04/08/2010

Il y a vingt ans : le Koweit

Par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Il y a 20 ans, le 2 août 1990, les chars irakiens franchissent la frontière du Koweït. Dans la soirée, Koweït City est occupé  et le drapeau irakien hissé sur les bâtiments publics. Quelques jours plus tard, un gouvernement fantoche à la solde de l’Irak est installé et le Koweït devient la 19ème province de l’Irak : des milliers de Koweïtiens sont arrêtés,  déportés, voire exécutés. Nous sommes en plein été et de nombreux dirigeants koweitiens sont à l’étranger pour la période estivale.

L’invasion du Koweït prend le monde au dépourvu. Quelques mois auparavant le Mur de Berlin tombait et l’Union Soviétique était en voie de démantèlement. Un vent d’optimisme soufflait sur l’Occident : l’adversaire soviétique disparaissait de mort naturelle .Le monde semblait dormir désormais tranquillement sur l’oreiller américain. C’était la fin de l’histoire, écrira plus tard Francis Fukuyama.

Dans ce contexte empreint d’optimisme, l’invasion du Koweït  produit l’effet d’une bombe. Les causes de l’irritation irakienne sont légion : l’ingratitude du Koweït qui réclame le remboursement de sa dette de 15 milliards de $, le dépassement du quota de production pétrolière autorisé par l’OPEP, faisant chuter le prix du baril, l’extraction abusive de pétrole dans la région frontalière, le refus du Koweït de louer, à l’Irak,  deux ilots  ( Warbah et Bubyan) . Ces motifs réveillent de vielles rancœurs et surtout de vielles revendications irakiennes sur l’Emirat, considéré comme territoire irakien mais arraché à la mère-patrie par la perfidie britannique.

Au-delà de ces récriminations et revendications, une chose est sûre : l’Irak sortait d’une guerre dévastatrice, de 8 années, avec son voisin iranien, et le pays était exsangue. Saddam Hussein cherchait tout bonnement à mettre la main sur le coffre-fort pétrolier et financier du petit Emirat pour remettre l’économie irakienne à flot et  restaurer le prestige ébréché du régime.

Faut-il en déduire que l’argument historique – le soi-disant « rattachement du Koweït à la mère-patrie » n’était que fallacieux et instrumental, visant simplement à masquer  des objectifs autrement plus immédiats et prosaïques ? C’est justement la thèse que je défends.

Certes l’Irak n’a jamais fait mystère de ses velléités annexionnistes. Déjà, en 1961, un mois à peine après la signature par le Koweït d’un Traité d’ Amitié (Treaty of Friendship) avec ses protecteurs britanniques lui accordant l’indépendance, le premier ministre irakien , le Colonel Abdel Karim Kassem annonçait que le  Koweït faisait « historiquement partie de l’Irak » et que « c’était  son intention de l’annexer« . Ces menaces avaient amené la famille régnante du Koweït, Al Sabah, à solliciter la protection des Britanniques. Le 1er juillet 1961, 7000 soldats britanniques étaient dépêchés dans l’Emirat, mais rapidement remplacés, en octobre, par une « force de maintien de la paix de la Ligue Des Etats Arabes« .

Finalement, Kassem n’a pas mis ses menaces à exécution  et la crise a été rapidement désamorcée. La Ligue des  Etats Arabes, dont Koweït était devenu membre en juillet 1961, a réussi à protéger un de ses membres de la menace d’agression d’un voisin. Pourquoi n’a-t-elle pas été capable  de prévenir et de résoudre la 2ème crise irako-koweitienne sous Saddam Hussein ? Pour trois raisons : d’abord la Ligue des Etats Arabes n’est plus ce qu’elle était, tant elle est le reflet de tous les déchirements internes; ensuite Saddam Hussein n’est pas le Colonel Kassem, tant la folie des grandeurs fausse son jugement et le rend aveugle aux transformations du monde ; et enfin le système mondial  en 1990 n’est plus celui de 30 ans auparavant, un monde où la guerre froide battait son plein.

Mais pourquoi l’Irak de Saddam s’est engouffré dans une telle aventure en cet été de 1990? Pour répondre à cette question, je voudrais développer deux hypothèses.
La première postule que Saddam Hussein , par inconscience ou bêtise , a cru que l’Occident  fermerait les yeux sur l’annexion du Koweït en guise de reconnaissance des services rendus , dans la décennie précédente,  lors de la guerre contre l’Iran de Khomeiny. Et quand bien même l’Occident condamnerait l’agression, il n’irait pas jusque faire  la guerre à l’Irak pour sauver le petit émirat du Koweït.

La deuxième hypothèse postule que l’Irak a été piégé par l’Amérique et qu’il a été poussé à la faute pour préparer le terrain à son écrasement.

Analysons ces deux hypothèses de plus prés. Il est clair que Saddam Hussein a manqué de clairvoyance et le flair géopolitique lui a fait défaut. Comment a –t-il pu imaginer qu’il pouvait occuper et annexer un Etat souverain, fût-il minuscule, en toute impunité, sachant que cet Etat n’est pas un Etat  » ordinaire », mais qu’il détient presque 10 % des réserves mondiales de pétrole, et sachant qu’aucun Etat de la région ne pouvait tolérer une telle  annexion car elle bouleverserait l’ordre régional et mettrait tout le Moyen-Orient à feu et sang ? Une telle annexion de fait, si elle était avalisée, provoquerait une vulnérabilité accrue de tous les autres Etats du Golfe, fragiliserait l’Arabie Saoudite qui se sentirait à son tour menacée, exposerait l’Egypte à une compétition rude en matière de leadership régional, et donnerait à l’Iran des prétextes  supplémentaires pour se lancer , lui aussi , dans des aventures annexionnistes similaires, dont il nous a donné un avant goût avec l’occupation des Iles de Abu Moussa et Tumb qui appartiennent aux Emirats Arabes Unis. Même la Syrie baathiste se sentirait à son tour menacée par un activisme militaire irakien à ses propres frontières.

Quant à l’Occident, pour lequel les pays du Golfe constituent la veine jugulaire en matière d’approvisionnement énergétique, il ne pouvait nullement souscrire à une telle annexion. Non seulement parce que l’annexion du Koweït transformerait l’Irak en un géant pétrolier rivalisant avec la sage Arabie Saoudite, installée dans le giron occidental, mais aussi parce que l’annexion du Koweït procurerait à l’Irak un tel dividende financer, que le pays de Saddam Hussein se remettrait rapidement en selle pour de nouvelles chevauchées guerrières menaçant le statu quo régional, que le régime Saddam Hussein se trouverait revigoré constituant une menace pour ses voisins arabes et non arabes.

Faut-il en déduire, et c’est la deuxième hypothèse, que Saddam Hussein a été poussé à la faute ? Cette hypothèse a été avancé par de nombreux auteurs qui se fondent sur une conversation, tenue ,une semaine avant l’invasion, entre le chef irakien et l’Ambassadrice américaine, A.Glaspie. Conversation dont on ne connait pas la teneur exacte, mais dont on a déduit , un peu trop vite sans doute, que l’Ambassadrice face aux menaces de Saddam de s’en prendre au Koweït, aurait , au mieux, fait la sourde oreille, au pire, donné un consentement tacite pour pousser Saddam à commettre l’irréparable et tomber dans la souricière.

Ceux qui développent cette hypothèse veulent prouver le  » caractère maléfique et cynique » de l’Amérique qui a poussé Saddam Hussein à commettre l’irréparable pour se donner un prétexte de détruire son régime et, par là, de protéger ses alliés du Golfe et surtout Israël.

Je penche personnellement pour la première hypothèse. Saddam Hussein a fait une erreur de calcul, d’appréciation et de timing: il pensait imposer un fait accompli, par une occupation militaire,  à un moment où le système bipolaire rendait son dernier souffle. Que l’Amérique ait vu dans cette erreur de calcul une aubaine pour affirmer son leadership, désormais sans rival, et asséner une correction exemplaire au régime de Saddam Hussein, cela ne fait aucun doute. De là, à penser à une machination diabolique, c’est aller trop vite en besogne.

Ce qui signifie que l’Irak de Saddam Hussein a été l’artisan de son propre malheur. Plusieurs centaines de milliers d’Irakiens ont perdu la vie dans la guerre dite de  » libération du Koweït » commencée  le 17 janvier 1991. L’armée irakienne a été décimée. George Bush a laissé la vie sauve à Saddam mais l’étau sur l’Irak a été serré. L’Irak qu’on qualifiait volontiers de la  » Nouvelle Prusse des Arabes » a été réduit en miettes.

L’Emir du Koweït a retrouvé son trône et le pays a recouvert sa souveraineté. Les bases américaines se sont multipliées dans le Golfe  et le statu quo a été rétabli. Et pendant que les Israéliens se frottaient les mains de délectation de voir l’Amérique écraser le  » seul pays arabe qui était capable de contester leur suprématie militaire », une chasse aux sorcières poussait 300.000 palestiniens installés au Koweït, depuis longue date, sur les chemins d’un deuxième exil. Ainsi, on a fait payer aux palestiniens la bêtise de Saddam Hussein, faisant rappeler ce proverbe berbère  » Aziza s’est prostituée et on a brûlé les cheveux de sa servante« .