18 juin 2010

La campagne Karama

Et si la résistance pacifique économique constituait l’arme la plus efficace et consensuelle au Proche-Orient ?

La campagne Karama soutenue par le fonds Al-Karameh (« dignité ») a été récemment lancée afin d’organiser le boycott des produits issus des colonies implantées illégalement dans les Territoires Palestiniens. Il s’agit tout simplement de ne pas favoriser le développement de ces colonies en faisant prospérer leur économie et les zones industrielles qui y sont rattachées.

Cette initiative fait écho à la multiplication des colonies, déjà au nombre de 126 en Cisjordanie et ce, au mépris des traités internationaux et des résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU. Or, l’économie des colonies prospère et en partie grâce aux Palestiniens eux-mêmes puisque selon certaines études, on estime que la recette des produits des colonies vendus sur le marché palestinien dépasse les 500 millions de dollars.
La campagne Karama insiste sur l’importance d’une traduction pacifique, pratique et quotidienne du refus palestinien et international des colonies. Concrètement, le mouvement-majoritairement animé par de jeunes bénévoles- distribue des tracts listant les produits concernés et informe la population palestinienne du bien fondé de mesures de boycott comme frein à la colonisation de la Cisjordanie.

Cette nouvelle initiative a été publiquement soutenue par le Premier Ministre de l’Autorité Palestinienne, M. Mahmoud Abbas le 22 mai. Ce dernier a néanmoins tenu à rappeler que le boycott ne concernait en rien les produits israéliens mais uniquement ceux des colonies, dont le commerce est aujourd’hui interdit par l’Autorité Palestinienne. Du côté des colons et du gouvernement israélien, les critiques ne se sont pas faites attendre entre la qualification de « terroriste » de la campagne par Yesha, la plus importante organisation de colons et l’accusation d’obstacle au processus de paix par le ministre israélien des finances Yuval Steinitz.
L’initiative Karama pourrait bien faire parler d’elle à l’heure où dans certains pays d’Europe des associations dénoncent l’importation de produits des colonies en Cisjordanie sous l’appellation « made in Israel » et où des gouvernements exigent la présence d’étiquettes mentionnant la provenance des colonies. Par ailleurs, certains grands groupes européens, désormais soucieux de leur image après l’opération « Plomb durci » sur Gaza, hésitent aujourd’hui à investir en Israël comme Veolia qui envisagerait de se retirer de la construction du tramway de Jérusalem ou encore Dexia qui entend cesser de prêter aux colonies sans compter les multiples retraits d’entreprises européennes de sociétés œuvrant pour la construction du mur de séparation. Notons qu’au niveau européen, l’Accord d’Association UE/Israël (article 83) exclut les produits des colonies des avantages fiscaux dont profitent les produits issus du territoire israélien. Cependant, cette exclusion peut se solder par le paiement de la taxe à laquelle les produits israéliens ne sont pas soumis et l’UE n’interdit absolument pas l’entrée sur son territoire aux produits issus des colonies. La route vers une cohérence entre ses déclarations politiques et  son comportement commercial est encore longue pour l’UE.

La campagne Karama coïncide avec une prise de conscience croissante d’un rapport entre pratiques économiques et position politique. Par ailleurs, elle s’inscrit dans une dynamique de responsabilisation et de participation civique et pacifique de la société civile palestinienne pour le retrait des colonies. Ce processus d’information et de boycott, fondé sur la volonté de cohérence avec le droit international et les revendications palestiniennes fait apparaître les Territoires Palestiniens sous le jour d’une nouvelle maturité civique.

L. Ricard