04/08/2010

La crise koweitienne et le dilemme palestinien

par le Professeur Bichara KHADER
CERMAC, UCL

L’invasion de Koweït, le 2 août 1990, n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Les Palestiniens perçoivent dès le mois de juillet 1990 une nette crispation des relations entre l’Irak et le Koweït. D’emblée l’OLP tente, inlassablement, de décrisper la situation, d’amener les deux pays à régler leur différend à l’amiable entre frères arabes. Le livre de P. Salinger et E. Laurent (Guerre du Golfe, le dossier secret, Olivier Orban, Paris, 1991) paie un tribut aux efforts de Yasser Arafat pour désamorcer la crise.

Mais, après l’échec des pourparlers à Ryad (31 juillet 1990), l’OLP s’attend au pire. Aussi l’invasion du Koweït ne surprend l’OLP que par sa rapidité et son ampleur. Elle s’attendait à quelque remue-ménage à la frontière. Or, voici que l’armée irakienne pénètre à Koweït City. Les craintes palestiniennes se vérifient. Le désarroi est patent.

Pour les Palestiniens, l’occupation du Koweït pose une série de problèmes. Moralement, les Palestiniens ne peuvent contester l’occupation de leur pays et l’admettre sous d’autres horizons. Politiquement, les Palestiniens récusent toute unification arabe qui se ferait par le truchement de la force armée. Stratégiquement, ils ne peuvent en aucune manière avaliser l’occupation d’un pays qui, en dépit des critiques qu’on pourrait lui adresser, n’a pas été avare avec les Palestiniens et a accueilli sur son territoire plus de quatre cent cinquante mille travailleurs palestiniens, même si son comportement à leur égard n’était pas toujours des plus louables.

C’est donc avec grande inquiétude que la nouvelle de l’occupation du Koweït est accueillie par les Palestiniens. Pressentant la catastrophe qui s’abattrait sur toute la région si une solution politique n’était pas trouvée rapidement, la diplomatie palestinienne se met en route. Au sommet du Caire, fin août 1990, Yasser Arafat préconise une médiation arabe afin d’empêcher une internationalisation hâtive de la crise. Quant à l’OLP, elle  présente, dès le 6 août 1990, une initiative de paix appelant à un retrait immédiat des troupes irakiennes du Koweït et ce, avant le 10 août. La lecture  du plan palestinien de sortie de crise fait apparaître clairement  un engagement pour un dénouement diplomatique.

Tout au long de la crise du Golfe, l’action palestinienne reste dictée par un choix stratégique :ne pas accepter une présence militaire étrangère en terre arabe, ne pas se résigner à une solution militairene pas donner un prétexte aux États-Unis pour casser le potentiel militaire irakien (ce qui tout naturellement rendrait un immense service à Israël). Pour cela, l’OLP considère comme indispensable d’amener l’Irak à évacuer le Koweït par la négociation. Pour prétendre à une médiation entre Irakiens et Koweitiens, l’OLP, tout en s’opposant à l’occupation du Koweït, s’abstient , il est vrai,  » de la condamner » sous prétexte de  » ne pas  légitimer une intervention des forces étrangères en leur donnant une sorte de blanc-seing » (Interview de Abou Iyad à Tunis, le 11 septembre 1990, publiée dans la Revue d’Études Palestiniennes, Paris, automne 1990 – Abou Iyad sera assassiné à Tunis le 14 janvier 1991).

En collant à cette position, l’OLP se rend compte que sa marge de manœuvre est très limitée. D’une part, elle ne peut pas courir le risque de se détacher radicalement de sa base en adoptant un discours militariste pro-américain en parfaite dissonance avec le sentiment de l’opinion publique palestinienne et arabe. Et d’autre part,  chaque Palestinien ressent une rage de voir l’Occident voler si promptement au secours du Koweït, il est vrai injustement oppressé, pendant qu’Israël perpétuait si impunément son occupation des territoires arabes depuis 1967 et poursuivait sa colonisation.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le basculement graduel de la position de l’OLP qui, en désespoir de cause, va se ranger aux côtés de l’Irak « avec le vain espoir de se repositionner dans le jeu régional et le faux calcul de ne pas se couper de son opinion …sensible aux allégations irakiennes d’échanger en quelque sorte l’occupation du Koweït contre celle de la Cisjordanie et de Gaza » (Élias Sanbar, Les Palestiniens dans le siècle, Découverte, Gallimard, Paris, 1994, p. 120).

Or, à l’évidence, l’Irak n’envahit pas le Koweït pour libérer la Palestine, même si Saddam Hussein se présente rapidement comme le porte-bannière providentiel de la cause palestinienne. « Je propose, dit-il dans un discours le 12 août 1990, que tous les problèmes d’occupation, ou tous les problèmes présentés comme tels, dans la région toute entière, soient réglés sur la même base et selon les mêmes principes qui devraient être énoncés, […] par le Conseil de Sécurité » (On pourra trouver de larges extraits de ce discours in Alain Gresh et Dominique Vidal, Golfe, clefs pour une guerre annoncée, Le Monde Éditions, Paris, 1991, pp. 263-264).

L’intention politique de Saddam Hussein est limpide : en présentant son coup de force commeune riposte à l’occupation israélienne et en décidant de lancer des missiles sur Israël, il espère provoquer un soulèvement des masses arabes et un éclatement de la coalition anti-irakienne. La ruse de Saddam qui consiste à lier la crise Koweitienne au conflit israélo-arabe s’avère payante au niveau des peuples arabes, même si pour la majorité d’entre eux,  l’occupation du Koweït constitue une agression flagrante. Or, le lien mécanique qu’établit Saddam entre l’occupation du Koweït et la libération de la Palestine relève davantage de l’alibi.

Mais, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’autres liens entre les deux crises. Mais ceux-ci sont de nature différente: l’un est un lien organique et l’autre et un lien politique : je m’explique.

Le premier, le lien organique, repose sur l’idée que le Proche-Orient forme un système politique interdépendant au sein duquel les différentes crises et déséquilibres sont organiquement liés. En ce sens que, même  si la question palestinienne et la crise du Golfe ne sont pas directement liées, le séisme du Golfe risque fort de propager des ondes de choc aggravant l’instabilité d’autres zones critiques du Proche-Orient et en premier lieu, sans doute, la faille israélo-palestinienne.

Le deuxième, le  lien politique,  laisse suggérer que  « réside dans cette double situation conflictuelle l’opportunité de régler conjointement les deux problèmes, mieux et à moindre coût qu’on aurait pu le faire en les traitant séparément ».

Tout naturellement, un tel raisonnement est inacceptable pour les États-Unis et Israël. Pour plusieurs raisons : il accorderait une prime à l’agression irakienne ; il renforcerait le prestige de Saddam Hussein et aboutirait, en fin de compte, à préserver intact le potentiel militaire irakien devenu menaçant, à leurs yeux, pour l’équilibre régional, en ce sens qu’il remettrait en question la suprématie militaire israélienne au Proche-Orient.

Mais, pour les peuples arabes, et surtout le peuple palestinien, le traitement différent des deux problèmes par la communauté internationale (complaisance à l’égard d’Israël – extrême sévérité à l’égard de l’Irak) ne peut être ressenti que comme un flagrant déni de justice à leur égard. D’où cette sympathie populaire pour l’Irak (non pas celui qui occupe le Koweit, mais celui qui rappelle l’urgence d’une solution au drame palestinien).

Mais quel que soit le type de lien entre les deux crises, le choix palestinien ,  lors de la crise du Golfe, a rendu un mauvais service aux intérêts palestiniens, entraînant indubitablement une série de problèmes épineux pour l’OLP:  dissolution du consensus officiel arabe autour de la question palestinienne,  érosion de l’image de l’OLP en Occident et dans le camp modéré israélien,  dilapidation du capital de sympathie dans l’opinion occidentale , hostilité ouverte des pays du Golfe, principaux pourvoyeurs de fonds de la centrale palestinienne, et  refoulement des expatriés palestiniens dans le Golfe (B. Khader, L’Europe et les Pays arabes du Golfe, Publisud-Quorum, Paris, 1994, pp. 75-91).

Placée devant un choix difficile, l’OLP A  fini par opter pour la consolidation de sa représentativité au sein des peuples palestiniens et arabe, au détriment de sa respectabilité dans l’opinion publique occidentale.

Il reste que la facture de la guerre du Golfe a été insupportable pour les Palestiniens et pour tous les Arabes sans exception : nous continuons à la payer jusqu’à ce jour. Déclenchée avec stupidité, gérée avec inconscience, réglée dans la violence, la crise koweitienne a produit sur les peuples arabes les mêmes effets dévastateurs que la guerre de 1967. En Occident, la victoire de la coalition laissera aux vainqueurs, selon la jolie formule de Jean Baudrillard, « le goût amer d’une irréelle victoire sur mesure » (Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Galilée, Paris, 1991, p. 81) et j’ajouterais, avec J.P. Chevènement : « le goût amer d’une guerre pour le pétrole » (Jean-Pierre Chevènement, Le vert et le noir. Intégrisme, pétrole, dollar, Grasset, Paris, 1995).