04/01/2010

Islamophobie savante

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Depuis 2008, un débat houleux oppose, en France, les historiens médiévistes, à propos de la contribution de l’Islam, au cours de son âge d’or, à la Renaissance européenne. Et cela dans l’indifférence quasi-totale des médias arabes et musulmans. Certes la question est ancienne, mais elle a pris, récemment, au vu du contexte délétère,  une tournure extrêmement polémique

A l’origine de la confrontation actuelle, la publication en 2008, en France, d’un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, intitulé «  Aristote au Mont-Saint Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne » (éditions le Seuil, Paris, 2008). A priori, le titre est racoleur certes, mais pas anti-musulman. Mais il faut se détromper : sous couvert d’une recherche  historique irréprochable, ce livre est à l’histoire  ce que  le livre de  Samuel Hungtington  sur le choc des civilisations, a été à la géopolitique: le visage savant – on peut même dire – le virage savant de l’islamophobie.

Résumons donc cette nouvelle thèse. Gouguenheim veut en  finir avec  la doxa sur le fameux rôle des Arabes et des Musulmans dans la transmission du savoir grec à l’Occident chrétien. Les musulmans, pour lui, n’ont rien transmis : les traducteurs d’Aristote et de Platon ont été des chrétiens arabes et non des musulmans. Mieux encore, ce serait un moine, appelé Jacques de Venise, qui aurait vécu au Mont Saint Michel entre 1127 et 1150 qui aurait traduit les œuvres grecques classiques. Il en arrive à postuler  l’européanité intrinsèque de la science à travers les racines grecques de l’Europe. Ce qui, par ricochet, exclut le monde islamique de la modernité, au motif d’une incapacité foncière à s’assimiler les valeurs rationnelles de la Grèce Antique.

Cette tendance  à vouloir prouver, à tout prix, le destin particulier et singulier de l’Europe et ses racines grecques, ne date pas d’aujourd’hui. La lecture du   « Prince »  de Machiavel est à cet égard éclairante. En s’appropriant l’héritage hellénique, la Renaissance renoue avec l’Antiquité classique gréco-romaine  mettant en place la perception d’une continuité historique coupée par le «  trou noir », qu’est le Moyen-âge. Ce faisant, le rappel de l’héritage gréco-romain marginalise scientifiquement  l’Orient islamique,  dominant en Méditerranée entre le VIIème et le XIVème siècle, et  ignore  l’Empire byzantin  qui a dominé la Méditerranée orientale pendant 9 siècles. Cette occultation est l’essence même de l’eurocentrisme.

Ainsi en renouant avec l’ héritage hellénique, selon la filiation- Grèce Antique-Rome-Europe féodale puis capitaliste , la thèse eurocentriste arrache la Grèce au milieu véritable au sein duquel elle s’est déployée , qui est précisément l’Orient, pour annexer arbitrairement l’hellénisme à l’européanité . Ainsi les deux mille ans qui séparent l’Antiquité grecque de la Renaissance européenne sont considérés comme une brumeuse transition : la seule fonction des arabes et des musulmans s’étant limitée à « transmettre »  le savoir grec à l’Europe, mais sans y ajouter quoique ce soit et après avoir opéré un tri pour ne pas contredire la vérité religieuse.

L’annexion de la Grèce Antique  à l’Europe  décrétée par les penseurs de la Renaissance  et puis plus tard , par Byron , puis Victor Hugo ( rappeler-vous  son «  enfant grec ») puis par de nombreux penseurs du XIXème siècle, préfigure la coupure arbitraire Nord-Sud en Méditerranée , coupure suggérée comme permanente , allant de soi, inscrite dans la géographie, l’histoire et la culture.

Ainsi, l’héllenomanie ne date pas d’aujourd’hui. Pourquoi donc le livre de Sylvain Gouguenheim  a –t-il soulevé une telle tempête médiatique ? C’est sans doute  moins à cause de la personnalité de son auteur, un historien enseignant à Lyon, qu’en raison du fait qu’il donne des arguments supposés  savants à tous les islamophobes de tout poil. Non seulement il est de bon ton de mépriser tout ce qui est arabe et musulman, dans le présent,  mais aussi convient-il d’en finir avec la thèse selon laquelle les arabes et les musulmans aient apporté quoi ce soit de positif, dans le passé. C’est précisément ce que veut montrer Sylvain Gouguenhaim. Sous couvert de rigueur scientifique, on verse dans le militantisme idéologique.

Inutile de dire la délectation des médias français qui  se sont trouvés avec beaucoup de grains à moudre. « Si l’Europe ne devait pas son savoir à l’Islam ?», pouvait-on lire, en gros titre, dans le Monde des livres, annonçant deux articles sur l’affaire Gouguenheim d’un certain Roger-Pol Droit. Du coup, tous les médias français se sont saisis du dossier. En l’espace de quelques mois, la thèse de Sylvain Gouguenhaim est devenue pain bénit  et l’historien, inconnu jusque là, est devenu la coqueluche de tous les sites islamophobes. Quant au fameux moine, Jacques de Venise, installé au Mont Saint-Michel, il  est hissé au rang du «passeur oublié », de «  premier traducteur d’Aristote » que tout le monde se devait de redécouvrir.

L’Europe peut désormais dormir rassurée : elle ne doit plus rien aux arabes et aux musulmans : «  ce sont des intellectuels européens qui ont- avant les Arabes, traduit les auteurs grecs, notamment  au Mont –Saint-Michel ». Refoulés dans l’imaginaire collectif occidental comme «  l’altérité absolue », selon la dichotomie en vogue «  Eux –et- Nous »   voici les Arabes et les Musulmans refoulés de l’histoire et de la mémoire. L’Europe retrouve, enfin, respirent de soulagement les islamophobes,  ses racines chrétiennes et grecques, grâce à un historien solitaire  qui a osé s’attaquer aux « idées reçues », ébranler les vérités établies, et déranger le mandarinat des historiens confirmés qui, je cite, «  préfèrent les positions intellectuellement confortables aux positions intellectuellement vraies ». En somme pour ses encenseurs,  Gouguenheim  incarne la vérité intellectuelle. Les autres historiens médiévistes qui, eux, se sont  attachés à démontrer l’apport de l’Islam à la Renaissance Européenne seraient des imposteurs qui pratiquent une sorte de « police de la pensée » une sorte de « chasse aux sorcières (le Figaro 15 juillet 2008) teintée « d’islamophilie délirante ».

Rarement un livre aurait déchaîné tant de passions. Cela s’expliquerait à la lumière du contexte : nous sommes en pleine décennie de l’après 11 septembre, en pleine discussion sur l’intégration des immigrés, en plein débat sur l’apport positif de la colonisation, en pleine interrogation sur l’identité de l’Europe et de la France en particulier. Le Livre de Gouguenheim apporte de l’eau au moulin des critiques de l’Islam et des Arabes, légitime le débat sur la supériorité intrinsèque de la civilisation occidentale sur toutes les autres (dixit Berlusconi)  et confirme les racines gréco-romaines  et chrétiennes  de l’Europe comme l’a affirmé le Pape dans son discours de Ratisbonne.

Il y a dans le livre de Gouguenheim une simplification qui est dans l’air du temps : elle opposerait bloc contre bloc : l’Europe, la chrétienté, l’Islam comme s’ils étaient non seulement universellement et éternellement identiques à eux –mêmes, mais disjoints depuis le début. Cette simplification conduit naturellement à des «  considérations essentialistes » sur deux civilisations qui, durant le Moyen Age se firent face : «  L’une , l’Europe, combinant l’héritage grec , le message des  évangiles, la rationalité et l’esprit scientifique  , et l’autre , l’Islam du Livre de Dieu , du Livre incréé » : entendez par là : incapable de rationalité, et fermé à l’esprit scientifique , puisque il est  postulé que l’Islam «  religieux »  ne peut qu’être en opposition avec un Occident chrétien très tourné vers la rationalité.

On devine le caractère intellectuellement aberrant et politiquement dangereux de tels postulats. D’abord parce qu’on en arrive à défendre non seulement l’idée d’une «  incompréhension totale »  entre l’Islam et l’Occident, mais aussi du  «  dialogue impossible ».

En somme,   semblent  suggérer Gouguenheim et ses thuriféraires, si les Arabes n’avaient pas existé, rien ou presque, n’aurait changé au devenir culturel de l’Europe. Certes l’apport des penseurs, philosophes,  et scientifiques arabes n’est pas totalement gommée, mais il est mis a sa juste place : c’est-à-dire à la marge. C’est cette islamophobie savante que dénonce un ouvrage récent intitulé : « Les Grecs, les Arabes et Nous : enquête sur l’Islamophobie savante »  (éditions Fayard, paris, 2009).

Après la lecture déprimante et polémique du livre de Sylvain Gouguenheim, ce dernier ouvrage vient remettre les pendules à l’heure et rappeler que la science n’est pas européenne, elle est métisse  et qu’elle ne se crée et ne se développe que via ses métissages successifs et que, par conséquent,  le même appétit du savoir, la même curiosité, la même rationalité  transcendent les époques, les frontières, les langues et les religions. Tout le reste est bavardage ou baliverne.