04/01/2010

Retour sur l’Union pour la Méditerranée

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL


Lancée par Nicolas Sarkozy en 2007, revue et corrigée par Angela Merkel, améliorée par José-Luis Zapatero, et entérinée par le Conseil européen de mars 2008, le projet d’Union Méditerranéenne, rebaptisée Union pour la Méditerranée(UpM), a été clouée au sol avant même de prendre son envol. L’offensive israélienne sur Gaza début 2009, l’a plombée. Les dirigeants arabes, sensibles à la colère de leurs peuples, ne pouvaient consentir de s’asseoir à la même table que les israéliens. Le retour de Natanyahou aux commandes de son pays et surtout l’entrée en scène de l’ultranationaliste Lieberman, en tant que ministre des Affaires Etrangères ont été « la brindille qui a  brisé le dos du chameau » comme  dit le proverbe arabe, c’est-à-dire la goutte qui a fait déborder le vase. L’UpM s’est donc  trouvée enlisée, victime des soubresauts du problème israélo-arabe.

Faut-il s’en étonner ? Pas le moins du monde : c’était prévisible. Déjà la pérennisation de ce conflit, et surtout son pourrissement, avait contaminé le Partenariat euro-méditerranéen, dit Processus de Barcelone, depuis son lancement en 1995. Et comme le conflit se poursuit, il demeure comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de toutes les initiatives euro-méditerranéennes.

A dire vrai, il ne peut en être autrement : quand on invite des pays toujours en conflit à participer à la construction d’un projet régional, on commet une faute politique et une erreur méthodologique.

Par le souci constant  d’associer Israël à toutes ses initiatives méditerranéennes, l’UE fait fi de la sensibilité des pays arabes. Si Israël était un pays normalisé, réconcilié avec son voisinage, cela n’aurait certainement posé aucun problème, mais Israël demeure une puissance d’occupation, toujours en expansion : rien qu’au cours des dernières années, nous avons eu la guerre d Liban (2006) et le bombardement de Gaza (2009).

Ainsi en se fixant comme objectif prioritaire d’associer Israël à ses projets euro méditerranéens, l’UE commet, à mon sens, une faute politique. Certes, comme l’on peut s’y attendre, les responsables européens récusent publiquement  ce point de vue. Mais, en privé, nombreux ceux qui disent le partager sans oser l’exprimer publiquement.

C’est aussi une erreur méthodologique : était-il envisageable, pendant la seconde guerre mondiale, lorsque les chars allemands occupaient Bruxelles ou Paris, de lancer un projet d’intégration régionale intégrant l’Allemagne ? Certainement pas : c’eût été considéré comme prématuré, irresponsable, irrationnel, ou irréaliste. C’est donc après la fin du conflit , et après la réconciliation franco-allemande, la normalisation des relations intra-européennes et la reconnaissance de l’intangibilité des frontières héritées de la guerre , qu’a été mise sur pied la Haute Autorité du Charbon et de l’Acier et que le Traité de Rome a été signé en 1957 ( 12 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale). Ainsi la séquence logique a été : fin du conflit, réconciliation, normalisation, intégration. Celle-ci est venue consolider la paix et non la précéder.

Or ce que l’UE impose aux pays arabes, c’est la méthode inverse : collaborer avec les Israéliens avant la paix. C’est ce qui explique que des pays comme la Syrie, le Liban, ou même la Tunisie soient amenés à refuser d’organiser, chez eux,  des réunions euro méditerranéennes parce qu’ils ne tiennent pas à devoir y inviter des représentants israéliens : leurs opinions publiques ne le toléreraient pas. Ce n’est donc pas étonnant que l’UpM ait   été prise en otage par le conflit israélo-arabe  avant même de décoller, à cause précisément de ce que j’appelle l’inversion méthodologique.

La paralysie de l’UPM entre janvier 2009 et juillet 2009,  a été due également à des problèmes organisationnels, liés à la participation de la Ligue Arabe au projet au même titre que l’Union Européenne, au choix du siège du Secrétariat Général, à la nomination du Secrétaire Général.

Israël s’est opposé à la participation de la Ligue des Etats Arabes à l’UpM. Cette objection a failli faire capoter la réunion des Ministres des Affaires Etrangères de Marseille, en Novembre 2008. Un compromis a été finalement trouvé : la Ligue pourra participer, sans droit de vote, mais Israël obtient un poste de Secrétaire Général Adjoint : la tactique s’est révélée payante.

La question du siège a été harassante. Trois villes étaient en lice : Tunis, la Valette et Barcelone. La candidature de Tunis a été écartée en raison de l’opposition de certains pays et surtout des organisations de défense des droits de l’Homme qui reprochent au régime tunisien d’être « policier et répressif ».Celle de la Valette a été exclue à cause des difficultés d’accès à partir de toutes les capitales européennes et méditerranéennes. Barcelone a été donc choisie : vibrant hommage à cette belle ville catalane qui a fait de la Méditerranée un axe central de sa politique de projection à l’extérieur, notamment à travers le travail inlassable de l’Institut Européen de la Méditerranée (IEMED). Un Palais prestigieux est mis à la disposition du Secrétariat Général : Palacio Pedralbes. Sa restauration est presque achevée et il accueillera, en même temps que le secrétariat de l’UpM , le Comité des Régions et des villes méditerranéennes.

Restait la question épineuse de la nomination du Secrétaire Général de l’UpM. Après moultes consultations, celle-ci vient d’être tranchée, le 12 janvier 2010. C’est l’ambassadeur du Royaume Hachémite de Jordanie, Mr.Ahmad Massa’deh, qui occupera le premier mandat, si la nomination est définitivement entérinée, en février prochain, par les Ministres des Affaires Etrangères de l’UpM. Monsieur Massa’deh, est certes un diplomate, ambitieux,  chevronné et aguerri, mais il a surtout profité de la renonciation ou défection des pays maghrébins qui pouvaient légitimement revendiquer le poste.

Est-ce que le nouveau Secrétaire Général saura être un bon timonier du bateau de l’UpM ou est-ce que celui-ci se brisera contre le premier récif sur sa route ? A ce stade, personne ne peut le prédire. Une chose est cependant sûre : la tâche du nouveau Secrétaire ne sera pas de tout repos et le chemin ne sera pas semé de pétales de roses. Le Secrétariat devra naviguer à vue, être vigilant, persévérant et énergique, il doit éviter, à tout prix, la politisation de son Secrétariat, s’entourer d’une équipe professionnelle, éviter les conseillers véreux et verbeux comme on en trouve beaucoup, être à l’écoute des parties concernées, faire du Secrétariat une Agence opérationnelle efficace et  non un petit sultanat de prestige.

Si la nomination de l’ambassadeur Massa’deh est entérinée, il doit rapidement mettre le pied à l’étrier  et œuvrer  avec les instances compétentes (Commission, Présidence et Vice-Présidence de l’UpM, Hauts Fonctionnaires etc.) à finaliser les statuts du Secrétariat et préparer, avec l’Espagne, qui préside le Conseil Européen, le 2ème Sommet de l’UpM qui doit se tenir à Barcelone, en juin 2010. A cet égard, la coordination entre Bruxelles et Barcelone doit être permanente si on veut éviter les malentendus et les dysfonctionnements.

Si le chemin semble aplani, sir le plan organisationnel, la question financière continuer à tarauder tout le monde et risque fort bien de peser sur l’avenir de l’UpM. La crise économique mondiale a quelque peu assombri les horizons et réduit les ressources disponibles. Partout en Europe, les déficits se sont creusés, réduisant les marges de manœuvre financière. Or les projets méditerranéens nécessitent la mobilisation de montants importants sans doute quelques 50 milliards de dollars au cours des dix prochaines années. Il faudra des trésors d’habileté et des dossiers irréprochables pour convaincre les banques, les Agences de développement, les Caisses de  dépôt et de consignation, les détenteurs des fonds souverains, les institutions multilatérales (BEI, Banque Mondiale, Fonds Monétaire International) sans oublier les entreprises. Ce sera un travail harassant mais pas une mission impossible, étant donné la multiplication des déclarations d’intention.

En juin 2010, l’on devra doter l’UpM d’une nouvelle présidence et d’une nouvelle vice-présidence. Qui seront les deux pays qui remplaceront le tandem France-Egypte ? Personnellement, mon choix se porte sur le Maroc et l’Espagne. Le couple est idéal : un Maroc à qui l’UE a conféré un Statut Avancé (en 2008) et une Espagne dont l’engagement méditerranéen ne s’est jamais démenti. Formulons l’espoir qu’aucun incident ne viendra gâcher une si belle relation et que les deux pays sauront mettre l’UpM sur les rails d’un futur solidaire.

Reste, après tout cela, la question essentielle de la dynamique de fond : sélectionner les projets prioritaire, faire des études de faisabilité, choisir les opérateurs, impliquer les entreprises du Sud, lancer les travaux. Bref basculer d’une logique d’aide au développement à une logique d’investissement et de travail collectif.