04/11/2010

Les Arabes ne voient pas leur bosse

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Comme le chameau, nous, les arabes, nous ne voyons pas notre bosse. Nous passons notre temps à dénoncer, condamner, juger, et nous  lamenter sur notre sort. Nous nous complaisons  dans une sorte de victimisation permanente et paralysante. Plaintes et complaintes, voilà notre exercice quotidien. Les « autres » nous divisent, pillent nos ressources, nous méprisent. La litanie de nos doléances est aussi longue que notre inaction. D’aucuns ont appelé cela  » le malheur arabe ». D’autres, le  » paradoxe arabe »: 350 millions d’arabes et tant de ressources dont regorgent notre sous-sol  et même pas un strapontin dans le concert des nations. 22 pays arabes mais qui se tournent le dos considérant souvent le voisin comme  » menace sécuritaire ».

Et au lieu de regarder la poutre dans nos yeux, nous ne cessons de nous braquer sur la paille dans les yeux des autres, notamment les européens et les occidentaux en général  qu’on affuble de qualificatifs peu glorieux : diviseurs, pilleurs, méprisants, arrogants.
Certains occidentaux le sont à l’évidence. Mais que faisons-nous, nous-mêmes, pour susciter le respect, faire barrage aux manœuvres qui visent à nous diviser, empêcher qu’on pille nos ressources ?  Les produits chinois envahissent les marchés européens, les ordinateurs sud-coréens côtoient les grandes marques américaines, les ingénieurs informaticiens indiens irriguent de leur expertise les grandes sociétés. Les Brésiliens exportent des avions. Et nous, nous vendons du pétrole et du gaz, un peu de textile, des agrumes, du cuir, du coton, des phosphates : bref,  rien qui démontre vraiment que nous sommes entrés dans le XXIème siècle de l’innovation, de la recherche scientifique, des technologies de pointe.

Rien d’étonnant que les Européens et les Occidentaux regardent du côté de l’Amérique Latine, de l’Asie et de l’Europe de l’Est : c’est de là que le vent du dynamisme souffle: nos vents à nous sont chargés de sable et d’odeur de souffre. Au lieu de brandir notre savoir, nos extrémistes brandissent le sabre. Et ce faisant, ils ternissent notre image davantage et alimentent les stéréotypes occidentaux sur les arabes et les musulmans. Nous ne cessons de dénoncer ces stéréotypes et nous avons raison.

Mais nous avons, nous aussi, nos stéréotypes sur l’Europe et l’Occident. Il suffit d’éplucher nos journaux pour les débusquer. Notre imaginaire est hanté par la peur et le manque. Alors nous déversons  notre colère sur les autres, surtout les occidentaux.

Certes l’Amérique a moins bonne presse chez nous que l’Europe. Mais celle-ci n’échappe guère à nos égratignures : elle est frileuse, elle pratique le double-poids, double-mesure, elle stigmatise nos immigrés, elle interdit la Burqa, vote contre les minarets : bref elle ne nous aime pas. Certes tous les arabes et tous les musulmans arabes ne partagent pas ce sentiment, mais force est de reconnaître que qu’il percole dans de larges segments de nos sociétés.

Ce désamour de l’Europe et de l’Occident n’est pas le fruit  du hasard : c’est une construction sociale. On ne peut le dater, mais il est le produit d’une longue histoire où l’Europe et l’Occident ont exercé leur hégémonie sans mesure, provoquant, en terre arabe, des violences inouïes qui ont laissé  des blessures encore béantes et nourri des mémoires douloureuses.

Disons, à la décharge des arabes en colère, que l’histoire du rapport arabe avec l’Europe et l’Occident, depuis deux siècles jusqu’à ce jour,  a été  jalonnée d’événements  tragiques qui ont ébranlé  et ébranlent encore, aujourd’hui, les sociétés arabes et  influencent la manière dont les arabes regardent l’Europe et l’Occident. Certes la colonisation est derrière nous, mais ses séquelles sont toujours là : émiettement de l’espace arabe et  installation d’Israël au cœur du Moyen-Orient. Plus prés de nous, comment qualifier l’empressement occidental à livrer bataille à l’Irak pour le forcer à libérer le Koweït de ses griffes, alors qu’Israël colonise impunément les territoires syriens, libanais et palestiniens depuis des décennies? Comment justifier la guerre d’Irak  déclenchée par l’Amérique en 2003 et qui a mis le pays à feu et à sang ?  Comment expliquer  l’instrumentalisation des musulmans jadis comme boucliers dans la guerre antisoviétique et, aujourd’hui,  comme  épouvantails dans  les propagandes électorales de la droite et de l’extrême droite européennes?

Au vu de tout cela,  je comprends que l’imaginaire collectif arabe soit irrigué par de tels événements tragiques et par de telles instrumentalisations. Tant et si bien  que le monde arabe  est, jusqu’à ce jour, incapable de penser sa propre histoire  qu’en référence  à son Autre le plus intime et le plus proche: l’Europe.

Mais il ne faut pas trop noircir le tableau : dans l’imaginaire arabe, l’Europe est à la fois  aimant et repoussoir, objet de fascination et de répulsion. Elle attire, fascine, étonne par ses prouesses technologiques, ses pratiques démocratiques, son modèle social  et la liberté dont jouissent ses citoyens. Mais, en même temps, elle  révulse par son passé colonial, par son côté moralisateur, par sa complaisance à l’égard des politiques israéliennes  et son soutien à des régimes non-démocratiques, par  l’incohérence de sa diplomatie, et par son traitement de la   » question musulmane » chez elle. Rien n’atteste mieux cette double fonction de l’Europe, en tant que objet de désir et objet de rejet, que l’attitude de ces  jeunes maghrébins qui cherchent,  souvent au risque de leur vie,  à  rejoindre les rivages de l’Eldorado européen,  et qui , en même temps , sont capables, sans sourciller, d’égrener tous leurs griefs à l’égard de l’Europe et de l’Occident.

Le problème c’est que les souvenirs des douleurs du passé  ne passent  pas : ils sont  toujours présents dans les mémoires collectives. Pire encore , ces souvenirs douloureux sont entretenus , dans le présent, par des politiques européennes et occidentales perçues comme manquant d’équité, de cohérence, d’empathie  envers les arabes, les musulmans et les immigrés.

On a donc l’impression  que les Arabes peinent à sortir de cette écologie de la souffrance et que le passé prend en otage leur futur. Certes il est commode  d’adopter la posture de la victime de l’Occident, légitimant par les épreuves subies  par le passé, le désir de revanche et de vengeance ou la désignation d’un ennemi héréditaire, constamment stigmatisé. Mais cette attitude ne mène nulle part. Il faut donc que les Arabes cessent  d’évoquer leurs morts, de les invoquer voire  de les convoquer dans une quête désespérée d’affirmation de Soi par rapport à l’Autre européen et occidental. Le Japon est le seul pays à avoir connu un bombardement nucléaire  et il n’a certes pas oublié  ni Hiroshima ni Nagasaki. Mais il les a vengés en se surpassant. Cela doit nous servir de leçon.

Il est donc dommage que les appels enflammés d’Al-Qaeda à la vengeance contre l’Occident qualifié  d’ « athée, croisé et colonisateur »  rencontrent un large écho auprès d’une jeunesse arabe désorientée et en proie à l’angoisse de l’existence. Cet appel des groupuscules radicaux à un Djihad permanent  jusqu’ au triomphe final de l’Islam  est une insulte à notre humanité. Il ternit l’image des musulmans, il pervertit les principes fondamentaux de la religion, conforte les extrémistes en Europe et en Occident  dans leur peur d’un Islam conquérant et envahisseur, et  fragilise, par conséquent,   la situation des immigrés musulmans installés en Europe et en Occident.

Certes, et je l’ai souvent répété, dans ses rapports aux arabes et aux musulmans, l’Europe n’est pas sans reproches. Mais, nous les Arabes, sommes-nous au –dessus de tout soupçon ? Nous ne parvenons pas à cicatriser les blessures du passé, nous peinons à construire notre avenir, nous projetons à l’extérieur l’image de pays amorphes, divisés et autoritaires ainsi que l’image de sociétés inquiètes. Or le monde extérieur nous juge sur ce que nous sommes et l’image que nous projetons de nous-mêmes.

Prenez l’exemple de la Chine. Il y a 30 ans, c’est à peine si l’Occident y prêtait une quelconque attention. Elle était considérée comme irrémédiablement ancrée au passé et  rétive au changement. Certes, l’Occident  ne pouvait ignorer cette  » immense masse humaine », communiste de surcroît, mais  économiquement, il la traitait comme une  » quantité négligeable ».

Mais aujourd’hui, les entreprises occidentales se bousculent aux portillons, cherchant des opportunités d’investissement. Par milliers, les étudiants occidentaux apprennent le mandarin. Dans les fora internationaux, la voix de la Chine est écoutée et les dirigeants chinois sont souvent courtisés, quelques fois craints. Il n’y a peut-être pas d’empathie dans les relations Occident-Chine, mais les chinois sont davantage respectés.

Les Arabes doivent se faire respecter, à défaut de se faire aimer. Et contenu  des gabegies de nos Etats et des tumultes de nos sociétés, il y a loin de la coupe aux lèvres.