05/03/2010

Elections irakiennes aux enjeux multiples

Ce dimanche 7 mars, 19 millions d’électeurs Irakiens sont appelés aux urnes pour des élections législatives dont les enjeux sont nombreux. La récente éviction de 500 candidats sunnites, soupçonnés d’être liés au parti Baas met en péril les velléités unitaires du pays. Les résultats de ces élections sont donc cruciaux pour l’avenir de l’Irak. Les risques de violences autour du scrutin sont élevés. Un attentat portant la marque d’Al Qaeda en Irak, a déjà touché hier un bureau de vote ouvert prématurément pour les responsables de l’ordre ce weekend : bilan, 27 soldats tués (In Iraq, Early Vote Is Marred by AttacksNY Times, 4/3/2010).

La sécurité est une chose mais le principal enjeu de ces élections est sans aucun doute l’unité nationale. Après plusieurs années de boycott de la vie politique, la communauté sunnite avait déjà repris massivement le chemin des urnes lors du scrutin provincial de janvier passé. Ces élections avaient également marqué l’affaiblissement du vote sectaire ou islamiste (voirl’Edito de MEDEA du 6/2/2009). Mais la décision prise en janvier dernier d’interdire quelques 500 figures sunnites de se présenter sur les listes électorales a fait craindre le pire (Irak : 500 partis et personnalités exclus des listes électoralesLe Monde, 14/1/2010). Mais aucun appel sunnite au boycott n’a pour l’instant été lancé et le vote de cette communauté devrait au contraire être déterminant dans le résultat des élections.

La tendance est au pluralisme, et les grands blocs de coalition ont pour principale préoccupation de rassembler chiites et sunnites sur leurs listes. Faisant partie des favoris, le Mouvement National Irakien est mené par l’ancien premier ministre Ayad Allawi, un chiite séculaire rejoint par des figures et des coalitions sunnites. Ce mouvement entend bien récupérer les voix sunnites du Front de l’Accord Irakien qui jusqu’à présent rassemblait l’essentiel du vote sunnite. L’issue du scrutin se trouve donc paradoxalement dans les mains des sunnites. La question est désormais de savoir si ceux-ci s’unifieront afin de peser dans la balance, ou se diviseront pour alors perdre en influence (Sunnis and Iraq’s Elections: An Evolving Balance of PowerArab Reform Bulletin, 24/2/2010). Si le vote des uns et des autres demeure confessionnel, le projet d’unité national sera difficile à réaliser.

Les partis de la coalition au pouvoir depuis 2005, l’Alliance irakienne unifiée – aujourd’hui divisée en trois mouvements – dirigée par le Premier Ministre chiite Nouri al-Malki, semblent par ailleurs déjà vaincus dans les sondages. Est-ce du fait de n’avoir pu rassembler suffisamment de suffrages sunnites ou à cause des trop nombreuses accusations de corruption dont ils font l’objet ? La corruption de l’establishment irakien est en effet un des leitmotivs de l’opposition. Selon Transparency International, l’Irak s’est classé troisième pays le plus corrompu en 2006, 2007 et 2008, et quatrième en 2009. Même les chiites se détournent d’un gouvernement qui n’a pas réussi à répondre à leurs attentes au cours de la dernière législature (Iraq’s Quest for Democracy amid Massive CorruptionArab Reform Bulletin, 3/3/2010).

Les analyses soulignent enfin les implications régionales du scrutin de dimanche. En effet les Etats-Unis et l’Iran se sont accusés l’un l’autre d’interférer dans la campagne électorale irakienne. Téhéran accuse Washington de vouloir remettre les Baathistes au pouvoir afin de contrebalancer le pouvoir chiite grandissant, tandis que les Washington ont peur d’une influence de plus en plus grande de Téhéran une fois que les troupes américaines se seront retirées d’Irak. Dans cette perspective, les élections irakiennes seront cruciales pour déterminer la manière dont l’administration Obama abordera la question iranienne (Head to headAl Ahram weekly, 25/2-3/3/2010). D’un autre côté, Ayad Allawi du Mouvement National Irakien, a rencontré les dirigeants de plusieurs capitales voisines, et a laissé entrevoir le rôle de médiateur que son possible gouvernement pourrait jouer entre chiites et sunnites dans la région (Iraqi Elections and Prospective Government ScenariosArab Reform Bulletin, 3/3/2010).

Mêlant enjeux d’unité nationale et de stabilité régionale, les élections législatives du 7 mars sont incontestablement un cap décisif dans la reconstruction de l’Irak post-Saddam.

Nathalie Janne d’Othée