 7O  l’Europe s’engage dans un dialogue euro-arabe malgré l’opposition américaine et israélienne, et  se prononce, dans le cadre de la Coopération Politique, pour un règlement négocié du conflit israélo-arabe. Que l’on se rappelle de la Déclaration de Venise (13 juin 198O) où le Conseil Européen affirme, sans détours, que le peuple palestinien doit « exercer pleinement son droit à l’autodétermination« .

Après la signature des Accords d’Oslo, le 13 septembre 1993, l’UE tente de  soutenir ce processus. Ainsi elle chapeaute les négociations multilatérales sur le développement économique, participe à une présence « internationale temporaire à Hébron » après le massacre de fidèles musulmans (en 1994), invite Israéliens et palestiniens à participer à la Conférence de Barcelone sur le partenariat euro-méditerranéen (novembre 1995), envoie des observateurs aux élections palestiniennes (janvier 1996), nomme un envoyé spécial pour le processus de paix (1996) , Miguel Angel Moratinos, fin connaisseur de la région,  conclut unaccord intérimaire d’association avec l’OLP pour le bénéfice de l’Autorité Palestinienne (en 1997), relance le dialogue parlementaire euro-arabe (à Damas en 1998) , poursuitsa politique déclaratoire en faveur d’un Etat palestinien, et multiplie les aides à l’Autorité palestinienne au point d’être taxée de jouer au banquier du processus.

Mais durant les années 2000, on a le sentiment que l’UE se laisse empêtrer dans une série de contradictions qui ternissent son image et font douter de sa sincérité et de la cohérence de sa politique. Elle assiste, émue mais inefficace, à l’offensive israélienne menée par Sharon contre les villes palestiniennes en 2002, ne prend aucune mesure punitive contre Israël après l’emprisonnement d’Arafat dans ses bureaux à moitié détruits, impose au Hamas après sa victoire électorale en 2006 des conditions draconiennes qu’elle n’a jamais osé  imposer à Israël et accueille aujourd’hui le ministre israélien d’extrême –droite, Lieberman, alors que l’UE avait adopté une attitude plus sévère avec l’Autriche quant l’extrême-droite était entrée au gouvernement.

Tout cela suscite des interrogations quant au rôle politique que l’UE peut jouer sur la scène internationale et particulièrement sur celle du Proche-Orient.

L’histoire particulière de chaque pays  européen, son rapport aux juifs et à Israël, sa relation à l’Amérique, son positionnement idéologique, ne conduisent pas à une politique étrangère commune. A dire vrai, nous avons aujourd’hui 27 politiques étrangères et non une seule. De sorte que l’efficacité du rôle de l’UE au Proche-Orient demeure limitée par les déficiences du processus décisionnel et par le manque de volonté politique des Etats -membres, dont les sensibilités et les intérêts sont loin d’être convergents.

Les choses peuvent-elles changer à l’avenir? D’aucuns le pensent, d’autres le souhaitent. En effet, depuis le traité d’Amsterdam (2 oct.1997) l’UE dispose, en la personne de Javier Solana, d’un  haut représentant de la PESC. Avec la ratification du Traité de Lisbonne si les Tchèques ne jouent pas aux troubles fête et emboîtent le pas aux irlandais, l’UE pourra avoir un vrai ministre des Affaires Etrangères. Ce sera, disent les optimistes, une évolution positive pour palier le déficit d’image sur la scène internationale. C’est possible, encore faut-il lui que ce ministre ait suffisamment de marge de manœuvre pour s’affranchir des politiques étrangères nationales. Ce dont je doute personnellement.

Dans le conflit israélo-arabe, l’action de l’UE demeurera contrariée par une relation trop suiviste par rapport aux Etats-Unis, peu empathique par rapport aux arabes et aux musulmans et surtout par une relation quasi pathologique à l’égard d’Israël et des Juifs.

Par la parenté idéologique et économique, l’origine de ses fondateurs, sa position stratégique, le souvenir de l’holocauste, Israël demeure aux yeux des Etats Européens proche, sympathique et utile. Il y a entre l’Europe et Israël une relation intime car l’Europecontinue à voir en Israël sa « propre représentation ». Israël pour l’Europe demeure « un Etat-miroir, un « Peuple-remords». Cette relation singulière fait qu’Israël bénéficie constamment d’une présomption d’innocence, d’une indulgence qui frise la complicité et qui choque les Arabes  et les Musulmans. J’en veux pour preuve le refus de l’UE de divulguer des rapports de diplomates européens, en 2005 et 2008, critiquant les politiques israéliennes dans les territoires palestiniens. Or Tant qu’Israël bénéficie d’une culture de l’impunité, il ne doit craindre personne. Un rapport plus sain entre l’UE et Israël doit passer nécessairement par la « dé-sanctuarisation » d’Israël, et sa normalisation. Il n’y aucune raison pour qu’Israël continue à être le territoire sacré des consciences collectives. Or, au niveau populaire européen, ce processus de dé- sanctuarisation est entamé; il a été même  renforcé par l’offensive sur Gaza, car les populations européennes sont de plus en plus choquées qu’Israël continue à narguer la Communauté internationale par l’usage disproportionné de la force par Israël et ses incessants empiètements aux droits de l’homme et des gens, tout en bénéficiant de la clause de la nation la plus favorisée, avec le rehaussement des relations UE-Israël en décembre 2008. L’UE ne semble pas prendre en compte ces évolutions et continue sa politique d’équilibriste, répartissant les reproches et les critiques aux « deux parties », oubliant souvent qu’il y a une occupation et un peuple occupé.

La place d’Israël dans les mémoires et consciences collectives de l’Europe, contraste avec la vision populaire qu’ont les européens des Arabes et des Musulmans…Comment expliquer autrement que les Chefs d’Etat européens s’inquiètent davantage du sort du Soldat israélien Shalit détenu par un groupuscule palestinien que des 11.000 palestiniens détenus, souvent sans jugement, dans les prisons israéliennes ? Cela met en relief le rapport problématique de l’UE aux Arabes et aux Musulmans. L’insistance permanente de l’UE sur la sécurité d’Israël et les appels répétés à l’Autorité palestinienne pour faire cesser toute  » violence » contre cet Etat, tout cela est révélateur d’un biais que l’UE a du mal à cacher. Le refus systématique de la Commission Européenne, et de Javier Solana , en particulier , de rendre public deux rapports de diplomates européens en poste à Jérusalem et à Ramallah , qui dressaient un tableau réaliste de la situation sur le terrain, et qui étaient accablants pour l’Etat d’Israël , en dit long sur ce parti-pris

C’est dire combien le conflit israélo-arabe interpelle l’Europe et sert de révélateur  au fossé qui sépare ses beaux discours et sa pratique politique. Aider les palestiniens à se nourrir c’est bien, les arracher aux griffes de l’occupation  c’est mieux. Mais pour cela il faut une UE qui ne dit pas simplement le droit mais contribue à son application.

Il y a va de son image dans le monde, de son rôle dans les pays arabes et de la cohérence entre discours et pratique. La contribution de l’UE  à un règlement durable du conflit israélo-arabe  et surtout israélo-palestinien est un intérêt vital : mettre un terme à la tragédie palestinienne et, par là, à l’instrumentalisation éhontée  de l’holocauste par Israël pour légitimer l’occupation et la colonisation des terres arabes et l’utilisation de ce conflit par des groupes islamistes radicaux, de type Al-Qaeda, dans leur fascination de l’apocalypse.