04/09/2010

Régis Debray et Israël : le courage de parler vrai

par le Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

En octobre 2006, Jacques Chirac, alors président de la République française, charge  Régis Debray d’une mission délicate : conduire une enquête de terrain sur la situation des diverses communautés ethno-religieuses au Proche-Orient. Quatre mois plus tard, le 17 janvier 2007, Debray soumet une première note  » diplomatique » sur la situation en Palestine. Plus tard, un vrai rapport circonstancié est transmis aux Autorités françaises. Ce rapport n’est pas rendu public. Debray est amer et déconcerté :  » Tout ce que vous dîtes sur le conflit israélo-arabe est vrai« , lui a-t-on répondu en substance, en haut lieu,  » mais en France, il n’est pas possible de dire publiquement ce que vous écrivez« . Ce déni de vérité conduit Régis Debray à publier deux ouvrages : le premier publié en 2008, intitulé  » Candide en Terre Sainte« , et l’autre publié en 2010, et intitulé  » A un ami israélien« .

J’ai lu avec soin les deux ouvrages, mais je vous épargne un long commentaire sur le premier. C’est plus qu’un rapport de mission et plus qu’une excursion dans le passé du Proche-Orient.  » C’est un journal de bord, minutieux et pertinent et une incursion dans le présent brûlant de la Terre Sainte. Debray ne cache pas son amour pour les juifs et son antipathie pour la politique israélienne. Il est affligé par l’humiliation des palestiniens qui ne sont pour rien dans l’holocauste. Il admire les  chrétiens d’Orient, passeurs de lumières et défenseurs d’une arabité séculière. Il se demande jusqu’à quand on va imposer aux musulmans d’Orient cette politique insensée du double-poids, double-mesure.

C’est sur le deuxième ouvrage que je voudrais m’appesantir: « A un ami israélien ». En 125 pages, Régis Debray nous offre la critique la plus acerbe des politiques israéliennes, mais sans un zeste d’antisémitisme, cet antisémitisme nauséabond qui fausse le jugement de nombreux faux amis de la Palestine. Dans ce livre, point d’acrobaties diplomatiques, point de circonlocutions, point de langue de bois, appelant un « chat un chat »  pour « se mettre en accord avec lui-même« , comme il dit. Certes, Debray sait qu’il aborde  » une rive bardée d’écueils » et qu’il va  » se brouiller avec la moitié plus un de ses meilleurs amis« . Tant pis : il assume le risque pris.  » Au fond« , dit-il,  » je me suis débarrassé d’un pavé sur la langue : je ne voulais pas crever sans l’avoir fait« . Alors il se jette à l’eau  et dit, tout haut, » a son ami israélien » ce que beaucoup de gens pensent tout bas.

Avec ce livre, Debray veut descendre de son piédestal de  » philosophe sage et rangé » : Il veut retrouver sa place de philosophe engagé, dérangé, peut-être même enragé face à tant de mensonges sur le conflit israélo-arabe. Mais il ne perd jamais la boussole : le propos est lumineux, le style rafraîchissant, l’empathie, aussi bien pour les juifs que pour les palestiniens, jamais feinte.

J’ai apprécié que son livre fût écrit en hommage à Daniel Barenboïm, fondateur de l’East-West  Orchestra qui réunit des musiciens juifs, arabes et occidentaux. J’aurais naturellement souhaité qu’il eût associé, dans son hommage, mon compatriote feu Edward Saïd, l’autre fondateur de l’Orchestre.

Mais qui est cet ami israélien auquel s’adresse Régis Debray? C’est Elie Barnavi, historien israélien, ancien ambassadeur d’Israël à Paris, et aujourd’hui partisan de la solution des deux Etats, et que Debray qualifie de  » sioniste pro-palestinien ». Qualificatif que récuserait l’intéressé, que je connais bien, pour avoir fait quelques débats avec lui.

Que dit Debray à son ami ?  » Je ne t’écrirai pas sans sympathie pour ce que vous fûtes et antipathie pour ce que vous faites – ou ce qui s’accomplit en votre nom« (p.14). Plus loin il le prévient contre » l’abus de mémoire » (p.60), « Oui, Israël est le peuple de la transmission de la mémoire. Or la transmission suppose de se mettre à part, de se démarquer : elle recèle une dose de repli sur soi, une possibilité d’autisme et de narcissisme« .

Cette phrase, sous d’autres plumes, aurait suscité un tollé. Rappelons-nous de cette levée de boucliers qu’avaient suscité, en son temps, les propos de Charles de Gaulle, qualifiant Israël de  » peuple sûr de lui-même et dominateur« . Debray semble s’en ficher comme d’une guigne des réactions outrées. Il le reconnaît  » Je sais qu’on va me tomber dessus, mais il y a quand même le privilège de l’âge : cela m’est indifférent« . Alors il se lâche.

Parlant des palestiniens humiliés aux check-points israéliens, il écrit  » devant  ces check-point où se presse à l’aube un bétail humain infiniment patient, infiniment soumis, malgré l’exaspération, j’ai honte« . Ce spectacle affligeant lui permet de revenir sur le « caractère colonial  » d’Israël. Vu l’âge de Régis Debray et  sa curiosité intellectuelle, il n’est pas improbable qu’il ait déjà lu le texte fondateur sur cette question de l’intellectuel juif français, Maxime Rodinson, texte publié en 1967, dans la revue  » Temps Modernes » et intitulé :  » Israël: fait colonial ». Ecrivant 43 ans après Rodinson, Debray va plus loin: Non seulement Israël devient  » symbole de colonialisme », mais c’est un  » Etat colonial qui ne cesse de coloniser, d’exproprier, de déraciner » (p.24). Régis Debray  dresse un état des lieux avec la précision d’un métronome : 18.000 maisons palestiniennes détruites, 750.000 palestiniens, depuis 1967, arrêtés à un moment où l’autre. 11.000 détenus. 500 à 600 barrages militaires en Cisjordanie.

Il en arrive à dénoncer cette fameuse « loi du retour » qui permet à tout juif « tombé de la planète Mars, de New York ou Odessa, de traiter l’autochtone palestinien en étranger  lequel doit lui mendier ensuite une autorisation pour accéder à son champ » (p.25) ou cueillir ses olives. Et il ajoute sur un ton quelque peu agacé :  » il n’était pas écrit que la fierté retrouvée d’un peuple signifierait un jour la dégradation, le morcellement méthodique du voisin, ni de réprimer, faire peur et humilier, puisse devenir une consigne » (p.25).

Pourquoi l’Occident, dont Israël se dit  » la citadelle avancée » laisse-t-il faire ? L’Europe, écrit Debray, n’est qu’une « ombre molle« ,… « Un comparse dans ses petits souliers« (p.104) insignifiance redoublée d’obligeance… « Elle fait d’Israël un partenaire privilégié, directement associé à ses travaux et décisions, puis plonge la tête dans le sable« (p.103). Israël devient ainsi, écrit Debray, un ado-roi avec  » des allures d’enfant gâté« (p.99). L’ami occidental  » n’a le droit que de fournir des armes, des crédits, des vetos, des immigrés faisant Aliyah, mais pas de droit de regard, encore moins d’interférer« (p.99).

Le jugement est sévère. L’Europe n’est-elle pas le premier pourvoyeur de fonds de l’Autorité Palestinienne? Certes, rétorque Debray, mais en aidant les palestiniens l’Europe ne fait que couvrir   » les frais d’occupation« (p.105), en soulageant d’autant le budget d’Israël. C’est la thèse que j’ai défendue moi-même dans mon livre  » L’Europe et la Palestine :des Croisades à nos jours (1999) ».

Quand à l’Amérique, il ne faut pas trop y compter. »L’Amérique« ‘, écrit Debray,  « c’est un grand Israël qui a réussi. Israël  c’est une petite Amérique qui est à la peine, mais tous les deux ont pour point commun de n’avoir de comptes à rendre à personne« (p.96). Tout est dit.

Je viens de vous résumer  la première partie d’un livre courageux, lucide, limpide et décapant. Je l’ai lu avec délectation. C’est sans doute une de mes meilleures lectures de cet été. La semaine prochaine, je vous promets de vous en dire davantage.