04/11/2009

Le dialogue culturel euro-méditerranéen et euro-arabe: Réflexions pour un manifeste humaniste

 

Professeur Bichara Khader
CERMAC, Université Catholique de Louvain

 

1. Au–delà des envolées lyriques auxquelles on assiste dans les grandes réunions diplomatiques sur « la solidarité et la fraternité euro-méditerranéennes», un constat affligeant s’impose : la relation culturelle euro-méditerranéenne et euro-arabe est ébréchée, voire brisée. Cet état de choses n’est plus tenable  .C’est pour cela qu’une plate-forme culturelle en Méditerranée, dans le cadre du projet « Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée« , s’avère aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Si la dépollution environnementale en Méditerranée est nécessaire, la dépollution mentale est primordiale. Il est grand temps, en effet, de rompre avec les rhétoriques accusatrices et les polarités négatives et antagonistes, et de rejeter les idées toutes faites et les analyses faciles qui imputent à une culture ou à une religion, la causalité immédiate des problèmes économiques, sociaux et politiques qui tenaillent surtout la rive Sud de la Méditerranée et enveniment les relations de voisinage. Ces analyses qui se situent hors-histoire, hors-géographie, hors-sciences humaines, conduisent immanquablement à une simplification dangereuse de vraies césures léguées par une histoire longue où les vainqueurs de la géopolitique ont exercé leur force sans mesure.

 

2. Un vrai dialogue culturel entre les peuples de la Méditerranée ne peut guère faire l’économie d’une lecture critique d’une histoire commune, passée et récente, pour comprendre la construction des imaginaires sur les deux rives, mais aussi et surtout la fonction instrumentale d’une lecture du passé qui procède d’une volonté de le sacraliser plus que la nécessité de le dépasser, pour imaginer un futur solidaire en Méditerranée.

Ainsi, le dialogue culturel passe d’abord par le travail des historiens pour clore les pages sombres de l’histoire et inventer une nouvelle modalité d’un vivre-ensemble. Mais il sera vain de chercher à fermer le passé avant de l’avoir ouvert à tous car la bataille du futur se livre aussi sur le terrain du passé. A cet égard, il convient d’analyser correctement d’une part la construction historique des représentations collectives et le rapport à l’altérité, sur les deux rives de la Méditerranée et d’autre part de se demander comment inscrire les références au passé dans une dynamique de coexistence pacifique et non dans une dynamique de « revanche » et de violence. Parallèlement à ces deux questions, il est impératif de procéder à un travail de  mémoire pour éviter une instrumentalisation du passé dans des combats politiques actuels.

 

3. La relation culturelle entre l’Europe et son Sud, surtout arabo-musulman, est marquée par une série de stéréotypes et de représentations négatives. Le stéréotype obéit à un processus simple de fabrication : la confusion de l’attribut et de l’essentiel, du général et du particulier, et sur le plan sociologique du singulier au collectif. Porteur d’une définition de l’Autre, le stéréotype est l’énoncé d’un savoir collectif qui se veut valable à quelque moment historique que ce soit. Coller par exemple à certains peuples du Sud l’étiquette de fanatiques, intégristes et terroristes, correspond parfaitement à ces images stéréotypées qui dévoilent le refus du dialogue et surtout une culture tautologique d’où toute analyse critique est exclue, au profit de quelques définitions « essentialistes ».

Paradoxalement plus quelqu’un est proche, plus il alimente les stéréotypes. S’est-on interrogé pourquoi l’Orient turco-arabe hante-t-il le regard de l’Occident depuis si longtemps ? C’est sans doute parce qu’il est « la différence du plus proche », « l’étranger le plus intime ». Un élément constitutif du Moi européen. Comprendre cela c’est déjà rompre avec ces binômes traumatisants (Orient/Occident, Islam/Christianisme, Nord/Sud, le Semblable/le Différent, Eux/Nous) pour inventer de nouvelles modalités d’une connivence méditerranéenne.

 

4. En Europe, le problème de l’altérité – arabe et musulmane en particulier – se pose avec acuité précisément à cause des complicités de l’histoire et de la proximité géographique. 14 siècles de frottement entre l’Islam et l’Europe ont produit un imaginaire collectif européen qui continue, jusqu’à nos jours, à vicier les rapports entre les deux rives et entraver la communication interculturelle. Bon nombre de stéréotypes actuels sont hérités de la période coloniale (fanatisme, refus des valeurs occidentales, et la soi-disant incompatibilité de l’Islam avec le développement et la démocratie). La perception se fait plus négative encore surtout depuis la fin du système bipolaire. Au péril jaune (japonais ou chinois), au péril rouge (l’Union soviétique) semble succéder, dans l’imaginaire occidental, le péril vert, celui de l’Islam, comme si l’Occident ne pouvait se poser qu’en s’opposant. Ainsi, l’Orient, surtout arabe, devient synonyme de menace, dans la plus pure logique des chantres du choc des civilisations. Plus préoccupant encore : pour comprendre la violence qui sévit dans le monde arabe, c’est au Coran qu’on recourt. On rappelle à satiété, l’importance du Djihad (qu’on traduit abusivement par guerre sainte) en Islam et on met en épingle la propension des musulmans pour le terrorisme. Pour expliquer la violence et le fanatisme sous d’autres cieux (En Amérique Latine, en Asie, en Afrique, voire en Europe même), on met toutes les sciences humaines à contribution. Mais dans l’imaginaire collectif occidental, l’Islam et l’Orient arabe en particulier, c’est une sorte de « trou noir », une « zone de ténèbres » impénétrable. Ce qui s’y passe, nous dit-on, n’est que le mal (axis of evil), barbarie et fanatisme.

 

5. De telles représentations dénotent une indigence de la pensée et une posture de paresse, commode mais particulièrement pernicieuse. Le rôle des médias – du monde du cinéma et de la chanson – dans la reproduction de ces stéréotypes n’est pas négligeable. Il reflète la dictature qu’exerce l’audimat sur l’information qui souvent, oblige les médias à servir le même repas, assaisonné de clichés et de phrases toutes faites qui provoquent des césures irréparables dans la coexistence harmonieuse entre les peuples et à l’intérieur de chacun des Etats.

C’est dire l’urgence d’appréhender l’Orient (arabe et musulman) autrement qu’en termes de menace ou d’invasion. De tels fantasmes s’expriment désormais dans les romans, les pamphlets, voire même des ouvrages universitaires. Le partenariat euro-méditerranéen, lancé en 1995, ne semble pas avoir exorcisé les peurs de l’Europe. Tandis que les discours alarmistes sur l’immigration, notamment clandestine, tendraient à transformer la Méditerranée en limes, entourés de cordons sanitaires séparant l’Europe « civilisée » des « troublions » du Sud. Au demeurant, la réactivation du mythe « néo-andalou » (rappel de la période andalouse de la coexistence entre les trois religions monothéistes) et toute cette rhétorique sur la « Méditerranée ré-inventée » ne doivent pas occulter le fait indéniable que révèlent les sondages d’opinion, des perceptions négatives de l’Islam et des autres arabes dans tous les pays de l’UE.

A cet égard, accueillir dans l’Europe de demain un pays à forte majorité musulmane (la Bosnie par exemple) non seulement aiderait à changer le paysage des représentations géopolitiques de la Méditerranée  en cassant l’idée d’une fracture ethno-religieuse naturelle dans cette région, mais aussi représenterait une magnifique pédagogie au dialogue culturel.

 

6. Le travail de déconstruction de l’imaginaire collectif négatif sur l’Autre doit également concerner les pays du Sud de la Méditerranée, notamment les pays arabes. Comme les Européens, eux aussi ont un regard déformé, notamment sur l’Occident proche et lointain. Certes ce regard n’est pas univoque puisque l’Occident fascine et rebute à la fois, puisqu’il est à la fois aimant et repoussoir Il attire par son art de gouvernement, les libertés de ses citoyens et ses avancées techniques, économiques et sociales et rebute par le fait d’être perçu comme sûr de lui-même et dominateur.

 

7. Aujourd’hui, le monde arabe vit dans une situation défensive telle qu’aucun travail sérieux d’autocritique ne semble possible, tant il est préoccupé par le souci d’affirmer son identité considérée comme constamment agressée. D’ailleurs, quand on lit des textes arabes sur l’identité, on est frappé de constater que ce n’est pas tant l’identité en soi qui préoccupe, mais bien l’identité par rapport à autrui : à Israël, à l’Europe, à l’Occident, aux non-musulmans et aux pays voisins non-arabes. C’est bien le couple « Moi-l’Autre » qui fonde l’identification culturelle arabe comme si l’existence de l’autre présupposait la conscience de soi, comme si l’autre (en l’occurrence l’Occident) était en réalité un second moi-même. Cela produit un paradoxe : le monde arabe veut être l’artisan autonome de sa propre histoire, mais se révèle en même temps « incapable de la penser autrement qu’en référence à cet Autre que l’on combat ». C’est pour cela que l’écriture historique du Sud demeure prisonnière de l’étau ethnique, aboutissant à une survalorisation du passé « glorieux » et à une culture « victimaire » qui entrave la production d’un discours innovant.

 

8. Il faut reconnaître que l’histoire du monde arabe depuis plusieurs siècles a été jalonnée d’événements douloureux où l’Europe ne peut se dégager de toute responsabilité (expédition de Napoléon en Egypte et en Palestine 1798-99, balkanisation du monde arabe (période coloniale), colonisation de l’Algérie, installation d’un Etat juif au cœur du monde arabe (1948), guerre de Suez (1956) sans compter toutes les autres guerres qui ont ensanglanté leurs populations au cours des dernières décennies. Que l’Occident, depuis plusieurs siècles, ait dominé, occupé, dépecé l’espace arabe et acquis par rapport à lui une supériorité technique, scientifique et militaire, voilà qui ne souffre aucun doute. Que l’Occident ait été, jusqu’à récemment, moins sensible aux souffrances du peuple palestinien et qu’il ait cherché à défendre ses intérêts, fût-ce au prix d’ignorer les intérêts légitimes des Arabes (en Afrique du Nord comme au Moyen Orient) ce sont là, pour la majorité des Arabes, presque des évidences.

 

9. Mais ce qui est pernicieux dans toute représentation collective, notamment celle qu’ont les Arabes de l’Occident, surtout européen, c’est le fantasme à la conspiration, comme si la seule préoccupation de l’Occident était de domestiquer les Arabes pour prendre le contrôle de leur espace et de leurs ressources. Cette attitude, que pourrait expliquer, en partie, le rapport passé entre l’Europe et le monde arabe, comporte cependant le risque d’un raidissement doctrinal, d’une crispation irréversible des positions, voire à une escalade de la violence qui n’est bénéfique pour personne. Sans compter qu’une position d’opposition systématique qui se nourrit des souffrances passées ne permet pas d’envisager le futur méditerranéen en termes de bon voisinage.

 

10. La réaffirmation identitaire est sans doute une des formes de résistance culturelle des Arabes et des Musulmans. Mais elle ne doit pas nécessairement impliquer le rejet de l’Autre, notamment l’Occident. Au contraire, elle doit tendre davantage à valoriser son propre héritage, enrichi par les apports positifs des autres cultures, et la négociation d’une nouvelle relation avec l’Europe, fondée sur le respect mutuel.

 

11. Ces considérations sur les représentations collectives posent non seulement le rapport à l’Autre, mais aussi le rapport de chaque culture au passé et à la mémoire. Parce que les

identités méditerranéennes constituent une accumulation d’expériences qui plongent leurs racines au fond de l’histoire, de traumatismes anciens et plus récents, de blessures toujours béantes, on se trouve face à des Communautés enfermées sur leur propre malheur. Le témoignage mémoriel est si fort, de la Serbie à l’Algérie en passant par la Bosnie et la Palestine, que les peuples de la Méditerranée semblent vissés à leur passé. De sorte qu’on a le sentiment que le futur est pris en otage par le passé, surtout quand celui-ci est jalonné de terribles souffrances, ou au contraire, est enjolivé au point de représenter une sorte de référent historique.

 

12. Certes, tous les peuples ont une mémoire collective. Celle-ci est un élément constitutif de l’identité. Il faut toutefois veiller à ce que la fidélité à une mémoire construite n’entre pas en collision avec le savoir historique contrôlé. Le dialogue culturel en Méditerranée que ce soit entre sa rive Nord et sa rive Sud ou même à l’intérieur de chacun des Etats, passe par un travail sur la mémoire pour intégrer la mémoire de l’Autre. Cela vaut pour les pays de l’ex-Yougoslavie mais surtout pour le conflit israélo-arabe qui structure le rapport problématique entre les Arabes (et même les musulmans) et l’Occident au sens large, et demeure un obstacle majeur à un dialogue culturel rénové. Or ce conflit restera sans solution tant qu’on n’aura pas établi clairement les responsabilités dans les tragédies dont la puissance traumatique ne relève pas seulement du souvenir mais du vécu quotidien des populations concernées.

Reconnaître la souffrance de l’Autre s’avère, aujourd’hui, primordial non seulement pour sa valeur « thérapeutique » (effet de guérison), mais pour sa valeur restauratrice (redressement des torts subis) et libératrice (libération de l’histoire des filets de la mémoire instrumentale). Reconnaissance des torts, réparation, réconciliation et pardon, telle est la nouvelle utopie méditerranéenne capable d’extraire les peuples de leur victimologie.

 

13. La persistance du conflit israélo-arabe a non seulement produit des effets dévastateurs sur les imaginaires croisés, mais a amené les protagonistes, surtout depuis I948, à construire une légitimité en niant radicalement celle de l’adversaire. Or les peuples palestinien et israélien, enfermés dans le cercle infernal de la violence, doivent inventer un autre chemin émancipateur pour s’extirper du gouffre .Cela passe d’abord par la subversion de la logique qui a longtemps structuré leurs rapports : celle du déni, de la force et de la puissance. Israël, parce qu’il a été le vainqueur de la géopolitique, doit faire preuve d’une grande audace pour intégrer l’histoire de l’Autre : celle des Palestiniens. Cela implique une autre lecture historique et une mise à plat de bon nombre de ses mythes fondateurs.

 

14. Quant aux Palestiniens, ils ne peuvent plus se battre avec des clichés du genre « Israël finira par disparaître comme a disparu le Royaume Latin des Croisés ». Les mythes mobilisent les foules mais immobilisent la pensée et entravent la production d’un discours pertinent. L’heure est venue pour un travail d’éveil d’une conscience critique, plus informée sur les vrais enjeux et les vrais choix. Cet éveil passe par un travail sur soi, pour domestiquer le passé et inventer le futur. Les morts doivent laisser la place aux vivants.

C’est dire combien Israéliens et Palestiniens ont besoin d’une autre démarche morale, une autre relation à la mémoire, un autre regard sur l’adversaire, et sans doute des dirigeants capables de proposer à leurs peuples autre chose que des vengeances stériles et des murs de séparation.

 

15. Le conflit israélo-palestinien oppose deux peuples à la mémoire longue, revendiquant chacun, à sa manière, une sorte de monopolisation victimaire. Certes il est commode d’adopter la posture de la victime, légitimant par les épreuves subies par le passé ou dans le présent un droit prioritaire à la compassion. Cette attitude ne mène nulle part. C’est pour cela que la reconnaissance de la souffrance de l’Autre et les peurs qui le tenaillent est une condition essentielle de la rencontre logique, la seule susceptible de remettre en question l’usage instrumental d’une histoire-plaidoyer, convoquée, trop commodément, moins pour éclairer le passé que pour conforter le présent.

 

16. Si nous attachons une telle importance à une solution équitable du conflit israélo-palestinien et, au-delà, du conflit israélo-arabe, c’est parce que ce conflit – plus que les autres en Méditerranée – produit des souffrances incalculables et des injustices flagrantes, connaît des rebondissements tragiques depuis plus de 60 ans,  continue à marquer durablement le rapport de l’Europe avec la Méditerranée du Sud, rejaillit hors de son espace géographique, empoisonne le climat dans la région et hors de celle-ci en même temps qu’il contribue grandement à la dilapidation de ressources considérables, humaines et financières, si nécessaires à la construction d’un avenir partagé.

 

17. Le déraillement du processus de paix et le raidissement des positions ont bloqué toute avancée significative du partenariat euro-méditerranéen, surtout dans son volet politique et culturel. La pérennisation de ce conflit et son pourrissement pourraient bien entraver le nouveau projet  » Union pour la Méditerranée ». L’Europe en est consciente. C’est pour cela qu’elle insiste sur la nécessité et l’urgence de régler ce conflit. Elle devrait faire preuve d’une politique davantage proactive  pour  hâter une solution pacifique dans le respect des résolutions des Nations-Unies. A cet égard, les nouvelles élections américaines pourraient ouvrir une fenêtre d’opportunité.

Certes, l’Union Européenne n’a pas brillé, sur cet épineux dossier, par une grande cohérence alors que la solution équitable du conflit israélo-palestinien est une des clés, sinon la clé,  de la paix en Méditerranée et dans la région arabe .L’Union européenne doit, dés lors, faire montre de plus d’audace, maintenant que les canaux de communication sont totalement rétablis avec l’administration américaine et, depuis l’élection du nouveau président français, avec Israël. Il y a va de la crédibilité de l’acteur européen dans sa zone de proximité et dans le monde. La PESC  (Politique Etrangère et de Sécurité  Commune) au cours des prochaines années sera jugée, entre autres, à l’aune des résultats obtenus dans la négociation israélo-arabe.

 

Dialogue culturel et religions

18. Dans l’histoire pendulaire de la Méditerranée, faite de flux et de reflux, de conquêtes et de reconquêtes, de victoires et de défaites, la religion a servi souvent d’étendard pour galvaniser les énergies (guerres saintes), pour mobiliser les hommes et pour légitimer des entreprises de conquêtes, d’expansion, voire de reconquête ou de « retour à la terre ancestrale ». Cela vaut tant pour l’Islam (avec l’expansion islamique durant les premiers siècles) que pour le Christianisme (avec les Croisades, la conquête des Amériques et la colonisation) que pour le Judaïsme (avec l’établissement de l’Etat d’Israël en Palestine). Mais s’il est vrai que la « religion » a joué et joue encore un rôle de légitimation et de mobilisation dans les guerres passées et présentes, il n’est pas moins vrai que « la violence religieuse » a été davantage alimentée par les clivages internes à chaque grande religion monothéiste que par les clivages entre religions. Les travaux des historiens et les analyses géopolitiques le démontrent à suffisance.

Il faut dès lors qu’on cesse de parler à tort et à travers de « guerres des religions » et en finir avec cette rhétorique fallacieuse et dangereuse sur la « violence structurelle » consubstantielle à telle ou telle religion. Il n’y a pas des « religions de l’épée » et des « religions de la paix ». C’est l’usage que font les hommes des religions qui les rendent guerrières ou pacifiques. Ainsi affirmer que la religion chrétienne prône la tolérance, c’est faire preuve d’une grande amnésie historique. Affirmer, à l’inverse, que l’Islam n’est que fanatisme et violence, c’est faire injure à des siècles où l’Islam a brillé de toutes ses splendeurs par sa créativité et sa tolérance.

 

26. Ceci dit, il est vrai qu’en Méditerranée on assiste, surtout depuis un quart de siècle, à la recrudescence d’intégrismes religieux, au sein de chacune des 3 religions monothéistes. Cet extrémisme religieux traduit davantage la manipulation de la religion qu’un retour au religieux et est, de toute manière, l’enfant d’une époque marquée par les incertitudes, le déficit de sens et une mondialisation mal maîtrisée, et – en ce qui concerne les pays du Sud de la Méditerranée – par les crises économiques, la clôture des systèmes politiques et les injustices flagrantes. C’est en agissant sur ces volets qu’on pourrait extirper l’extrémisme religieux à l’intérieur des sociétés qui le subissent et, par là, contribuer à une meilleure sécurité en Méditerranée. Et certainement pas en déclenchant des guerres meurtrières qui font le lit de nouveaux extrémismes.

Le dialogue interreligieux peut s’avérer également utile. Mais il ne peut apporter une contribution décisive que s’il s’accompagne d’un enseignement de l’histoire comparée des religions, une rupture avec les discours narcissiques et un dépassement des dogmatismes pour appréhender l’Autre, non comme un adversaire religieux, mais comme un partenaire dans la construction de la paix.

 

19. L’Occident doit aussi consentir à un effort d’introspection, et peut-être de remise en question, en cessant de ne voir que du « religieux » dans les soubresauts du monde, et permettre aux Autres de participer à la production de sens. Cela requiert de récuser les idées superficielles de religions « éternelles » et « immobiles » et de déplacer le débat vers l’analyse sociologique, anthropologique et politique des sociétés – surtout musulmanes – dans la diversité de leurs trajectoires historiques. L’objectif étant de démontrer, par opposition aux tenants de l’école culturaliste, que non seulement les sociétés qui bordent le Sud et l’Est méditerranéen se transforment mais qu’elles offrent une multitude de formes d’articulation du religieux et de la politique qui permettent de dégager un espace politique sinon laïcité, du moins de sécularisation et donc de démocratie et de pluralisme.

 

20. Admettre que les sociétés bougent, c’est aussi reconnaître que l’Islam interprété et vécu –l’Islam-contexte- n’est pas toujours la copie conforme de l’Islam-texte, loin de là. D’ailleurs, historiquement les dogmes ont été réinterprétés en fonction de l’évolution des sociétés. Ainsi, l’Eglise de la période des Croisades, de l’Inquisition et des bûchers, n’est pas l’Eglise du Vatican II, de la prière œcuménique d’Assises, etc. L’Islam n’est pas une exception à la règle. Il est, lui aussi, capable de s’ouvrir aux idées nouvelles de liberté, d’égalité des sexes et de fraternité entre tous les peuples. Et c’est parce que cette modernisation interne est en route que les intégristes de tout poil tentent de la fourvoyer dans un combat d’arrière-garde pour préserver « le socle de la foi », et éviter « la déperdition morale » des sociétés musulmanes.

Considérer l’Islam comme « une religion rétrograde » et les sociétés musulmanes comme des « sociétés figées » comme on l’entend souvent, c’est non seulement faire preuve d’ignorance de l’histoire comparée des religions, mais c’est surtout refuser, à l’Islam, toute capacité d’adaptation aux exigences du temps moderne. Or, l’Islam s’adapte. Mais, comme le souligne un auteur arabe, sa capacité d’adaptation est fonction de la perception qu’il a de lui-même :lorsqu’il n’est pas frileux, ou revanchard, ou victime, l’Islam est prompt à s’ouvrir sur les cultures voisines, se nourrir d’elles et parfois les ensemencer de sa faconde propre. De fait, chaque fois que l’Islam a pris conscience du rôle éminemment positif qu’il pouvait jouer, sa collaboration à la culture universelle a été inventive, généreuse et sans arrières pensées. Partant de ce principe qu’aucune culture ne produit de civilisation sans se frotter à d’autres cultures, l’Islam s’améliore au contact de ceux qui le respectent. Et respecte ceux qui le respectent… A contrario, chaque fois qu’il s’est senti oppressé ou minoré, il s’est complètement raidi, laissant davantage parler ses réminiscences négatives et son amertume.

 

Migrations et dialogue culturel

21. Les migrations ont marqué l’histoire des peuples européens. Poussés par la misère, le malheur ou l’esprit de conquérir de nouveaux horizons, les Européens ont essaimé dans les quatre coins de l’Univers, notamment vers le Nouveau Monde. L’industrialisation du continent européen va inverser la tendance surtout à partir de la fin du XIXème siècle. Des Polonais, puis des Italiens, des Espagnols, des Portugais et des Grecs ont quitté leur pays, à la recherche d’un gagne-pain dans les pays européens de vieille industrialisation. Bien que de religion chrétienne, ces immigrés ont dû faire l’apprentissage difficile de la vie dans d’autres sociétés. L’expatriation était vécue comme une « épreuve nécessaire » et leur vie d’étrangers n’était pas dépourvue de difficultés. Leur intégration n’a pas été, loin s’en faut, un long fleuve tranquille. Eux aussi ont éprouvé des angoisses et subi l’hostilité de nationaux. Le fait d’être européens et chrétiens ne les mettait pas à l’abri des préjugés : en France et ailleurs on trouvait déjà dans les années 1930 leur nombre excessif, qu’ils faisaient régner un climat de terreur, qu’ils n’étaient pas assimilables. Puis le temps a poursuivi son cours. Et ces anciens immigrés européens se sont fondus dans les sociétés d’accueil.

 

22. L’immigration en provenance de pays arabes ou de pays musulmans non-arabes vers l’Europe est plus tardive : elle est liée à la décolonisation, à la phase de la reconstruction européenne après la 2ème guerre mondiale et au tarissement des gisements traditionnels de l’immigration intra-européenne. Cette immigration peut être pakistanaise  en Angleterre, turque et kurde en Allemagne, maghrébine en France, en Belgique ou en Hollande, et plus récemment, en Italie et en Espagne. Il est malaisé d’en estimer le nombre parce que beaucoup de ces immigrés arabes et musulmans se sont naturalisés ou sont nés citoyens européens et disparaissent des statistiques en tant qu’étrangers. Mais on peut avancer le chiffre de 15 à 20  millions sur une population européenne de 495 millions (en 2008). Sur ces 15 à 20 millions, les Maghrébins –ou les personnes d’origine maghrébine– représenteraient un total de 5 à 6 millions.

Derrière ces chiffres, il y a un changement dans la nature même du phénomène migratoire puisqu’en 50 ans, on est passé d’une immigration de travail (essentiellement masculine, concentrée dans les noyaux durs de l’industrie ou dans les mines de charbon et vécue comme temporaire), à une migration d’installation. Avec la fermeture des frontières européennes à de nouveaux flux à partir de 1974, et les premières mesures visant à intégrer les immigrés en situation régulière, on assiste à un changement qualitatif (féminisation, rajeunissement, augmentation du taux de dépendance et plus grande visibilité dans les espaces publics et dans les milieux scolaires ) et quantitatif : le regroupement familial accroît le nombre des étrangers, tandis que se développe une immigration clandestine que rien ne semble endiguer : ni les contrôles maritimes, ni la police des frontières, ni les mesures techniques de surveillance des côtes.. Bref, le processus migratoire change de nature.

 

23. Si la question  de l’immigration, surtout arabe et musulmane, nous interpelle ici, c’est en raison du fait qu’elle est devenue, surtout depuis 1973,  l’objet privilégié sur lequel s’opère la projection fantasmatique des problèmes de sociétés européennes , projection qui décharge sur l’immigration les angoisses des Européens face aux difficultés du présent et aux incertitudes du futur. L’Europe entière semble touchée par un réflexe de peur face à une immigration liée à l’Islam. C’était patent avant le 11 septembre et tous les sondages d’opinions l’attestaient. Ce l’est encore davantage après le 11 septembre où l’amalgame, au niveau populaire, entre Islam et terrorisme, s’enracine dans les esprits. En réalité, on a le sentiment que l’Europe se crispe devant la perspective d’un métissage accru et la perception d’une remise en cause de son identité et de ses valeurs.

Cette angoisse diffère en intensité d’un pays à l’autre mais elle touche tous les pays confrontés à une immigration étrangère, surtout musulmane. Et elle se traduit par une réaction xénophobe qui n’épargne même pas les pays qui jadis étaient cités en exemple pour leur tolérance comme l’Espagne ou les Pays-Bas. Mais, contrairement à la période précédente des migrations intereuropéennes, le racisme actuel n’est plus un fait marginal, mais un fait de société, il se focalise sur les différences supposées incompatibles et bénéficie d’expressions politiques grâce à des partis d’extrême droite  farouchement hostiles aux « étrangers ».


24. Plus que d’autres « immigrés » (qui subissent également des discriminations), les Musulmans et surtout les Maghrébins de la 2ème et 3ème génération sont particulièrement les victimes d’un racisme ordinaire « de la peau ». Assimilés culturellement, les jeunes qui ne sont ni immigrés (puisque souvent nés en Europe), ni étrangers (puisque souvent naturalisés), se sentent exclus socialement. Comme si, plus les barrières culturelles tombent, plus il faut en inventer d’autres : le faciès (il n’est pas comme nous), l’origine (il n’est pas un Européen de souche), l’Islam (c’est une menace pour notre identité). Ce refus de l’altérité musulmane s’accompagne chez la plupart des gens d’une méfiance, voire d’un mépris pour la religion des jeunes musulmans. Ces réactions, frileuses ou hostiles, conduisent ces jeunes dans bien des cas, à se replier sur leur culture et leur héritage, provoquant chez eux des « écarts d’identité » entre une communauté d’origine dont ils se détachent (pays d’origine) et une autre qui ne veut pas d’eux (pays d’implantation).

 

25. On voit bien que dans le dialogue culturel entre l’UE et le pourtour méditerranéen, l’immigration constitue un enjeu majeur parce qu’elle interpelle le noyau dur de l’identité européenne, et révèle le rapport problématique de l’UE à l’altérité la plus proche. La prolifération de partis populistes et xénophobes, dont certains, réalisent de bons scores électoraux traduit les angoisses devant le métissage croissant des sociétés, et la consolidation de la présence « musulmane » au cœur des cités européennes. Or, l’Europe ne peut s’enfermer sur ses peurs. En effet, le rapport de l’Europe avec ses banlieues immédiates conditionne son rapport avec ses banlieues lointaines et vice versa. Une attitude plus positive serait de s’efforcer à faire participer à la vie collective toutes les populations régulièrement installées quelles que soient leurs origines et leurs pratiques religieuses. L’intégration est une nécessité politique, sociale et culturelle pour éviter que se constituent des ghettos ethniques de pauvreté d’exclusion et de sous-citoyenneté. Elle est surtout une nécessité démocratique car elle postule que, malgré la diversité de leurs origines, traditions et croyances, les hommes peuvent vivre ensemble sur un même territoire en respectant des normes communes.

L’intégration signifie aussi qu’on cesse d’agiter des épouvantails : « l’invasion » de l’Europe par les pauvres du Tiers-Monde ou celui de « l’islamisation » de l’Europe. Car, en réalité, ce n’est pas à une islamisation de l’Europe qu’on assiste, mais bien au développement d’un Islam européen, avec des caractéristiques propres qui le distingueraient de l’Islam tel qu’il est vécu en terre musulmane. D’abord, il se construit en-dehors des pays et des cultures d’origine, comme une religion minoritaire, dont les adeptes ont fait le deuil du retour et le choix d’une installation définitive et qui, de surcroît, demandent à être considérés comme des citoyens à part entière et non comme des citoyens à part. Ensuite, cette installation pérenne dans un espace laïc européen transforme graduellement le système de pensée des musulmans et leurs comportements notamment en ce qui concerne leurs rapports aux sociétés d’accueil et leur rapport à la religiosité.

 

26. Ainsi s’esquisse subrepticement un rapprochement entre l’Islam et le Christianisme tel qu’il est vécu en Occident, en ce sens que l’Islam vécu en Occident met davantage l’accent sur la foi intériorisée et l’éthique, en dehors de toute contrainte sociale, de toute police religieuse ou des coercitions communautaires. Cela est attesté par tous les sociologues  et c’est sans doute parce que ces tendances semblent irréversibles que certains groupuscules intégristes s’activent à inverser les tendances, au nom d’une supposée  » spécificité culturelle », en surfant sur les détresses réelles de certaines franges de la population d’origine immigrée.

Les pays de l’UE peuvent encourager davantage ces convergences qui relèvent de l’expérience religieuse dans un milieu définitivement laïque, ne fût-ce que par la dénonciation des amalgames entre l’Islam –en tant que religion- et les islamismes en tant que courants idéologico-politiques, ou même les néo-fondamentalismes qui réduisent l’Islam aux rituels et aux interdits. Une attitude accueillante moins frileuse, plus généreuse, et rompant avec les discours stériles sur « l’incapacité des musulmans à s’intégrer  », des émissions grand public consacrées à la vie des musulmans d’Europe, un enseignement sur l’Islam dans les écoles et les universités, tout cela permettrait un apaisement des relations entre les communautés musulmanes et les sociétés d’accueil et faciliterait grandement l’intégration des musulmans dans l’espace public européen. Ce serait une grande réussite de l’Europe et une grande chance pour l’Islam qui se déploie dans un espace de liberté.

Si nous insistons sur une meilleure intégration des musulmans dans l’espace européen, c’est parce que nous pressentons le danger que  peuvent constituer les replis communautaristes, qui, sous couvert de respect des identités, risquent de déboucher sur des sociétés tribalisées et des sociétés –mosaïques, où, par une sorte de spatialisation des différences, on finirait par avoir des quartiers, voire même, des écoles ethniques. Ce n’est guère une  perspective réjouissante, ni à l’échelle des sociétés européennes, ni même à l’échelle de la Méditerranée toute entière.

 

Pour une démarche humaniste

27. Tous les peuples se construisent un rapport au passé et à l’espace. La fonction de la mémoire (rapport au passé) est précisément de retravailler le passé pour y sélectionner les événements, glorieux ou traumatiques, qui servent de matériau de construction identitaire. Tandis que le territoire (rapport à l’espace), il apparaît comme fondateur de l’ordre politique moderne, autour des notions comme la Nation ou la Souveraineté. Et comme le répètent les géopoliticiens contemporains, dans la mémoire sélectionnée, souvent déformée par le pouvoir, le territoire est la référence à partir de laquelle l’imaginaire collectif élabore une représentation identitaire. Ainsi, en tant que représentation, l’identité est une construction sociale.

Elle renvoie aux rapports au passé et au territoire, mais aussi à l’altérité. Ceci implique que toute définition identitaire est aussi une démarcation (nous c’est nous) qui, malheureusement, s’est transformée souvent, au contact d’autres mémoires, espaces et identités, en une affirmation arrogante de supériorité de Soi par rapport à l’Autre. Les trois monothéismes, nés au Proche-Orient, ont largement contribué par leur monopolisation de la vérité, à l’exclusion de l’Autre, renforçant des « identités meurtrières », pour reprendre le titre d’un livre d’Amin Maalouf.

 

28. Et pourtant, peut-on nier, aujourd’hui, que les individus comme les sociétés développent des  identités complexes et multiples sous l’effet conjugué  de l’échange, de l’immigration, de la mondialisation ? Les réflexes de repli qu’on constate sur les deux rives de la Méditerranée, ne traduisent-ils pas, en grande partie, la peur ressentie face aux « menaces » du métissage induit par la circulation des idées, des produits et surtout des hommes ? Les notions telles que « choc de civilisations » ou celle, plus pernicieuse encore, de l’Axe du Bien et du Mal, ne visent-elles pas à recréer des lignes de fractures et des frontières balisées entre « Eux et Nous », c’est-à-dire  à un découpage artificiel des frontières culturelles, alors que, par définition, les cultures sont toujours hybrides, métissées ? Que des partis d’extrême droite ou même des groupes intégristes apportent leur adhésion à de telles divagations, étonne à peine, car pour tous ces « oiseaux de mauvais augure », l’identité n’est pas vue simplement comme un sentiment d’appartenance, mais aussi comme une bannière sous laquelle on se  combat.


29. Il faut avoir tous ces éléments à l’esprit pour comprendre la dégradation du climat culturel entre les deux rives de la Méditerranée et  déployer toutes les énergies pour une nouvelle pédagogie de la concorde et de la compréhension. Sans un retour à une approche humaniste, la situation ne pourra qu’empirer, conduisant à des postures d’hostilité. Cela ne veut point dire qu’il faille se voiler la face et gommer d’un trait tous les malentendus légués par une longue histoire. Mais la démarche humaniste exige qu’on arrête, de tous les côtés, de « fabriquer » des ennemis imaginaires, et de diaboliser des sociétés entières voire même des « religions »,en leur adossant des responsabilités collectives pour les agissements répréhensibles de certains de leurs membres et adeptes.

Ainsi, débusquer les stéréotypes, dénoncer les dérives de comportement ou de langage, extirper l’extrémisme de nos sociétés, tout cela doit être un combat à mener en commun. Cela nécessite au Nord de la Méditerranée, dans l’Europe entière, une autre approche à l’Altérité, et au Sud de la Méditerranée, une autre gestion du passé, des ouvertures démocratiques, et une nouvelle gouvernance pour affronter les défis du troisième millénaire.

 

30. Tout cela nous amène à ces trois dernières réflexions :

a) Le première : S’il n’y a pas de développement sans enracinement, il n’y a pas, non plusde civilisation sans ouverture

b) La deuxième : la Méditerranée est trop étroite pour séparer et trop large pour confondre ;

c) La troisième, nous l’empruntons à Octavio Paz : «  Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. A l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations ».