04/07/2010

L’autre cauchemar du Soudan

par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Le Soudan fait face à un mouvement de sécession au Sud. En Janvier 2011, un référendum pourrait bien sonner le glas du Soudan Uni. C’était l’objet de ma dernière chronique. Mais le Soudan a un autre casse-tête qui tourne au cauchemar : c’est le Darfour.

En effet, depuis 2004, la question « du pays des Fours » (c’est la traduction arabe de Darfour) a fait une irruption fracassante sur la scène médiatique, avec l’annonce par le Résident Humanitaire de l’ONU, Mukesh Kapila, que des massacres sont commis dans la région, suscitant une grande émotion internationale et une grande mobilisation des organisations humanitaires.

S’indigner est légitime  face à toutes les violences, mais comprendre les enjeux c’est  nécessaire. Que se passe-t-il donc au Darfour ?

D’abord rappelons que le Darfour est la façade Ouest du Soudan, frontalière avec la Libye, le Tchad et la République Centre-Africaine. Cette région, grande comme la France mais dont la population aujourd’hui n’excéderait guère les 6 millions d’habitants, a été intégrée au Soudan en 1916 durant le Condominium anglo-égyptien. Cet ancien sultanat a été, de tous temps, une aire de rencontres et d’échanges au point de jonction entre le Sahel et les zones tropicales, et donc de confrontation entre les nomades sahéliens et les agro-pasteurs et les agriculteurs sédentaires. La région est peuplée d’une multitude de  groupes ethniques organisés en tribus et clans: au nord les Janjawids et les autres tribus arabophones et musulmanes et, au sud, une kyrielle d’autres tribus d’origine africaine, mais majoritairement arabophones et musulmanes aussi.

La région a connu plusieurs épisodes de sécheresse provoquant des famines importantes qui avaient mobilisé dans les années 70 et 80 les agences humanitaires. Beaucoup de darfouris ont déserté la région et intégré l’administration de Khartoum, voire même l’armée  nationale …Mais ceux qui sont restés ont eu le sentiment d’avoir été abandonnés par l’Etat central, d’autant plus que les conditions économiques  ont empiré depuis une vingtaine d’années à cause du changement climatique qui a fait diminuer la pluviométrie de 40 %, de l’avis même du Secrétaire général des Nations- Unis. Cela a été probablement le facteur déclencheur des violences qui sévissent dans la région depuis plusieurs années et qui ont fait des dizaines de milliers de victimes.

A l’origine donc il y a un conflit sur les ressources. En temps de sécheresse prolongée, les nomades du Nord descendent  vers le Sud à la recherche d’eau et de pâturages. Ce faisant ils empiètent sur le territoire des agro-pasteurs du Sud. Ce qui est donc présenté comme un conflit ethnique et religieux n’est en réalité qu’un conflit foncier portant  sur l’usage et la possession du sol, opposant les nomades aux sédentaires. On retrouve ici ce que j’ai constaté en analysant la situation du Kirghizstan dans une précédente chronique.

Tout cela se produit à un moment où le Sud du Darfour connait une effervescence régionaliste, à l’instar de ce qui se passe dans le Sud du Soudan. Des groupes dissidents se sont formés autour de l’Armée de libération du Soudan et le Mouvement pour la justice et l’égalité, implanté dans les collines du Jebel Moon  et dirigé en sous-main, par Hassan al Tourabi, lui–même  un darfouri, et un ex-premier ministre avant de tomber en disgrâce.

Mais la géopolitique régionale a été aussi un facteur non négligeable dans le déclenchement de la crise. La porosité des frontières de l’espace sahélien rend possible une imbrication des champs soudanais, tchadiens et libyens. Le Darfour a servi de refuge à des rebelles tchadiens, et dans les années 80, lorsque la Libye était en conflit avec le Tchad, Kadhafi avait obtenu des soudanais l’autorisation d’y installer des bases militaires. Comme l’on sait, la Libye avait alors armé  des tribus arabes du Nord du Darfour et les a  mobilisées dans sa campagne anti-tchadienne. C’est donc à ces mêmes nomades armés, notamment les Janjawids, que le gouvernement central soudanais a fait appel pour mater les révoltes du Sud du Darfour et mener des expéditions punitives. A la rivalité nomades-sédentaires  s’ajoute donc le conflit entre un Etat central qui accumule les ressources et  les périphéries paupérisées et marginalisées.

Il est donc trop simpliste de voir dans le conflit une opposition entre arabes et africains ou entre un islam sécularisé et un islam radical. C’est un conflit foncier et un conflit entre le centre et ses périphéries.
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Sur ce conflit local  va se greffer également une rivalité entre la Chine et l’Occident autour de l’exploitation des matières premières. Comme l’on sait  la première société à s’investir au Soudan c’était la Chevron, mais celle-ci décide, en 1989, de se retirer du pays, frappé par l’instabilité dans les zones de production pétrolière à la jonction entre le Nord et le Sud du Soudan. Son départ laisse le champ libre à la pénétration chinoise.

Très vite la Chine commence à investir massivement au Soudan, à  construire des routes et des chemins de fer ainsi que des oléoducs. Elle devient rapidement le premier acheteur de pétrole soudanais. Or il se fait que de nombreux gisements de pétrole sont découverts au Sud du Darfour, grâce notamment à l’expertise chinoise. C’est une aubaine pour la Chine dont l’appétit énergétique semble insatiable et une grande source de revenus pour le régime soudanais, qui utilise la rente pour consolider son emprise sur le pays.

Ces développements ne plaisent guère aux pays occidentaux,  qui continuent à considérer   l’Afrique comme leur chasse-gardée. Aussi le soutien des Etats-Unis aux mouvements sécessionnistes au Sud du Soudan et probablement au Sud du Darfour est-il aujourd’hui un secret de polichinelle. Au demeurant, les Israéliens ne seraient pas en reste,  si on en juge par les rapports de presse et cette phrase très chargée de signification du Colonel Kadhafi qui résume la question d’une phrase lapidaire : »la crise du Darfour n’est plus un problème soudanais mais un problème israélien« …

Je ne suis pas niais au point de croire à tout, mais je ne suis pas à ce point incrédule au point de croire à rien. A la lumière de l’histoire passée et récente, je ne puis écarter, d’un revers de la main, l’hypothèse d’une implication occidentale et israélienne dans les mouvements sécessionnistes du Soudan. Nombreux sont les experts avisés qui en parlent. Et en tout cas, le gouvernement soudanais  est convaincu que des mains occultes chercheraient à le déstabiliser, voire à  fragmenter le pays, car ce sera plus facile pour les pays occidentaux de traiter avec des régions autonomes, voire indépendantes, que de traiter avec le gouvernement central qu’ils vouent aux gémonies.

Pour pacifier le Darfour, l’ONU a obtenu l’accord du Gouvernement Soudanais pour y déployer une force d’intervention de 20.000 soldats et de 6000 policiers qui viendraient intégrer la force de 7000 soldats de l’Union Africaine. Les Etats-Unis auraient souhaité déployer une force sous la direction de l’OTAN, mais l’Otan est lourdement enlisée dans le bourbier afghan. En outre le gouvernement soudanais s’y serait opposé puisqu’il continue à être considéré par l’Occident comme un  » Etat voyou ».
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Cette esquisse de la crise du Darfour est éminemment géopolitique dans la mesure où la réflexion géopolitique s’articule sur le rapport tripolaire : contrôle-espace-politique. Elle vise à pointer du doigt la nécessité, pour tout Etat, et, à fortiori, un Etat de la taille du Soudan, d’inventer des mécanismes de répartition des richesses et des responsabilités, de manière à autoréguler l’ensemble régional. Mon propos veut également  alerter quant au danger des approches simplistes des questions géopolitiques qui ne prennent pas en considération laquestion de la complexité. Or  l’écheveau de la complexité ne se dénoue pas à coups de lieux communs, d’explications monocausales, ou de couples binaires- noir et blanc- souvent de mauvais conseillers.