04/07/2010

Géopolitique du Soudan

par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Depuis hier, 1er juillet 2010, la frontière entre le Soudan et un pays du Maghreb, la Libye, est fermée par décision soudanaise. Cette fermeture intempestive survient sur fond de tensions entre les deux pays arabes. La raison officielle invoquée par Khartoum est que les contrôles de la frontière ne sont pas assurés par l’Etat central, mais par des bandes armées du Darfour qui  rançonnent les voyageurs et y développent la contrebande. Mais, dans la réalité, le Soudan veut exprimer son mécontentement à l’égard du régime libyen qui donne refuge à un des chefs rebelles du Darfour, Khalil Ibrahim, et refuse de l’extrader.

Ce dernier rebondissement dans les relations extérieures du Soudan est très révélateur de l’état de fébrilité que traverse le régime soudanais. Celui-ci est aux abois : il est harcelé à l’Ouest, au Darfour, par une rébellion qui peine à s’apaiser en dépit des efforts du Qatar qui joue, à nouveau, au médiateur et il est menacé, au Sud, par le risque d’une sécession.

Après l’éclatement de l’Irak , depuis 2003, en communautés ethniques et religieuses, et après la déliquescence de l’Etat somalien, devenu aujourd’hui, l’ombre de lui-même, la menace d’un éclatement de la mosaïque soudanaise est lourde de conséquences non seulement pour le Soudan, mais peut-être aussi pour le Maghreb, le Monde Arabe dans son ensemble , voire même pour le Continent africain.

Que de grandes puissances œuvrent, derrière les rideaux et sans relâche, à attiser le feu au Soudan, voilà un constat sur lequel s’accordent les spécialistes avisés. Mais la responsabilité du régime soudanais demeure écrasante. Il est affligeant d’observer , en effet, que rien n’a été fait pour faire pièce aux manœuvres des acteurs extérieurs, mais surtout pour ressouder les communautés et les régions , par un partage équitable des ressources et des responsabilités , entre les sédentaires et les nomades, entre le Nord et le Sud, entre la capitale et les provinces , et par l’instauration d’une paix durable , négociée de bonne foi et sans arrière-pensée, et fondée sur la coexistence solidaire .
Pourquoi le Soudan flirte-t-il  avec cette stratégie du chaos et du gouffre ? Pour répondre à cette question, je vous propose une esquisse historique, politique et géopolitique de ce pays-continent.

Conquis au XIXème siècle par l’Egypte de Mohammad Ali Pacha, le Soudan  entre en révolte contre la mainmise égyptienne, dés 1885,  grâce à Mohammad Ben Abdallah, autoproclamé al Mahdi (le bien guidé). Le Khédive d’Egypte sollicite le soutien de la Grande-Bretagne pour mettre fin à la révolte, sans succès, car celle-ci ne veut pas mettre le doigt dans un guêpier. Mais quelques années plus tard, elle se ravise, voyant l’avantage géopolitique considérable que pourrait lui procurer le contrôle du Soudan. En 1898, elle se rallie à l’armée égyptienne  et écrase la rébellion. Le Soudan est placé plus tard sous le  Condominium anglo-égyptien.

Après l’indépendance proclamée en 1956, les coups d’Etat se succèdent. Celui de 1969  du Général Jaafar al Numeiry marque le destin du pays et sème les germes des conflits actuels : orientation autoritaire du régime, et  » islamisation rampante » du système politique, attisant à la fois l’opposition des  » élites sécularisées » (notamment le parti communiste soudanais, le plus important parti d’Afrique de l’époque) et surtout la dissidence du Sud soudanais, habité majoritairement par des chrétiens et surtout des animistes.

Le coup d’Etat de 1985, mené par le Général Souwar al Dahab, restaure le gouvernement civil. Mais la situation économique du pays se dégrade : une famine sévit en 1985. Le mécontentement gagne toutes les couches de la société et toutes les régions. En 1989, le Général Omar el Béchir, s’empare du pouvoir : il y campe toujours, contre vents et marées, en usant de toutes les ruses pour se faire réélire, pour la énième fois, dans une sorte de simulacre démocratique, appelé  » élections présidentielles ».

Durant les années du règne d’Omar el Béchir, les contradictions  se sont accumulées, et cela en dépit d’une entrée fracassante du pays sur la scène pétrolière. Car non seulement la rébellion du Sud  n’ a pas été étouffée, mais un nouveau front s’est ouvert, à partir de 2003, à l’Ouest, dans la région du Darfour, provoquant une réelle tragédie humaine.

Je reviendrai sur la question du Darfour dans une prochaine chronique. Je me limite pour l’heure à la géopolitique du conflit du Sud Soudan.

Signalons d’emblée que le Soudan est un pays –continent,  de 2.5 millions de Km2, ce qui en fait le plus grand pays de l’Afrique en superficie. Il n’est donc pas étonnant que ce soit un pays de contrastes : c’est une vaste plaine au centre entourée de montagnes à l’Est et à l’Ouest. Désertique au nord, le pays est tropical au Sud. Traversé par le Nil, le Soudan aurait pu devenir le grenier de tout le monde arabe avec un million de km2 de terres cultivables. Mais les gabegies des gouvernements successifs, et surtout les nouvelles rentes pétrolières ont conduit à la marginalisation de l’Agriculture qui pourtant concentre prés de 65 % de la population soudanaise estimée aujourd’hui à plus de 40 millions d’habitants.

Le Sud du Soudan, à la lisière de plusieurs pays africains, a toujours reproché au Nord d’accaparer les richesses et de favoriser la population arabe musulmane à son détriment. Une rébellion y a été fomentée. Elle a provoqué des dizaines de milliers de morts et un exode massif de population. Il a fallu attendre 2005 pour qu’un accord de paix, appelé le  » Naivasha Agreement« , soit signé au Kenya, entre le Parti du Congrès National (PCN) et Le Mouvement de Libération du Peuple Soudanais (MLPS) dirigé par John Garang, sous l’égide de la Norvège, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis.

L’accord est officialisé par une modification de la Constitution le 9 juillet 2005  et un gouvernement d’unité nationale est formé avec la participation de John Garang . Mais celui-ci est tué dans un  » accident » d’hélicoptère, ce qui, naturellement a déclenché des torrents de spéculations quant à « l’origine  » de l’accident. La guerre civile a repris, faisant presque capoter l’accord de paix. Je dis « presque », car l’accord prévoit un référendum sur l’auto-détermination du Sud en janvier 2011 et les sudistes n’ont pas voulu donner un quelconque prétexte au gouvernement soudanais pour postposer ce référendum capital.

Ainsi si les clauses de l’accord de Naivasha sont respectées, et si le référendum se tient comme prévu,  il n’est pas improbable que 2010  soit la dernière année du Soudan Uni. Le régime soudanais flaire le risque et il y a fort à parier qu’il fera tout pour que le référendum soit renvoyé aux calendes grecques. A défaut,  tout sera  fait pour aiguiser davantage les divisions internes au Sud, voire même pour jouer sur le nombre des inscrits  et fausser ainsi les résultats. Car pour le Soudan, l’enjeu est de taille: l’éclatement du Soudan pourrait faire tâche d’huile. En outre, l’indépendance du Sud pourrait créer un précédent dangereux : aucun de ses voisins ne  verrait cela de bon œil tant le charcutage colonial avait saucissonné ethnies et communautés, léguant de véritables bombes à retardement.

Si les pays arabes, à l’exception de la Libye, suivent tous ces développements, presque dans l’indifférence, les pays occidentaux se montrent  particulièrement intéressés. D’abord, le régime Soudanais n’est pas, à leurs yeux, en odeur de sainteté et le président soudanais lui-même est sous mandat d’arrêt international. Ensuite la pénétration chinoise au Soudan les inquiète et enfin le Sud du Soudan est une véritable charnière stratégique au cœur d’une région troublée, mais ô combien riche en ressources. Ce n’est donc pas par hasard si les Etats-Unis et de nombreux pays européens se sont précipitamment déclarés pour l’indépendance du Sud Soudan en affichant leur volonté de la reconnaître immédiatement. Un coup de semonce ou un pavé dans la marre?  Difficile de trancher : toujours est-il  que le Soudan est appelé à devenir, s’il ne l’est pas déjà, la nouvelle poudrière de l’Afrique.

Mais n’accablons pas les autres: si la malheur a jeté son dévolu sur le Soudan c’est que  le régime Soudanais l’a pas mal aidé. Ne dit-on pas que  » le chien attaque toujours celui qui a le pantalon déchiré » ?