21/05/2010

Le dossier nucléaire iranien : chasse gardée des vieilles diplomaties

Cette semaine a été riche en jeux diplomatiques au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU. Alors que les Etats-Unis avaient quasiment obtenu un accord de la part des autres permanents sur un quatrième volet de sanctions contre l’Iran, la Turquie et le Brésil, tous deux membres non-permanents du Conseil de Sécurité, ont annoncé en début de semaine qu’ils étaient parvenus à un compromis avec Téhéran. 

L’accord en question prévoit que l’Iran donnerait 1200kg d’uranium faiblement enrichi – plus de la moitié du stock iranien avéré – à la Turquie, en échange d’une petite quantité d’uranium hautement enrichi destinée à des buts médicaux. L’accord est destiné à freiner, mais ne donne aucune garantie d’un arrêt des activités d’enrichissement d’uranium en Iran.

Cette nouvelle proposition a néanmoins fait vaciller l’accord obtenu de la Russie et de la Chine. La diplomatie américaine, en particulier la représentante auprès de l’ONU, Susan Rice, a donc fonctionné à plein rendement pour garder les deux superpuissances pour arracher un accord édulcoré sur des sanctions. Loin des sanctions paralysantes soutenues par les Etats-Unis, le projet de résolution garde néanmoins une certaine substance permettant à toute puissance qui le désire de vérifier les cargaisons iraniennes suspectes quand elles rentrent ou sortent d’un port. Toutes les transactions commerciales de l’Iran seront donc sous surveillance et l’embargo sur les armes est étendu.

Les logiques à l’œuvre dans ces rebondissements diplomatiques sont nombreuses.

D’une part, après huit ans de tentatives pour contrôler, freiner et négocier les ambitions nucléaires iraniennes, les puissances occidentales perdent patience, le processus de négociation s’essouffle. Poussés dans le dos par Israël, les Etats-Unis mènent donc le train des sanctions afin de provoquer une réaction du côté iranien.

Sous la menace de nouvelles sanctions, Mahmoud Ahmadinejad a semble-t-il décidé de collaborer avec le Brésil et la Turquie pour retarder le projet de résolution et affaiblir l’unité du Conseil de Sécurité. Aux yeux des vieilles puissances, l’accord auquel sont parvenus les deux pays est par ailleurs trop faible que pour être crédible. Il apparait comme la redite d’une proposition faite en novembre passé par l’AIEA où la Russie tenait alors le rôle de plateforme d’échange que propose aujourd’hui la Turquie. Or ce compromis n’avait pas donné de fruits.

D’autre part, des puissances émergentes comme le Brésil et la Turquie seront peut-être des partenaires mieux acceptés par l’Iran dont l’inimitié vis-à-vis des anciennes puissances occidentales a été avérée. De plus, il est sans doute plus acceptable pour Ahmadinejad de négocier avec un voisin d’obédience islamique.  L’entente entre Téhéran, Ankara et Brasilia démontre également l’entrée de nouvelles puissances sur la scène des négociations nucléaires, généralement réservée aux anciennes grandes puissances. On peut donc y voir une alliance de puissances émergentes pour obtenir une place plus importante dans la politique internationale.

France 24 n’hésite pas à qualifier le projet de résolution sur les sanctions de « gifle diplomatique » vis-à-vis de la Turquie et du Brésil (Chine et Russie acceptent de sanctionner Téhéran, annonce ClintonFrance 24, 19/5/2010). Ces deux pays sont d’ailleurs pressentis pour s’opposer au quatrième volet de sanctions envers l’Iran. De son côté, le Financial Times déplore que l’Occident voie cet accord comme un parti pris pour l’Iran au lieu d’applaudir l’entrée de nouveaux acteurs, et donc de nouvelles possibilités, dans les efforts pour le « maintien d’un ordre mondial fondé sur des règles» (Rising powers do not want to play by the west’s rulesFT, 20/5/2010).

La question est aujourd’hui, le dossier nucléaire iranien doit-il rester entre les mains expertes des vieilles diplomaties ou est-il au contraire l’occasion de tester des nouveaux modèles de gouvernance mondiale ? La deuxième solution est peut-être plus risquée, mais elle est également plus prometteuse. Ces nouvelles sanctions contre l’Iran couplées au déni d’un compromis dûment négocié ne semblent en effet ne pouvoir mener pour l’instant qu’à une nouvelle crispation des positions iraniennes.

Nathalie Janne d’Othée