07/09/2010

Alliance des civilisations (2)

Par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, Université Catholique de Louvain

 

Voir première partie.

 

Le Problème

Dans ma dernière chronique, j’ai rappelé le projet d’alliance des civilisations et son postulat intellectuel. Il s’agit grosso modo de dire que l’Occident n’est pas en guère avec l’Islam, mais que l’Occident et l’Islam son en guerre contre l’intolérance.

Tout cela me paraît fort sympathique sauf que nous nous trouvons ici dans un théâtre à double scène, où sur la première, un petit  cénacle de brillants esprits, sans doute compétents et certainement humanistes dissertent, savamment, de dialogue,  de tolérance et de paix, tandis que  sur  la deuxième scène, plus grande et plus tumultueuse, il y a une foule bigarrée, GSM à l’oreille,  qui se côtoie mais sans véritablement se parler ou dialoguer. Une foule souvent sous l’emprise de stéréotypes et de préjugés.

Ce théâtre à double scène est symptomatique du fonctionnement de notre époque où  ,d’un côté, on fait des sermons sur l’universalité des droits de l’homme et de l’égalité et on prêche le respect de toutes les cultures et  l’alliance des civilisations et de l’autre on pratique le droit à  géométrie variableon refuse la légitimité d’une élection parce qu’elle n’a pas produit les « démocrates »  que nous souhaitons, on réduit les cultures des autres à l’état de folklore, on les rabaisse au nom de la liberté et de l’esprit critique ou on les associe à la violence voire au terrorisme. Même la religion de l’autre, surtout l’Islam, devient l’objet d’un dénigrement systématique puisqu’on lui impute toutes les violences et tous les radicalismes sans se demander ce qui peut bien radicaliser une religion.

Ainsi le premier problème de l’Alliance des Civilisations c’est que c’est un discours déconnecté du fonctionnement du système international, car , par delà la verbosité œcuménique sur le dialogue et la tolérance, ce à quoi nous assistons c’est un système mondial où  un petit nombre de puissances, surtout occidentales, appelé  le  « happy few », décrète qui est un Etat noyau et qui ne l’est pas, qui est terroriste et qui est résistant, qui peut détenir l’arme nucléaire et qui sera sanctionné s’il cherche à la détenir, qui est « soldat otage » ou simple prisonnier.

Tout cela produit frustration, révolte et doute quant à l’instauration d’un système international équitable et éthique. Ce qui dès lors apparait comme « choc des cultures » n’est en réalité que la révolte de « matrices culturelles immémoriales » contre un ordre international injuste  inégalitaire.

Or, dans beaucoup de régions, surtout la région  arabe,  « la culture ce n’est pas une fioriture… »: Elle définit le rapport des Arabes à leur passé et  à l’espace. C’est ce qui reste aux Arabes quand ils ont tout perdu. C’est ce qu’on appelle  » la mémoire partagée ». C’est ce substrat intime et très localisé qui relie le groupe et le distingue. C’est ce qui distingue d’ailleurs la culture de la technique. Car si le GSM relie, la langue sépare. Il y a bien un temps technique et un temps culturel. Régis Debray le dit joliment : « … Après le chemin de fer, cochers et diligences ont disparu. Mais, nos rites, notre langue, nos structures familiales n’ont pas fondamentalement changé, le Coran et la Bible non plus… »

Ce qui signifie que « nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un ordinateur ». C’est ce qui explique qu’un système technique ne crée pas un sentiment d’appartenance.  Une culture, oui. C’est dire,  explique R. Debray, que « la culture n’est pas le lieu naturel de l’harmonie  puisque c’est le forge de l’identité et qu’il n’y a pas d’identité sans un minimum d’altercation avec un autre que soi » Ne dit-on pas souvent qu’on se pose en s’opposant ?  Et souvent le premier auquel on s’oppose c’est l’autre le plus intime (à l’intérieur de la famille, de la tribu, de la communauté) et le voisin le plus immédiat parce qu’il   est, en même temps, la différence la plus proche (Europe-monde arabe).

Reconnaître cela ne signifie nullement la vacuité de tout discours sur le « dialogue des cultures », mais c’est signifier, au contraire, que « tout dialogue consiste d’abord à mettre en évidence les a priori de chacun » et « à parler de  tout se qui fâche sans se fâcher » (R. Debray). Dès qu’on dit : « avec ceux-là, il n’y a pas matière à discussion », il n’y a pas de dialogue,  c’est affirmer que « le  Bien ne peut pas  discuter avec le Mal‘. Ce qui nous enferme dans une logique de confrontation permanente aux conséquences incalculables. Il serait plus sain de rappeler ce proverbe africain :  » Dans la forêt quand les branches se querellent, les racines s’embrassent« .

Un dialogue sérieux ne se fait pas entre deux camps retranchés dans leurs certitudes. Et il n’est pas, non plus, une démonstration d’une quelconque politesse entre « gens civilisés » qui se respectent. Il ne peut y avoir de dialogue avec celui qui estime avoir tous les droits notamment celui de donner des leçons au nom d’une « supériorité morale ». Une telle attitude pervertit le sens même du dialogue, qui se fonde sur la faculté d’écoute, de respect et d’humilité. Or, il n’y a pas de communication sans écoute : est-ce un hasard si la nature nous a pourvus de deux oreilles mais d’une seule bouche !

L’Alliance des Civilisations et le dialogue interculturel supposé en découler souffrent donc d’un problème : il y a des cultures avec satellites et hauts parleurs, qui clament l’excellence de leurs modèles et leur supériorité sur toutes les autres, et il y a des cultures qui vivent de l’orgueil de leur histoire ,qui se défendent comme elles peuvent contre le risque d’être aplaties par le rouleau compresseur d’une modernité qui les marginalise et multiplient des réflexes de sauvegarde immunitaires par un renforcement des « traits  identitaires » (..) .

Ce qui se passe à l’échelle globale, se passe également à l’intérieur des Etats.  L’exemple de la France est symptomatique : face à une immigration qu’elle peine à intégrer, on crée un «Ministère de l’Intégration, de l’identité nationale et de l’immigration ». Un ministère pour s’occuper de la sauvegarde de l’identité nationale, voilà quelque chose qui était impensable il y a trente ans. L’immigré serait-il donc devenu une menace pour l’identité nationale française ? Certainement pas. Mais il est de plus en plus perçu comme tel. Pire encore, dernièrement en France, on agite la menace de  » déchoir de la nationalité française, toute personne naturalisée, qui aurait commis un délit grave – comme le meurtre d’un agent de police. Les déclarations de Grenoble du président Sarkozy constituent dés lors une atteinte grave aux « Droits de l’Homme », sans compter que de tels propos renforcent les amalgames entre immigration et insécurité, ce qui est plus qu’une erreur, une faute. Rien d’étonnant, dans un tel climat de suspicion, que des groupes immigrés minoritaires et discriminés procèdent à un repli communautaire et un renforcement des traits identitaires distinctifs (barbe, voile, vêtements) « dans un réflexe de fierté et d’auto défense« .

Nous sommes là en pleine contradiction : A l’échelle nationale, une nation « civilisée » et sécularisée, comme la France, développe des réflexes de « nation ethnique », tandis qu’à l’échelle globale, la mondialisation techno-économique s’accompagne d’une balkanisation politico-culturelle. On assiste ainsi à un basculement vers des sociétés fermées et quasi archaïques.

Le dernier problème avec l’Alliance des Civilisations réside dans l’appellation même. Il y a, à l’évidence, des cultures différentes, mais qu’est-ce que les civilisations ? Quels en sont les traits distinctifs ? Sont-elles des espaces clos? Quelles sont leurs frontières ? Au nom de quels critères divise-t-on le monde en espaces civilisationnels ?

Sans doute a-t-on préféré « Alliance des Civilisations » pour prendre le contre-pied de Samuel Huntington avec  son « choc des civilisations ». On a privilégié la formule sur le concept pour des raisons de « résonance médiatique ». Je ne me satisfais pas de cette explication, d’autant que le terme « Alliance » est tout aussi nébuleux, car s’il peut y avoir une alliance entre Etats, il ne peut y avoir une alliance entre « espaces civilisationels si mal bornés ». En outre, on s’allie pour atteindre un objectif : lutter contre un ennemi, un fléau ou pour accroître le bien-être collectif, etc. mais quel est le véritable objectif de l’Alliance des Civilisations ? Le bien commun mondial pour une sorte de « paix éternelle » ?

Tout cela ressemble aux promesses fallacieuses des grandes idéologies et des grands messianismes. Il faut être modeste et donner  un contenu opérationnel au projet au lieu de se gargariser de belles formules: par exemple, multiplier les occasions de rencontres entre les peuples (aujourd’hui rendues difficile par les murs de séparation), renforcer l’éducation à l’altérité, car l’autre nous dit ce que nous sommes, lancer des jumelages d’école, de centres de recherches , de laboratoires universitaires,  multiples les rencontres entre artistes,  journalistes, hommes de lettres, Bref  apprendre à vivre avec la diversité . Ce qui suppose naturellement qu’on sache vivre entre soi.

Je termine avec trois dernières propositions:
1. L’Alliance des Civilisations doit cibler en priorité les jeunes, surtout en Méditerranée,  car le futur leur appartient : ils en seront les artisans. Multiplier dés lors les occasions d’une éducation à l’altérité c’est  poser les fondations d’une Méditerranée réconciliée. C’est donc dans l’éducation qu’il faut investir pour combattre la pensée sédentaire et circulaire qui tourne sur elle-même, comme une toupie, incapable de communication.
2. Il faut enseigner l’histoire dans un esprit d’ouverture, car l’histoire  constitue le champ où se construisent le savoir, la connaissance et les perceptions, où s’établissent les rapports à soi et aux autres mais aussi le terrain de tous les antagonismes.
3. Toutes ces propositions resteraient lettre morte si, parallèlement, la Communauté internationale ne s’investit pas dans le règlement des conflits qui gangrènent le système international et alimentent haine et revanche. Plus que tout autre conflit, le conflit israélo-palestinien structure le rapport entre le Monde arabe et l’Europe et le rapport entre pays musulmans et pays occidentaux, car aucun autre conflit n’est aussi chargé symboliquement et émotionnellement pour les protagonistes immédiats et leurs clientèles de l’extérieur.