04/08/2010

Pétrole et générations futures

Par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

La revue « pétrole et gaz arabes », dans sa livraison du 16 juillet 2010, rapportait une information surprenante. Lors de sa dernière visite à Washington, le 1er juillet, le Roi Abdallah s’est entretenu avec des étudiants saoudiens. Voici ce qu’il a déclaré: « … Au cours d’une réunion du Conseil des Ministres, je leur ai dit (aux ministres) que Dieu leur accorde une longue vie (… ) que j’avais ordonné l’arrêt de toute exploration pétrolière (…) Il faut garder les réserves en terre pour nos fils et les fils de nos fils  et nos héritiers, si Dieu le veut« .

Ce n’est pas la première fois que le Roi d’Arabie Saoudite se prononce pour le ralentissement, voir la suspension des travaux d’exploration. Déjà en 2008, il déclarait : « Chaque fois qu’il y a de nouvelles découvertes, laissez-les dans le sol (…) nos enfants en auront besoin« .

Comment s’explique cette subite préoccupation pour le sort des générations futures alors que, pendant des décennies, le géant pétrolier de la péninsule arabique ne ménageait aucun effort pour inonder le marché de son pétrole, jouant, à l’occasion, le rôle de « swing producer« , producteur d’équilibre ?

Ce n’est certainement pas pour le seul souci du père de famille pour l’avenir de ses enfants. La vraie réponse réside davantage dans l’évolution du marché pétrolier. Cela ressort d’ailleurs d’une déclaration faite déjà en 2008 par le ministre saoudien du pétrole: « les projections  de la demande sont en baisse, celles des énergies  de remplacement sont en hausse. Nous devons donc faire une pause.  »

Avec des réserves prouvées estimées à plus de 260 milliards de barils, une production journalière de 12 millions de barils et des coffres pleins de fonds souverains, l’Arabie Saoudite, dont la population totale oscillerait autour de 30 millions d’habitants, soit moins que le Maroc, est le seul pays qui peut se payer le luxe d’une pause: tous les autres pays arabes pétroliers ont le couteau sous la gorge: leurs besoins sont énormes et leur production énergétique est relativement faible. Par conséquent, ils sont à pied d’œuvre et leurs travaux d’exploration se poursuivent sans relâche, comme c’est le cas de l’Algérie.

Dans cette course frénétique, il y aurait une sorte de crainte d’être pris de court: c’est à dire de voir leurs ressources épuisées, voire déclassées par d’autres énergies, avant d’avoir construit une économique post-pétrolière. Faut-il rappeler que les hydrocarbures représentent plus de 90% des exportations algériennes  faisant engranger à l’Algérie la coquette somme de plus de 400 milliards de dollars, en valeur cumulée, entre 2000 et 2009?

Au vu des besoins du pays, chaque baril de pétrole, chaque m³ de gaz compte. Et pas question de faire une pause: le pétrole irrigue une économie rentière et un Etat glouton. Aussi l’Algérie cherche-t-elle à développer l’exploitation de ses ressources ou du moins, l’exploration afin de « parvenir à une meilleure connaissance possible du potentiel de son domaine minier ».  Depuis 2000, pas moins de 123 découvertes d’hydrocarbures ont été réalisées par la Sonatrach algérienne et ses partenaires étrangers. D’ailleurs, la Sonatrach ne cache pas ses ambitions d’internationalisation en acquérant de nouvelles réserves dans d’autres pays.

Pour les profanes, tout cela paraît hermétique. Mais la réalité est bien simple: l’Arabie Saoudite qui produit 6 fois plus d’hydrocarbures que l’Algérie,  dispose des réserves les plus importantes du monde, et dort sur un coussin financier moelleux, peut se permettre une pause car l’essentiel de ses infrastructures est déjà construit. Tandis que l’Algérie, qui a pourtant consenti d’importants investissements dans ses infrastructures, notamment les liaisons gazières internationales, se trouve confrontée à d’énormes chantiers à venir en matière de construction de logements, d’infrastructures de transport, de collecte et traitement des déchets, sans oublier les équipement scolaires et le développement du secteur de l’emploi. Dans ces conditions, elle ne peut pas se permettre une pause dans la mise en exploitation de nouveaux gisements.

Ces orientations différenciées entre deux pays arabes  pétroliers et gaziers sont le reflet de deux raisonnements différents: d’abord, celui de l’Arabie Saoudite pour laquelle le prix pétrolier d’équilibre est de 75$/b. Or, ce prix est atteint, vendredi 9 juillet 2010: c’est à ce niveau que les prix à terme des bruts légers de référence s’établissaient à New York comme à Londres à la clôture de la bourse. Donc, le marché n’est pas demandeur et par conséquent inutile d’exporter davantage. Et comme les perspectives économiques mondiales demeurent moroses, ou en tout cas incertaines, il est même inutile de chercher de nouvelles découvertes.

Le raisonnement algérien est tout autre: se hisser au rang d’un acteur énergétique incontournable quitte à développer une boulimie énergétique, en Algérie même et à l’étranger. Donc davantage d’investissements dans les travaux d’exploration, davantage de contrats dans la production, davantage de liaisons gazières transcontinentales (MEDGAZ) (entre l’Algérie et l’Espagne) (GALSI) (entre l’Algérie et l’Italie) et le Trans-sahara Gas Pipeline (TSGP) entre le Nigéria et l’Algérie via le Niger (opérationnel en 2015). Les investissements de la Sonatrach dans l’augmentation des capacités en amont, dans le transport et  dans les raffineries en aval ont totalisé 11,8 milliards de dollars en 2009, un record absolu.

Au vu de cette frénésie énergétique, l’Algérie n’oublie pas le solaire où des projets colossaux sont en discussion. Saura–t-elle en faire profiter toute sa population et préparer un bon avenir pour ses générations futures ? Je le souhaite, mais au vu des performances passées, rien n’est moins sûr. Parviendra-t-elle à sortir de l’économie rentière  et donc de l’Etat rentier ?  Sans doute, mais dans combien de temps?  Une génération ou deux générations : je ne sais pas car le futur nous éclaire davantage sur le passé que le présent sur le futur .Sera-t-elle enfin  l’Arabie Saoudite du Maghreb ? Peut-être, mais sans les Lieux Saints de l’Islam.