04/12/2009

Des minarets qui cachent la forêt

La votation suisse a donné lieu dimanche à une approbation massive (57,5%) de l’interdiction des minarets dans le pays. Les réactions qui ont suivi ce « choix du peuple», ont été, et sont encore une semaine après, passionnées et révèlent avant tout que les tenants et aboutissants du vote suisse sont complexes.

La question est en apparence religieuse, mais comme beaucoup d’autres, n’en a que l’apparence. Commentant le choix suisse dans le Figaro, le rabbin de France Gilles Bernheim souligne pourtant deux probables motifs religieux : d’une part, « une défense de l’identité chrétienne qui se trompe de méthode : remplir les églises serait plus utile que de réduire la visibilité des mosquées », d’autre part, une crainte d’un retour en masse du religieux dans la société par le biais des musulmans.

Pour convaincre de l’interdiction des minarets, certains ont également avancé l’argument de l’ « analogie saoudienne », ainsi désigné par Reza Zia-Ebrahimi par une tribune écrite dans le Temps. Le phénomène ne se réduit pas à Ryad car d’autres pays majoritairement musulmans limitent ou interdisent  aussi la construction de nouveaux lieux de cultes aux autres communautés confessionnelles. Mais depuis quand ces pays devraient-ils servir d’exemples ? Et depuis quand la loi du talion est-elle en accord avec les Droits de l’Homme ?

La raison de ce vote est bel et bien une xénophobie, consciente ou non, qui elle-même prend sa source dans les évolutions récentes de nos sociétés occidentales : visibilisation de l’immigration, taux de fécondité plus élevé au sein de la communauté musulmane, crise économique…. Mais si comme ailleurs la crise est bien réelle, les musulmans suisses travaillent pour la plupart dans le secteur des affaires et passent en outre pour être parmi les moins conservateurs d’Europe (cfr. Opinion de Marl Levine sur le site d’Al Jazeera en anglais : « In fear of ‘Eurabia’?», 3/12/2009). Par ailleurs, de nombreuses études ont démontré que les femmes musulmanes adoptaient de plus en plus un mode de vie occidental, ce qui a pour effet de réduire le nombre d’enfants qu’elles mettent au monde.

Reza Zia Ebrahimi (voir ci-dessus), se présentant comme Iranien, musulman, Suisse et laïc, plaide pour un retour à la Suisse qui doit sa richesse à  « son accueil indéfectible des huguenots persécutés au XVIe siècle ». Il fait remarquer qu’à la place d’un modèle de démocratie, la Confédération Helvétique se présente davantage comme « une référence pour l’extrême droite et les néofascistes de tout bord ».

Le résultat de la votation de dimanche a en effet beaucoup surpris. Peu s’attendaient à ce résultat. Les polémiques subséquentes remettent dès lors en question le fonctionnement et la légitimité de la démocratie directe face à des stratégies populistes comme celle utilisée par l’UDC et UDF dans leur campagne contre les minarets. Les images véhiculées par ces partis sont choquantes et utilisent de manière inacceptable les peurs irrationnelles que certains peuvent exprimer face à l’Islam.

Il néanmoins utile de rappeler que si les arguments pour l’interdiction des minarets ne sont pas fondés, certains arguments contre cette même interdiction sont également peu défendables. Le premier en liste est sans aucun doute la crainte d’assister à un boycott arabe de la Suisse, ou en d’autres termes, le retrait des intérêts arabes des banques suisses. Un autre argument biaisé est d’avancer qu’un tel vote ne fera que renforcer la cause d’Al Qaida. Même s’il est vrai que ce vote donnera de nouvelles armes au terrorisme islamiste, on ne peut invoquer cela comme un argument valable. Si le refus de l’interdiction doit un jour l’emporter c’est « pour » la démocratie et le respect des droits de l’Homme et « par peur » d’éventuelles représailles.

Comme le souligne le quotidien 24heures, La Suisse doit aujourd’hui « expliquer son vote à l’étranger », que ce soit pour le défendre ou s’en excuser. L’Europe a quant à elle le devoir d’en tirer des leçons pour le futur, non seulement concernant l’intégration de ses immigrés, mais surtout sur la manière de déjouer les plans d’une extrême droite qui se renforce.

Nathalie Janne d’Othée