04/07/2010

Il y a 10 ans Camp David (juillet 2000) : une rétrospective

par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Il y a 10 ans, en juillet 2000, le président Clinton réunissait, à Camp David,  Yasser Arafat et Ehud Barak pour un sommet de la dernière chance…Après 15 jours de laborieuses tractations, la montagne n’a même pas accouché d’une souris…Mais une fable a commencé à circuler dans les médias occidentaux: Arafat a refusé l’offre généreuse de Barak, d’où l’échec du sommet…
10 années se sont écoulées depuis. Je vous propose  une rétrospective de ces fameuses négociations.

Il faut rappeler d’emblée que Yasser Arafat n’est pas très enthousiaste pour participer à un sommet organisé à la hâte, avec un dirigeant Israélien qui n’a plus de majorité à la Knesset et donc incapable de décider quoique ce soit. Pour Arafat, dont le flair politique est incontestable, le moment n’est pas idoine et les résultats guère garantis. Il fait d’ailleurs état de sa réticence au président américain. Mais celui-ci tient à terminer son 2ème mandat sur un coup d’éclat.

Le 11 juillet s’ouvre donc  l’un des sommets les plus étranges entre un président américain en fin de mandat, un Premier ministre israélien à la tête d’un gouvernement minoritaire et un président palestinien qui y va – c’est le moins qu’on puisse dire, avec des pieds de plomb, tant il redoute le pire.

Le sommet est censé s’attaquer au noyau dur du conflit : c’est-à-dire les dossiers du statut final : Jérusalem, les réfugiés, les colonies, les frontières. Il n’y a plus de place pour la tactique de « l’ambiguïté constructive » et des manœuvres dilatoires. Il faut jouer cartes sur table.

Pour les Palestiniens, l’essentiel est de fonder la négociation sur les principes du droit : essentiellement les résolutions 194, qui concerne les réfugiés, et 242, qui concerne les territoires occupés.

Les Israéliens ne l’entendent pas de cette oreille. D’entrée de jeu, ils affirment vouloirconserver le contrôle de la frontière orientale de la Cisjordanie (tout le long du Jourdain), soit les 140 kilomètres qui séparent la Palestine de la Jordanie, réitèrent leur demande de créer des blocs de colonies en Cisjordanie regroupant 70 à 80 % des colons, refusent le principe du retour des réfugiés et du partage de souveraineté sur Jérusalem.

L’attachement des Palestiniens aux « principes de la légalité internationale » entre en collision avec la « méthodologie » imposée par Barak et Clinton, comme le résume fort bien le négociateur israélien « Vous n’avez pas la force d’obtenir ce que vous demandez, soyez réalistes et acceptez ce qu’on vous propose » (cité par Amnom Kapeliouk : « Le piège de Camp David » in Manière de Voir 54, Monde Diplomatique, nov-déc. 2000, p.26).

Rapidement, l’on se trouve  face à deux « méthodes » diamétralement opposées : les Israéliens veulent atteindre des « compromis » acceptables pour Israël en marchandant les droits palestiniens, tandis que la partie palestinienne cherche à fixer les principes qui doivent servir de point de départ pour la négociation concrète.

Ainsi les Israéliens proposent de rendre aux Palestiniens d’annexer 10.5 % de la Cisjordanie et de continuer à occuper militairement 10 % pour une durée de 20 ans, ce qui fait un total de 20.5 % soustraits à la souveraineté palestinienne. Le territoire rendu serait découpé en 3 morceaux, reliés entre eux par des passages routiers sous souveraineté israélienne. En ce qui concerne la question des réfugiés, les Israéliens refusent l’inscription de toute référence à leur « responsabilité » dans le drame des réfugiés. « Le droit au retour » est totalement rejeté, même  si les Palestiniens se disent prêts à examiner les modalités concrètes et acceptables d’exercice de ce droit.

C’est le dossier de Jérusalem qui s’avère le plus explosif. Ayant occupé la partie arabe de Jérusalem en 1967, l’ayant annexé en élargissant, par vingt fois, les limites municipales de Jérusalem-Est, expropriant les propriétaires palestiniens, les négociateurs israéliens acceptent de restituer à l’Autorité Palestinienne certains villages de la périphérie, proposent aux Palestiniens d’installer leur capitale à Abu Dis, dans la périphérie de Jérusalem, mais refusent catégoriquement le partage de la souveraineté sur la Ville arabe. Tout au plus, se disent-ils disposés à envisager une « gestion autonome » des quartiers palestiniens.

Ainsi, sur tous les dossiers délicats, l’impasse est quasi totale. Mais c’est Jérusalem qui focalise tous les malentendus. A la proposition palestinienne suggérant que « la souveraineté à Jérusalem-Est sera palestinienne, là où la population est arabe, et israélienne, là où la population est juive », les Israéliens rétorquent que « Jérusalem est la capitale éternelle et indivisible d’Israël ».

Le dimanche 16 juillet, pressentant l’échec, le président Clinton tente, une dernière fois, non pas d’amener les Israéliens à se plier aux règles de droit, mais d’infléchir davantage la position palestinienne.

Arafat a le sentiment qu’il se trouve seul face à un tandem israélo-américain. Il s’agrippe à une position légaliste, mais se dit prêt à accepter une souveraineté juive sur les quartiers juifs de Jérusalem, dit comprendre les « préoccupations démographiques israéliennes », se déclare disposé à accepter  » des rectifications de frontières » à condition que l’échange soit équitable. Mais ce que le tandem israélo-américain exige de lui signifie, tout bonnement, l’euthanasie du Mouvement National Palestinien.

Pour briser les résistances d’Arafat, les Américains vont recourir à une tactique inattendue : briser le consensus palestinien. Madeleine Albright s’entretient discrètement avec Mahmoud Abbas et lui demande sans détour s’« il est prêt à s’opposer à Arafat » en cas de divergences entre les Américains et Arafat. La réponse de Mahmoud Abbas est tranchante : « Non je ne m’opposerai pas à lui. Si je suis en désaccord avec ses positions, je démissionnerai ».

Ainsi les Américains auront tout essayé – faire pression sur Arafat, le court-circuiter – mais sans succès. Jusqu’au 25 juillet, on poursuit les négociations discutant, comme des chiffonniers, sur les pourcentages de Territoires palestiniens à annexer. Clairement, la négociation est bloquée car seul le rapport de force la fonde, ce qui amène Arafat à dresser devant Clinton ce constat amer : « Nous sommes en position de faiblesse. J’apprécie votre amitié, vos efforts, mais je ne peux pas trahir ma cause… ».

Le 25 juillet, le sommet est clos sur un constat d’échec. Des idées ont été échangées. Certaines avancées enregistrées. Mais sur l’essentiel notamment la question des réfugiés et de Jérusalem, on n’a pas pu faire sauter le verrou. Justifiant l’échec, Barak déclare à la presse réunie pour l’occasion – dans un motel de Frederick, ville voisine de Camp David :

« Nous n’étions pas disposés à sacrifier la sécurité d’Israël (…) et l’unité de notre peuple. (…) Je n’accepterai pas de renoncer au renforcement d’Israël et au grand Jérusalem, à y assurer une solide majorité juive pour les négociations futures… ». Il ajoute, sûr de lui : « Arafat a eu peur de prendre des décisions historiques pour mettre un terme au conflit. Ce sont les positions d’Arafat sur Jérusalem qui ont empêché la conclusion de l’accord« .

Reniant sa promesse de ne pas rendre Arafat responsable de l’échec, Clinton abonde dans le sens de Barak :

Le sommet de Camp David se solde par un échec, mais   produit  une fable, celle de « l’offre généreuse » de Barak, mythe repris en chœur et sans discernement par les médias occidentaux  Or aucun dirigeant palestinien, si modéré fût-il, ne peut souscrire à des propositions aussi farfelues, voire même iniques au regard du droit international, et qui, de surcroît, sont un parfait reflet d’un rapport de force inégal. Si Barak s’est rangé à l’idée « d’Etat palestinien », il ne fait pas mystère, pour autant, de sa volonté de le « découper » en quatre cantons séparés, encerclés par des blocs de colonies, ce qui revient – dans les faits – à lui enlever toute substance et  toute viabilité. D’où ce commentaire de l’historien israélien, avi Shlaim dans son dernier ouvrage  » Le Mur de fer: Israël et le monde arabe » (Buchet/Chastel, 2007, p.647) : « La raison essentielle de l’échec du sommet de Camp David ne réside pas dans le caractère d’Arafat, mais dans la proposition globale de Barak« .

Le sommet de Camp David aura révélé la manière dont l’Amérique s’acquitte de son rôle d’intermédiaire honnête (honest broker) et dont Israël envisage « l’Etat palestinien ». En faisant la part belle à la logique de la sécurité pour Israël au détriment de l’exigence d’équité pour la Palestine, l’Amérique a bien montré « le camp » dans lequel elle se range, faisant fi des aspirations nationales du peuple palestinien. C’est bien un cas flagrant des « violences de la paix* ».

 

 

* R. Leveau et D. Moïsi : « Les violences de la paix », in Politique étrangère, 1er mars 2001