04/09/2010

Alliance des Civilisations (1)

Par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Je viens de participer, à Barcelone, à une table –ronde sur l’Alliance des Civilisations. C’est un projet que je soutiens mais qui, malgré tout, demeure pour moi problématique. Je voudrais vous faire part de mon analyse en examinant le projet, le postulat et le problème. Je me limiterai dans cette chronique à vous présenter la genèse du projet et son soubassement intellectuel .

Le Projet

Rappelons d’abord la genèse du projet : l’idée d’une « Alliance des civilisations » a été lancée le 21 septembre 2004, par le premier ministre espagnol, José-Luis  Rodriguez Zapatero, lors de la 59ème session de l’Assemblée Générale des Nations-Unies. Conçue dans la foulée des attentats terroristes qui avaient endeuillé l’Espagne, en mars 2004, l’initiative visait à prendre le contre-pied de la réaction calamiteuse du président Bush après les attentats du 11 septembre. A rebours de la confrontation fantasmée entre l’Axe du Bien et l’Axe du Mal et surtout de la « guerre contre le terrorisme » , l’initiative espagnole mettait en avant l’indispensable  » alliance des  civilisations » pour dresser un front communcontre tous les  » extrémismes »  , assécher les marécages du ressentiment, et éviter les coupures traumatisantes: Eux et Nous, Islam-Occident,  civilisation judéo-chrétienne -civilisation musulmane.

L’idée sous-jacente à l’initiative espagnole est que l’Occident n’est pas en guerre contre l’Islam. Mais que l’Occident et l’Islam sont en guerre contre le fanatisme et l’extrémisme d’où qu’ils proviennent. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si le projet de l’Alliance des Civilisation est présenté à la Ligue Arabe, en décembre 2004, et  rapidement soutenu par la Conférence islamique, et que, très tôt,  l’initiative  recueille l’appui du gouvernement Erdogan en  Turquie, qui en devient l’avocat  le plus convaincu.

L’idée séduit d’emblée l’ex- Secrétaire Général des Nations-Unis, Kofi Annan, qui  annonce  le 14 juillet 2005 le lancement d’un  » Forum de l’Alliance des Civilisations » et  met sur pied un groupe dit de  » Haut-niveau » , sous la conduite de Jorge Sampaio, ex-président du Portugal, censé non seulement mener une réflexion collective sur la question mais surtout lui donner un  » contenu opérationnel ». Tout cela est endossé par l’Assemblée Générale des Nations-Unies par une résolution du 20 octobre 2005 en faveur du dialogue des civilisations. Depuis lors, un premier rapport du Groupe de Haut niveau a été soumis au Secrétaire Général en novembre 2006, l’initiative a recueilli l’adhésion d’un Groupe d’amis (plus de 120 Etats) et plusieurs organisations internationales et régionales et plusieurs forums ont été organisés dans différentes capitales, le premier ayant été tenu à Madrid en 2007 et le dernier au Brésil . Les pays arabes et méditerranéens, faisant partie du Groupe des Amis, sont partie prenante dans une nouvelle initiative appelée  » Stratégie régionale méditerranéenne » qui s’inspire des principes fondateurs de l’Alliance des Civilisations, et dont les objectifs vont être arrêtés lors d’une conférence ministérielle qui se tiendra, normalement, à Malte  les 8 et 9 novembre prochain.

 

Le postulat

Mais quel est le soubassement intellectuel de ce projet de l’Alliance des Civilisations ?Que vise-t-il ? Pour répondre à cette question, j’ai dû lire les différentes interventions de Zapatero sur le sujet, les discours du Secrétaire Général des Nations-Unies, les différentes recommandations du Groupe de Haut-niveau et les déclarations des différents forums organisés jusqu’à ce jour. Je n’y ai pas trouvé une construction intellectuelle structurée, mais, j’ai pu dégager quelques idées-force, un peu disparates, portant sur la Méditerranée, la mondialisation; l’identité, la culture, l’extrémisme et le nécessaire dialogue. Je vous propose un condensé de ces idées-force.

1. Depuis les temps les plus reculés, la Méditerranée a été le lieu d’échanges, de mélanges, de métissages et que cette « fusion des différences » a constitué le legs méditerranéen. Certes il y a eu des conquêtes et des reconquêtes, des flux et des reflux, des victoires et des défaites, des djihads et croisades, mais au-delà, peut-être même à cause de tout cela, la Méditerranée a été d’abord le lieu de croisement des peuples et des cultures, et donc le lieu d’une fécondation réciproque. Ce constat , quoique banal, relève , néanmoins, de l’évidence historique.

2. La mondialisation a eu des effets paradoxaux : d’un côté, elle a certes raccourci les distances, facilité la communication, accru les échanges économiques et la circulation des personnes, mais de l’autre  elle a engendre tensions, méfiance, voire hostilité. Pour utiliser un raccourci, il y a eu globalisation des échanges et relocalisation des identités. Beaucoup de gens commencent à voir la mondialisation non comme une opportunité, mais comme une menace à leurs cultures, à leurs langues, à leurs traditions, à leurs modes de régulation interne,  voire à leur existence même en tant que groupe  structuré.

3. Ces effets paradoxaux de la mondialisation provoquent des « éruptions identitaires« , souvent basées sur des appartenances culturelles, principalement religieuses. C’est une sorte de rébellion contre la dilution dans le moule planétaire. Se construisent alors des rapports au passé qui passent par l’interprétation de l’histoire dans un sens qui renforce l’identité du groupe et  des rapports à l’espace, perçu à la fois comme lieu qui permet la reproduction du groupe ou de la communauté, et comme la fabrique des liens socioculturels, puisque cet dans cet espace que se crée le sentiment d’appartenance : « le chez moi définissant la relation à l’altérité et au voisinage ».  L’ensemble de ces rapports, au passé comme à l’espace social, est intégré dans le rapport de l’identité à la culture.

4. En soi, tout cela  ne pose pas de problème, sauf que la mondialisation, par la diffusion de modèles et de normes, exacerbe les identités fragilisées par la peur ou le manque et provoque des conflits, qualifiées trop rapidement d’identitaires où la religion est souvent  instrumentalisée. En effet, il n’est pas facile de vivre sa culture au sein d’une autre, pour utiliser les termes de M.Gauchet, car c’est  » vivre en marge et dans l’humiliation  de ne pas posséder les clés de l’univers dans lequel on évolue« .

5. Ces éruptions identitaires liées à une mondialisation  non-régulée, qualifiées de chocs de civilisation ou de  guerres des cultures ne sont en réalité que les projections des ruptures internes aux communautés, aux sociétés et cultures. De sorte que ce qu’on nous présente comme des guerres entre les cultures, n’est en réalité, que des guerres au sein des cultures entre ceux  qui sont tentés par le confort du  repli et ceux qui sont attirés par le grande large, fût-il gros de menaces.

6. Cette difficile adaptation à un monde en mouvement provoque des poussées de      fièvre identitaire qui, sous l’effet de l’instrumentalisation de la religion, peuvent prendre une tournure violente. L’affaire des caricatures danoises le démontre : lors que des modèles culturels se trouvent en compétition (le principe de la liberté de la presse versus le principe de la responsabilité) l’opposition  peut générer un conflit : ce dernier peut être facilement drapé d’une contradiction Occident-Islam et présenté comme un  » choc de civilisation ».

7. Cette représentation est lourde de conséquences, car elle enferme les individus dans des espaces clos et des cultures figées.  L’identité comme la culture sont des constructions sociales liées à un espace donné. Mais des constructions sociales en interrelation. Ce qui signifie que  toute identité, comme toute culture, est une relation et non une prison. C’est dans le contact qu’elles s’enrichissent et dans le repli qu’elles s’étiolent. Je rejoins ici Mohammad Barrada qui écrit : « Les cultures vivantes sont des cultures en mouvement, avec sédimentations et emprunts… l’identité n’est jamais immuable: elle bouge : processus interminable inachevé« . C’est ce qui fait que l’identité est  » « sorte d’Alchimie par laquelle, dans la dialectique de donner et de recevoir, un peuple  reçoit, transforme et fait sienne des influences venues d’ailleurs » (Doudou Diène, directeur de la division du dialogue interculturel de l’UNESCO).

8. L’Alliance des civilisations a dés lors pour but de réaffirmer, au-delà de toutes les oppositions liées au contrôle de l’espace et du pouvoir, ce lien entre les peuples et les cultures autour du bien commun  qui est la coexistence solidaire entre les nations.

Tout cela sonne bien à l’oreille. Et pourtant, ce projet  d’Alliance des Civilisations me laisse perplexe et quelque peu sceptique. Je vous dirai pourquoi dans une prochaine chronique.