04/10/2010

L’Europe et ses adversaires intimes

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

On ne  compte plus  les conférences, séminaires, colloques   sur Islam-Occident ou sur  l’Islam en Europe ou l’Islam d’Europe….Je viens de participer, la semaine dernière, à Barcelone et Saragosse,  à trois séminaires sur ces questions. Je ne puis vous faire une synthèse de nos débats. Mais je vous propose d’esquisser une brève  genèse de la construction de l’imaginaire collectif  européen sur les musulmans et les arabes avant de traiter, dans les prochaines chroniques de l’imaginaire arabe et musulman sur l’Europe et l’Occident, puis de la question musulmane dans l’Europe d’aujourd’hui.

Nombreux sont les auteurs qui se sont intéressés aux imaginaires réciproques entre l’Occident et l’Orient et particulièrement entre l’Europe et les musulmans. Je cite, de mémoire, quelques titres : l’Orient imaginaire de Thierry Hentsch, l’image de l’Autre de Philippe Senac,l’Islam de l’Occident de Claude Liauzu, l’Europe et l’Orient de George Corm et l’Europe et l’Islam de Hicham Djaït. Des centaines d’autres écrits ont tenté de décoder la relation historique entre les différentes rives de la Méditerranée, mettant tantôt l’accent sur la notion de choc, d’affrontement, de conflit, de rivalité, et tantôt sur le métissage, le mélange et  la fécondation réciproque.

En réalité, l’histoire de la Méditerranée a été une histoire pendulaire : avec des conquêtes et des reconquêtes, des Croisades et des Djihads, des victoires et des défaites. Au cours des 14 derniers siècles on a vu défiler des événements majeurs comme la conquête arabe de la péninsule ibérique, les croisades, la prise de Constantinople, la bataille de Lépante, la colonisation européenne et les luttes de libération nationale. Une telle intimité historiquene pouvait manquer de marquer l’imaginaire européen, puis occidental, étant bien entendu que ni l’Occident, ni l’Europe ni, à fortiori, les mondes de l’Islam ne constituent des blocs monolithiques dotés d’un imaginaire unique.

Le premier contact des européens avec les musulmans, à partir de 711, est un contact guerrier. Tarek Ben Ziyad traverse le détroit qui, aujourd’hui porte son nom, et entame en 711 la conquête de la péninsule ibérique. D’emblée, en Europe, l’Arabe et le Musulman sont appréhendés comme des adversaires militaires craints certes, mais admirés pour leur bravoure et leur art de gouverner. Avec les Croisades à partir des 12 ème-13 ème siècles, les Musulmans sont perçus comme des adversaires religieux : les écrits de l’époque abondent de qualificatifs méprisants pour le Prophète et pour la religion musulmane. S’instaure alors lebinôme Islam-Christianisme. Avec la chute de Grenade en 1492, l’instauration de l’inquisition, les premières conquêtes de l’Amérique, les Arabes sont relégués dans la catégorie  de la   » différence ontologique » : ils ne sont plus perçus comme adversaires  mais comme différents. S’instaure alors la fameuse coupure en Méditerranée : Eux et nous. A partir de la Chute de Constantinople, en 1454, la figure du Turc menaçant se substitue à celle de l’Arabe. La bataille de Lépante, fin du XIème siècle est une sorte de riposte à la chute de Constantinople. La Sublime Porte connait son premier revers militaire d’envergure. La descente aux enfers se poursuit : la Turquie devient l’Homme Malade mais elle impose sa loi d’airain aux arabes de la Syrie jusqu’aux portes du Maroc…

Entretemps, l’Europe confirme sa puissance dans tous les domaines. Dés le 15éme siècle l’Amérique du Sud, devenue latine, est investie par les Espagnols et les Portugais et les autres puissances européennes préparent leur assaut colonial sur le monde arabe : l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte à partir de 1798 tourne court mais à partir de1830, la colonisation du Maghreb (sous différentes formes) et de l’ensemble des pays arabes, est engagée.

Pendant cette longue nuit coloniale, l’image des  arabes et des musulmans est variée : ils sont décrits comme indolents, immobiles, crasseux, fatalistes, voire fanatiques, mais on leur reconnait quelques vertus : solidarité familiale, accueil, hospitalité, simplicité. La lecture de la littérature européenne, surtout au XIXème, est à cet égard  instructive…Mais ce qui intéresse les colonisateurs ce n’est pas tant les habitants mais l’espace. Or celui-ci est catalogué comme « espace culturellement vide« . En parlant d’espace « culturellement vide », je fais référence à cette terrible phrase de Metternich,  qui au début du 18ème siècle, dit ceci  » Tout territoire situé en dehors des frontières de l’Europe est un territoire vide, pas nécessairement vide d’habitants, mais culturellement vide et donc passible de colonisation « , car  » la nature déteste le vide« . Des concepts comme « La mission civilisatrice de la France », ou « le fardeau de l’homme blanc » ou  » la destinée manifeste » servent de couverture idéologique pour justifier la colonisation.

Il faut dire que l’Europe a fait de tels progrès sur tous les plans  qu’elle en est arrivée à percevoir son parcours  comme exceptionnel. Cette conviction d’exceptionnalité produit un sentiment de supériorité, qui est, comme le rappelle Samir Amin, le fondement même  de l’Eurocentrisme. Déjà à partir du 17ème siècle l’Europe renoue avec son héritage grec et met en avant  ses  racines gréco-romaines, comme aujourd’hui on parle de racines judéo-chrétiennes. L’apport des Arabes et des Musulmans à la civilisation européenne commence à être minimisé voire occulté. Evincés de leurs propres espaces par la colonisation, voici les arabes évincés de l’histoire.

Cette annexion de la Grèce à l’Europe, décrétée par les penseurs de la Renaissance et puis plus tard par Byron et Victor Hugo (rappelez-vous de  » enfant grec ») est la préfiguration de lacoupure arbitraire en Méditerranée entre le Nord-Sud et entre le monde de l’Islam et l’Occident,  coupure suggérée comme permanente et allant de soi. La Méditerranée devient alors barrière entre Progrès et Immobilisme, entre tradition et modernité, entre esprit prométhéen et esprit fataliste, entre  raison et  métaphysique, entre l’Etat-Nation et l’Oumma islamique.

Je n’aurais pas ce long détour par l’histoire de la construction de l’imaginaire occidental, si les réalités présentes ne confirmaient pas la permanence des clichés hérités du passé. J’ai déjà traité sur cette antenne de l’islamophobie savante représentée par un certain Gougenheim qui dans un livre publié en 2008 récusait tout apport musulman à la civilisation occidentale. J’aurais pu multiplier les exemples plus récents encore…Mais ce qui m’interpelle ici, c’est que l’Europe continue, jusqu’à nos jours, à voir les arabes et les musulmans  comme « une inquiétante étrangeté »…Hicham Djait  prefère parler d' »adversaires intimes« , car on ne hait pas ceux qui nous sont totalement étrangers;  Germaine Tillion  parle d’ » ennemis complémentaires« , : tous les deux se posent en s’opposant ; et Claude Liauzu  voit  l’Orient comme « la différence la plus proche« .

L’arsenal de clichés et de stéréotypes, en Europe, sur les Arabes et les Musulmans a été alimenté par 14 siècles de frottement permanent. Il n’a pas disparu par miracle au XXème siècle. Mais la guerre froide l’a quelque peu relégué à l’arrière plan : l’ennemi rouge éclipsait l’ennemi vert de l’Islam. L’Occident avait besoin des arabes et des musulmans dans sa stratégie d’endiguement de la menace soviétique et communiste. C’est pour cela qu’il a noué des alliances stratégiques avec de nombreux pays arabes sans se soucier ni de leur système politique ni de leur rigorisme religieux. Qu’on se rappelle la mobilisation de volontaires musulmans dans la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan.

Mais depuis l’éclatement de « l’Empire du Mal » soviétique, pour utiliser la formule consacrée, l’Orient arabe et musulman réapparait comme un spectre : c’est l’Orient de l’inquiétude. Il resurgit dans la figure de Ben Laden, dans celle des militants barbus d’Al-Qaeda, et maintenant de plus en plus dans la figure de l’immigré musulman. Terrorisme, intégrisme, immigration, tels sont pour l’heure les mots-clé qui font l’essentiel de l’information occidentale sur l’Orient. Les représentations médiatiques réactivent les images d’un Orient éternel, guerrier, violent, machiste, fanatique et despotique… L’on se demande parfois si la fabrication de la figure de l’ennemi n’est pas un élément structurant de l’identité même de l’Europe et de l’Occident. Comment expliquer autrement l’article puis le livre de Samuel Huntington sur le « choc de civilisation » publié immédiatement après l’implosion de l’Union Soviétique ? Comment expliquer  cette déclaration du Commandant en chef  de l’Otan, le général Calvin, en 1993, c’est-à-dire bien avant les attentats du 11 septembre 2001 :  » La guerre froide, on l’a gagnée. Après cette aberration de quelque septante ans, nous voilà revenus à la situation conflictuelle vieille de 1300 ans, celle qui nous oppose à l’Islam« . Ces propos font froids dans le dos …Mais est-ce que les Arabes et les Musulmans ne versent pas de l’eau dans le moulin de l’islamophobie?