04/09/2010

Régis Debray et Israël : acte II

par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Dans ma dernière chronique, je vous ai parlé d’un livre passionnant, décapant; tranchant, intitulé  » A un ami israélien » écrit par Régis Debray. J’ai aimé le style, apprécié l’écriture, admiré le franc-parler. Beaucoup d’autres auteurs mettraient des gants avant de critiquer la politique d’Israël, tant ils redoutent d’être taxés d’antisémitisme. Rappelez-vous le procès intenté à Edgar Morin et Sami Naïr et les pressions considérables exercées sur Pascal Boniface, directeur de l’Institut d’Etudes Stratégiques de Paris, cloué au pilori pour avoir  dénoncé la politique israélienne dans les territoires occupés. Au lieu de se laisser intimider, Boniface, comme on le sait, avait renchéri en écrivant un ouvrage remarquable intitulé  » Est-il interdit de critiquer Israël« ?

Régis Debray est de cette trempe d’hommes qui ne se complait pas dans le langage aseptisé, politiquement correct. Sans mâcher ses mots, il revient sur le caractère colonial d’Israël. Sans sourciller, il affuble, le ministre israélien des Affaires Etrangères, Liebermann,  du qualificatif peu glorieux de  » Le Pen israélien« . Et il s’offusque du double-poids, double-mesure, de la diplomatie française  » Le Pen israélien, écrit-il, est reçu sans remous ni cas de conscience à Paris, alors que le  Pen autrichien se fait renvoyer à Vienne« . Debray fait référence ici au fameux Haider, qui fût dirigeant autrichien d’extrême –droite.

Mais est-ce qu’il n’y a pas une forme d’antisémitisme qui se niche dans l’antisionisme surtout dans les communautés d’origine arabe, installée en Europe ? Debray  apporte une réponse pleine de nuances: « Oui, on pourrait déceler quelques fois de l’antisémitisme, mais,  » cet antisémitisme par procuration, ricochet du conflit israélo-arabe, relève autant d’une culture de chômage …que de l’effet parabole« . Il ne faut donc » pas prendre  l’écume pour la vague« , car cela reviendrait à prendre ses craintes pour la réalité.

Or, la réalité, est qu’il y a aujourd’hui plus d’islamophobie que d’antisémitisme. Debray le dit sans détours:  » La seule phobie, aujourd’hui enracinée…tolérée, sinon encouragée c’est celle qui stigmatise les minarets non les synagogues« .

Le chapitre que Debray  consacre à la Shoah et à son utilisation  est un condensé saisissant  d’humanité et de sincérité.  La Shoah, écrit-il, a été  » le crime des crimes » (p.52) et pour les juifs, un  » souvenir structurant« . Mais, attention, avertit Debray, « à l’abus de mémoire » (p.60). Et il ajoute cette phrase si juste :  » La tragédie du Proche-Orient c’est que la rue arabe est aveugle à la Shoah  tandis que la rue juive est aveuglée par la Shoah« (p.60). Je me flatte d’avoir tenu des propos similaires, mais Debray le dit plus joliment.

Cet aveuglement par la Shoah peut avoir des conséquences fâcheuses, car, écrit Debray, « Ouvrir à l’infini le temps de remords…ne va sans dangers » et  » …sans effets pervers ». Il en distingue trois:

1. La glaciation de l’histoire : il entend par cela que la sacralisation de la souffrance passée des juifs dissuade de penser politique et de regarder l’histoire en face , et il ajoute que le procédé  nazification des dirigeants arabes ( par exemple qualifier Nasser, Saddam Hussein ou Arafat d’Hitler) , « procédé courant en Israël« , rend la coexistence entre Israël et les Arabes non seulement impossible , mais aussi impensable. Et Debray de citer Begin  » si nous n’attaquons pas le Liban, ce sera Auschwitz« . Avec ce genre d’antiennes, commente Debray,  » un envahisseur peut creuser sa tombe pour éviter la mort« .

2. Le deuxième effet pervers de la victimisation, c’est l’auto-absolution. En voulant empêcher à tout prix un second Auschwitz, Israël se délivre  » un permis de tuer et de saccager« . Et Régis Debray de poser cette question fondamentale :  » Pourquoi sommer les palestiniens d’expier, à la place de l’Europe, un forfait qu’ils n’ont pas commis » ?

3. Le troisième effet pervers de la victimisation c’est l’auto-enfermement, avec, en ricochet, la glorification de la force et la sacralisation de l’armée. Debray est implacable dans l’observation :  » Remparés à l’intérieur d’une victimité-forteresse, les ayants droit n’ont plus d’yeux ni d’oreilles que pour leurs propres souffrances« .

Mieux encore, les pays européens sont appelés, quelques fois sommés, à  commémorer l’holocauste, organiser des cérémonies du souvenir, envoyer des écoliers se recueillir dans des camps de concentration.

Ainsi, selon Debray, cette perpétuation de la mémoire de la souffrance n’est pas sans danger : elle immobilise l’histoire, confère à Israël une impunité automatique, et le rend aveugle à la souffrance de ses victimes. Or, comme le rappelait cet autre écrivain lucide, Vidal-Naquet,  » Il n’est de mémoire que sur fond d’oubli, cet oubli menaçant et pourtant nécessaire« . Je dis moi-même la même chose, mais autrement :  » Celui qui oublie le passé, n’a pas de mémoire, mais celui qui ne l’oublie jamais n’a pas de tête« . J’entends par là que les vivants ne doivent pas devenir les otages des morts et le passé ne doit prendre séquestrer le présent  mais simplement éclairer les sentiers du futur.

Poursuivant sa réflexion sur la Shoah, Debray s’interroge sur le lien entre la Shoah et la création de l’Etat d’Israël. Pour lui, la Shoah n’a pas fondé l’Etat d’Israël, mais « elle fonde sa peur  qui fait de plus en plus peur à ses voisins« . C’est une pensée lucide car le projet sioniste est antérieur à la Shoah et la précède d’un demi-siècle au moins. Mais il n’est clair, et c’est bien  ma thèse, que si la Shoah n’a pas fondé l’Etat d’ Israël, elle n’a pas moins hâté sa création et facilité son  acceptation par les Etats occidentaux, qui, depuis lors, n’ont cessé de prodiguer à Israël soutiens et appuis de tous genres.

Rien d’étonnant dés lors que fort de tels soutiens, Israël ne se refuse rien  et Régis Debray de rappeler : l’emploi d’armes insolites et interdites, obus à fléchettes, billes à carbone, bombes à sous-munitions ; « la violation tranquille d’à peu prés toutes les clauses des diverses conventions de Genève« … et des conventions de Vienne qui stipulent l’inviolabilité de la valise, des véhicules et du personnel diplomatiques. Comment dés lors ne pas éprouver, constate Régis Debray, une grande tristesse, ici et là,  de  » voir l’épée  d’Israël renier la pensée juive« (p.117).

Je viens de vous résumer, chers auditeurs, un ouvrage d’un courage rare. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France et auquel Debray adresse son ouvrage, ne tarit pas d’éloges à son égard: » Je connais, dit-il, peu de gens en France capable de saisir la tragédie qui s’y déroule (au Proche-Orient) avec autant de finesse et d’acuité » (p.130). Il est vrai que Barnavi représente l’Autre Israël, celui, dit-il  » du sionisme à visage humain« , qui se situe aux antipodes de ce qu’il appelle  » le néo-sionisme messianique des Fous de Dieu« (p.137). Soit, mais on voudrait bien savoir que recouvre le terme de  « sionisme à visage humain » du point de vue palestinien …Je laisse la question en suspens. Les développements futurs y apporteront la réponse.