04/05/2010

Regard palestinien sur l’appel des juifs européens

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Y-a-t-il une relation de cause à effet entre  la publication du sondage de la BBC, publié le 19 avril 2010, et l’Appel à la Raison, lancé le 3 mai 2010, dans l’enceinte du Parlement Européen, par un groupe de « personnalités juives européennes » ? En principe aucune, car  l’idée de constitution d’un lobby juif européen pour la paix est antérieure  à la publication des résultats du sondage de la BBC. Et pourtant ce sondage vient confirmer les pires craintes de certains juifs sionistes européens et justifier le lancement de leur initiative.

Examinons ces deux informations de plus prés. Comme on le sait, jusqu’aux années 80, Israël bénéficiait en Europe, dans les opinions comme dans les milieux officiels, d’un à –priori favorable. Tout le rendait sympathique et utile : l’origine de ses fondateurs, sa culture occidentale, ses victoires militaires, ses prouesses techniques, son développement économique. De plus, pour les Européens, Israël n’était pas seulement  un pays-miroir, mais un pays-remords, une sorte de territoire sacré de leur conscience collective, hantée par le souvenir de l’holocauste. On était encore sous l’emprise de l’admiration du petit David menacé par le Goliath arabe et de l’empathie pour un pays décrit comme  » la citadelle avancée de l’Occident » au cœur du monde de l’Islam.

A l’opposé, les palestiniens avaient le tort, aux yeux des européens, d’être des arabes et majoritairement des musulmans, et de surcroît, pour beaucoup d’européens, ils étaient perçus non comme un peuple martyr, mais comme un  » ramassis de terroristes » qui détournaient des avions et s’attaquaient à des athlètes comme lors des jeux olympiques de Munich dans les années 70.

Cette double perception européenne est ébranlée à partir du début des années 80.  L’invasion du Liban et les massacres de Sabra et Chatila, en 1982,  choquent les opinions européennes et l’image d’Israël se détériore. Puis, lors de la première Intifada, à partir de 1987, les images de soldats israéliens brisant les bras de jeunes palestiniens produisent un effet d’électrochoc. Les Européens commencent à voir l’autre Israël : celui qui occupe, colonise, humilie, opprime. C’est la fin de l’état de grâce. Les dernières offensives israéliennes sur le Liban en 2006 et sur Gaza en 2009 sont la goutte qui fait déborder le vase. Les sentiments des européens à l’égard d’Israël basculent. Israël est de plus en perçu comme un facteur d’instabilité, et son gouvernement actuel est décrit comme ultranationaliste, arrogant, insensible, et autiste. L’éditorial du Monde Diplomatique du mois d’avril titre :  » Israël piétine  ses alliés« .

Le sondage de la BBC, dont les résultats sont rendus publics en avril 2010, ne fait que confirmer la dégradation de l’image d’Israël, puisque sur un échantillon de 28 pays, l’Etat d’Israël est rangé dans le peloton des pays les moins bien vus, tout juste derrière la Corée du Nord, le Pakistan et l’Iran. Seulement aux Etats-Unis et au Kenya, l’influence d’Israël est jugée positive : tous les autres pays de l’échantillon, parmi lesquels on trouve l’Allemagne, le Brésil, la Thaïlande ou la Turquie, la considèrent négativement, voire très négativement.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer « l’appel à la raison », labellisé « , JCall »,  et présenté le 3 mai par des personnalités juives européennes, dont l’incontournable Daniel Cohn –Bendit et les philosophes français Bernard Henri-Lévy et Alain Filkenkraut. L’Appel a déjà recueilli plus de 3000 signatures.

Ce groupe, aux sensibilités diverses, se veut la réplique européenne d’un autre groupe de pression juif américain, appelé Jstreet, crée en 2008 pour contrer le tout puissant lobby sioniste américain, l’AIPAC, dont l’influence fait trembler congressistes et sénateurs.

Je connais personnellement bon nombre de signataires de l’appel. Je puis vous assurer qu’il s’agit pour la plupart d’entre eux de sionistes convaincus et militants, vouant à Israël une affection et une admiration sans faille, ce qui, soit disant en passant, est leur droit. Et c’est précisément, parce qu’ils ont le souci de l’avenir d’Israël et de son image dans le monde qu’ils ont pris l’initiative de lancer cet Appel.

En tant que palestinien, je ne puis que me réjouir que des personnalités juives européennes :
-s’insurgent, je cite,  » contre l’occupation et la poursuite des implantations en Cisjordanie et dans les quartiers arabes de Jérusalem qui sont une erreur  politique et une faute morale« :
-appellent à la raison car  » l’avenir d’Israël passe nécessairement par l’établissement d’une paix avec le peuple palestinien selon le principe  » deux peuples, deux Etats »;
– et invitent l’Europe comme les Etats-Unis « à faire pression sur les deux parties « pour les aider à  » parvenir à un règlement  raisonnable« , étant bien entendu, selon l’Appel, que « la décision ultime appartient au peuple souverain d’Israël« .

Cependant, à la lecture attentive de cet Appel, je ne puis m’empêcher  d’exprimer un double sentiment: d’abord de regret, que le texte soit si vague, qu’il ne fait aucune référence aux résolutions des Nations-Unies, et que surtout, il ne manifeste aucune empathie envers le peuple palestinien. Ensuite, d’étonnement : pourquoi  a-t-il fallu attendre  43 ans pour que ces juifs sionistes, qui, pour la plupart d’entre eux, étaient les chantres du sionisme pur et dur, en arrivent à parler de l’occupation  comme « une erreur politique et une faute morale »? Pourquoi la conversion à la solution des deux Etats n’a pas été plus précoce ? Pourquoi cette rengaine sur  » le caractère juif et démocratique » de l’Etat d’Israël ? Que doivent en penser les « Arabes israéliens » qui constituent le cinquième de la population d’Israël ? Ces Arabes sont-ils des citoyens à part  de l’Etat des Juifs, ou des citoyens israéliens à part entière? Pourquoi sont-ils plus sensibles aux sondages qui révèlent qu’Israël est en train de perdre la bataille des cœurs, qu’aux ravages de la politique israélienne sur l’existence même des palestiniens?

Ces questionnements me paraissent légitimes. Mais ne boudons pas notre plaisir. Ce texte initie une dynamique. Pour les juifs progressistes de Belgique et de France, cet appel vient un peu tard, à un moment où  les bases mêmes d’un Etat palestinien viable sont en voie de disparition. Mais mieux vaut tard que jamais. Que des juifs européens, qui tiennent le haut du pavé, sionistes convaincus, lancent, comme le dit Jean Daniel, un  » cri d’alarme accompagné d’une déclaration d’amour et de fidélité « , prennent leur distance par rapport au gouvernement actuel d’Israël, c’est plutôt une bonne nouvelle. Presque un cadeau. Or, comme le dit le proverbe arabe, « quand on vous offre un chameau, ne dites-pas que sa dent est cariée« .

 

Pour plus d’informations :

– Lien vers Jcall l’appel des Juifs européens à la raison.

– « Une image d’Israël assez problématique » sur le blog « Guerre ou paix » du Monde, 23/4/2010.

– Résultats pays par pays du sondage de la BBC.