04/08/2010

Le nucléaire israélien

Par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

A un moment où tous les feux des projecteurs sont braqués sur le nucléaire iranien , je voudrais traiter le cas d’un autre pays , réellement et non virtuellement nucléarisé : c’est Israël …Que ce pays  dispose de bombes nucléaires voilà un secret de polichinelle, même si les dirigeants israéliens ont toujours entretenu, à ce sujet, un  » silence assourdissant » et  » une stratégie d’ambigüité délibérée ».

Le projet nucléaire israélien remonte à la naissance même de l’Etat juin en 1948. Dés 1952, Israël met sur pied une  » Commission de l’Energie Atomique ». En 1955, dans le cadre du programme  » Atomes pour la Paix », les Etats-Unis lui fournissent le premier réacteur de recherche. A partir de la guerre de Suez, avec l’aide de la France, Israël s’engage résolument dans le nucléaire militaire. Beaucoup d’équipements sophistiqués lui sont livrés par la France Une décennie plus tard, l’usine de retraitement du plutonium de Dimona produit assez de plutonium pour fabriquer des bombes nucléaires.

La fabrication de la bombe israélienne répond à une doctrine de sécurité fondée  sur la perception d’une menace permanente et existentielle (vulnérabilité) et sur la nécessité de développement d’une capacité décisive de prévention  et de dissuasion, d’où l’importance d’une suprématie militaire sur tous ces voisins, agissant séparément ou collectivement.

Cette doctrine de sécurité israélienne repose sur deux postulats :
Le premier soutient  que  les Arabes sont irrémédiablement hostiles à l’existence même d’Israël,  et par conséquent, celui-ci  » n’a pas de choix » que de développer une force de dissuasion écrasante. Dans cette optique, les victoires doivent être rapides et totales. Une demi-victoire est une  » défaite », car  elle met en doute la capacité israélienne de dissuasion: c’est ainsi que la guerre du Liban de 2006 a été appréciée.

Le 2ème  postule qu’Israël  ne peut se permettre le luxe de recevoir des coups, mais doit immédiatement porter la guerre sur le  » théâtre extérieur de l’ennemi », à travers des  frappes qualifiées, comme toujours, de  « ,préventives ». Cette notion de  » prévention » dérive  de  la perception de l’exigüité du territoire et du manque de profondeur stratégique. C’est le modèle de  » la dissuasion agressive« .

Dans cette doctrine, le nucléaire israélien sert de  » garantie ultime de sécurité » censée dissuader de la guerre, mais surtout  » dans la guerre », c’est-à-dire si l’armée israélienne devait se trouver en mauvaise posture. Mais pour que le nucléaire serve de  » bouclier définitif de sécurité« , il faut qu’Israël empêche par tous les moyens que des Etats hostiles  arabes ou non-arabes, puissent détenir l’arme nucléaire, car, cela  annulerait l’avantage israélien.

C’est ce qu’on appelle  » la doctrine Begin« . En effet, dans une déclaration, le jour même de l’attaque de la centrale nucléaire irakienne d’Osirak, en 1981, Begin déclare  » Israël empêchera  toute tentative de l’adversaire d’acquérir des armes nucléaires ».
Déjà en 1979, les services secrets israéliens détruisaient, dans un port français, un entrepôt où était déposé du matériel destiné à la centrale nucléaire irakienne. Plus tard, dans les années 80, de nombreux ingénieurs irakiens et autres ont été liquidés par le Mossad. Mais Osirak  a été la première action  dite » préventive » menée par l’armée israélienne. Plus prés de nous, Israël a détruit des installations syriennes, au nord du pays, que l’Etat juif suspectait d’abriter des  » composants nucléaires ».

Ainsi, Israël se veut  » le gendarme nucléaire » de la région. Certes, ses agissements peuvent inquiéter, voire agacer les pays occidentaux par leur timing, mais, fondamentalement, il y a une sorte de  » consensus tacite » entre Israël et l’Occident quant à « son monopole nucléaire ».

La réaction des Etats arabes à la nucléarisation militaire d’Israël  s’est faite en trois temps. Le premier temps est celui de la cécité : les arabes ne croyaient pas en la capacité d’Israël de développer l’arme nucléaire et se montraient sereins en se gargarisant de propos rassurants. Le deuxième temps est celui du réalisme : face à un Israël doté d’armes de destruction massive, ils développent des capacités chimiques et biologiques et leurs vecteurs. Le troisième temps est celui de la contre-proposition : ils avancent la thèse de la «  zone exempte d’armes nucléaires« .

Cette dernière proposition, dont l’Egypte  a fait le fer de lance de sa politique étrangère, vise à éviter la prolifération, car, répète-t-on dans le monde arabe, « la présence d’un programme nucléaire israélien incite les autres Etats à développer des armes de destruction massive ». Le cas du nucléaire iranien atteste cette crainte arabe.

On perçoit bien, dans ce raisonnement, ce qu’il est convenu d’appeler  » le dilemme de sécurité » où le  nucléaire israélien, conçu comme  » garantie ultime de sa survie« , est perçu  par ses voisins comme une  » menace » à leur propre sécurité et donc comme un « incitant » à la course des armements de destruction massive.

On peut en déduire que le nucléaire israélien a été un facteur déclenchant de la prolifération. En voulant  » imposer un régime de sécurité« , c’est-à-dire en forçant les autres acteurs régionaux à se plier à ses exigences,  Israël empêche  la formation d’un véritable  » régime de sécurité partagée »  » où chaque acteur se sentirait en sécurité. On peut même aller plus loin et faire l’hypothèse que le nucléaire israélien, censé garantir la sécurité d’Israël, en tant qu’arme absolue, a produit davantage d’insécurité pour Israël, en multipliant les  Etats « proliférants » qui ont l’avantage –sur lui- de disposer de suffisamment d’espace pour échapper à une destruction totale.

Ainsi, en faisant la sourde oreille aux appels pour une  » zone exempte des armes nucléaires »  et en cherchant à détenir le  » monopole » de l’arme ultime de dissuasion, Israël annule, de fait, son avantage qualitatif sur les pays voisins et par là sa capacité de  » sanctuarisation agressive« .

En effet, Israël détient, jusqu’à ce jour,  une supériorité, dans les guerres conventionnelles, sur ces voisins. Mais si ces voisins se nucléarisent à leur tour, Israël ne sera plus supérieur mais égal, voire inférieur à eux. Voilà pourquoi Israël veut empêcher l’Iran de détenir l’arme ultime, et en interdire l’accès aux pays arabes. Jusqu’à maintenant cette stratégie d’endiguement et d’empêchement, lui  a réussi, non sans complaisance de ses alliés occidentaux, mais le pourra-t-il dans le futur, et à l’infini ?

C’est dire toute l’importance que revêt le Traité de Non-prolifération nucléaire( TNP). Ce Traité a été signé le 1er juillet 1968 et il est entré en vigueur  le 5 mars 1970, en pleine guerre froide. Il visait à créer une sorte de statu quo entre Etats nucléaires et non nucléaires et empêcher la prolifération. Les Etats peuvent accéder au  nucléaire civil mais en échange ils doivent autoriser les inspections. L’Iran et la plupart des pays arabes l’ont ratifié. >De ce fait, aucun article du Traité n’interdit à  l’Iran de développer le nucléaire à des fins pacifiques  à condition , toutefois, que le pays se soumette à des inspections périodiques . Or ce qui pose problème, dans le cas iranien,  c’est cette partie de cache-cache qui agace la communauté internationale et fait douter de ses véritables intentions.

C’est le premier problème que pose le Traité : comment faire pression, voire punir un pays signataire qui  triche  comme c’est le cas de l’Iran ? Mais le deuxième problème est autrement plus interpellant : comment  assurer l’universalité de l’application du Traité puisqu’il y a des pays comme Israël, qui ne sont pas signataires, et qui contribuent à la prolifération ?  Est-ce que ce manque d’universalité dans l’application du Traité ne donne pas un avantage à ceux qui sont  en dehors du Traité de Non-prolifération ? Ces questions jettent une ombre sur une entreprise louable dans son principe, mais ô combien ambigüe dans son application.