04/12/2010

Immigration arabe (surtout maghrébine) face à la xénophobie

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Série Immigration arabe 1/3

J’ai estimé à 6 millions, les immigrés d’origine arabe (naturalisés et non-naturalisés, régularisés et non régularisés) en Europe en 2010. En risquant cette estimation, j’ai pris en considération l’évolution de la population d’origine maghrébine (surtout marocaine) en Espagne entre 1997 et 2010, puisque le nombre des marocains est passé de prés de 100.000 en  1997   à 725.000, en 2010). C’est une multiplication par sept. Certes le cas de l’Espagne est exceptionnel, mais il est symptomatique des évolutions migratoires récentes, surtout en Italie et dans une moindre mesure en Grèce.

L’extrême droite européenne brandit le chiffre des millions d’arabes installés en Europe comme un épouvantail. Mais ces 6 millions ne représentent qu’un peu plus  de 1 % de la population totale des 27 pays de l’Union Européenne, estimée  à prés de 500. Mais si ce pourcentage est si insignifiant, pourquoi donc cette condensation de l’hostilité contre eux ?

La réponse me paraît limpide. En raison de sa différence ethnique, confessionnelle et nationale, l’immigration arabe et particulièrement maghrébine est devenue  l’objet privilégié sur lequel s’opère la projection fantasmatique des problèmes des sociétés européennes (sociaux, économiques, culturels, politiques, démographiques, nationalitaires), projection qui décharge sur l’immigration, surtout musulmane, les peurs, les angoisses et les blessures latentes. Car il ne faut pas perdre de vue que 3 immigrés maghrébins  sur 4 vivent en France et que la France, il y a à peine 50  ans, était au Maghreb comme puissance dominatrice et coloniale.

Avec l’apparition des beurs (2ème, 3ème ou 4ème génération), l’installation des Maghrébins devient une évidence. Or, pour les Français,  ce ne sont pas tellement des Français qui s’établissent, mais des anciens colonisés et leurs enfants. Ils accèdent à la parité et à l’égalité civile. Largement assimilés, en dépit des épisodiques poussées de fièvre, ils ne demandent qu’une chose : être reconnus comme des citoyens à part entière et non comme des citoyens à part. De ce fait, ils constituent une double menace : menace sociale de ne pas rester dans un statut d’infériorité, menace nationale d’être français sans s’identifier à la nation française. L’hostilité et le racisme qui se manifestent à leur égard trouvent ici leur source.

Dans cette logique, un processus d’exclusion se met en place. Des barrières sont dressées. La première est la barrière de la peau. Un douanier arrête un chauffeur parce que son faciès est maghrébin. Un portier de discothèque interdit l’accès à un jeune Marocain parce qu’il a l’air « basané ». Et un chef d’entreprise refuse la candidature d’un Algérien qui veut devenir représentant de commerce « parce qu’il a les cheveux noirs et frisés » et que « les clients n’aiment pas ça », une candidature  à un poste de travail n’est pas prise en considération  simplement parce que la signature  affiche le nom de  » Mustafa » ou de  » Karim ».

Curieusement, ce racisme de la « peau » et du  » nom »  vise surtout la 2ème et la 3ème génération de l’immigration. Assimilés culturellement, les jeunes Maghrébins qui ne sont ni immigrés (puisque souvent nés en Europe) ni étrangers (puisque souvent naturalisés), se sentent exclus socialement. De fait, plus les barrières culturelles tombent, plus il faut en inventer d’autres : le faciès (il n’est pas comme nous), l’origine (ce n’est pas un Européen de souche), l’Islam (pour l’extrême droite et une partie de la droite européenne, l’Islam est incompatible avec la laïcité).

Ce refus permanent de l’altérité maghrébine s’accompagnant d’un mépris pour la culture et la religion des jeunes Maghrébins  pousse ces derniers  à se replier sur leur culture et leur héritage, provoquant chez eux des écarts d’identité entre une communauté dont ils  se détachent  (celle de leurs parents) et une autre qui ne veut pas d’eux (celle des sociétés d’accueil).

Dans un certain sens, si l’affirmation de l’identité prend des formes passionnelles chez certains jeunes d’origine immigrée, c’est parce que, trop souvent, ils se  trouvent face au refus de la reconnaissance de leur dignité. Ainsi, le racisme naît quand la différence se rétrécit et lorsque les distances se raccourcissent. De fait, comme l’écrit Mohand Khélil : « les maghrébins font encore plus peur lorsqu’ils s’intègrent dans la société française  lorsqu’ils deviennent visibles, lorsqu’ils revendiquent le droit de sortir de l’anonymat ».

C’est alors que les racistes de tout poil commencent à égrener les griefs : les étrangers trichent dans l’accès aux droits sociaux (sécurité sociale, allocations familiales, etc), ils aiguisent le problème du chômage, font baisser le coût de la main-d’œuvre locale, alimentent la délinquance, perturbent la vie des cités. A ces arguments socio-économiques, s’ajoutent les arguments culturels, issus d’un arrière-fond ethniciste : ils sont non-européens et donc non-intégrables (ils ont une drôle de façon de manger, de se vêtir, de traiter leurs femmes, etc) et non-contrôlables (ils peuvent travailler pour des intérêts étrangers, constituer des cellules de terrorisme à la solde de puissances extérieures). Puis, il y a l’argument démographique (ils font des enfants comme des lapins, écrivait, sans vergogne, Oriana Fallaci) et donc, ils représentent une menace d’engloutissement des nations européennes. Certains brandissent  l’argument religieux (l’Islam est l’antidote de la civilisation judéo-chrétienne).Pour couronner le tout, il y a l’argument sécuritaire qui, depuis le 11 septembre 2001, amènent analystes et politiques à lire tout ce qui touche à l’immigration à travers le prisme déformant du « danger terroriste ».

Tous ces arguments ne résistent pas à une analyse sérieuse. Bon nombre d’ouvrages et de monographies ont démontré la faiblesse de leur démonstration et la pauvreté de leurs présupposés. Ainsi, la délinquance des immigrés est souvent proportionnelle à leur pourcentage dans le pays. Et si elle a tendance à se développer dans les centres urbains, c’est souvent parce que c’est dans les villes que se trouvent les poches de pauvreté et de chômage. De même, l’argument démographique n’a aucune pertinence. Les immigrés musulmans ne vont pas déferler comme « des hordes sauvages » et l’Europe n’aura pas besoin d’un nouveau Charles Martel pour les arrêter, à Poitiers ou ailleurs. Il est vrai que les taux de natalité dans les pays émetteurs sont plus élevés que la moyenne européenne, atteignant  2,0 à 2,5% par an, mais ils ont tendance à baisser de manière drastique. Aujourd’hui l’indice de fécondité d’une femme marocaine ou tunisienne urbanisée ne dépasse pas  1,8%  et les jeunes femmes du Maghreb ne font guère plus de 2 à 3 enfants maximum alors que leurs grandes mères faisaient 6 ou davantage. Il est vrai que l’Europe « ridée et vieillie » (selon la jolie formule d’Alfred Sauvy) fait de moins en moins d’enfants, mais ces constatations ne nous autorisent ni à postuler une invasion de l’Europe par  50 millions de musulmans d’ici 2025, selon les hypothèses  » apocalyptiques » de certains, ni à poser comme irréversibles les tendances démographiques actuelles, ni a fortiori à préconiser, de façon erronée, de combler le déficit démographique du Nord par de nouvelles immigrations de jeunes du sud (  voir section suivante).

Quant à l’association entre immigration et terrorisme, elle conduit à la diabolisation de toute une communauté à cause des agissements répréhensibles de certains groupuscules fanatisés en son sein. Certes les dirigeants européens multiplient les mises en garde contre la stigmatisation abusive de communautés musulmanes implantées sur le sol européen. Mais il est clair qu’au niveau populaire, tout ce qui vient de l’extérieur, surtout du monde musulman, est désormais suspecté de représenter un risque, voire une menace.

Cependant, il convient, à ce stade, de faire deux remarques importantes:

  1. L’islamophobie est en vogue en Europe, ce n’est plus un secret. De là à affirmer que l’Europe est raciste, il y a là un pas que je ne franchirai pas. Les législations européennes ne peuvent en aucune manière être qualifiées de discriminatoires, voire racistes. Certes, on a constaté certaines dérives, dans certains pays, que laissent penser à une évolution négative (référendum en Suisse en novembre 2010 concernant l’expulsion des délinquants, ou proposition de retrait de la nationalité à un français d’origine étrangère qui aurait attenté à la vie d’un agent de l’Etat (2010)), mais cela reste marginal.
  2. Comme cela a été démontré dans ce texte, le racisme populaire existe et cela est attesté par les sondages d’opinion dans tous les pays européens. Ce racisme trouve sa racine dans la peur de l’étranger proche, perçu comme une menace pour l’identité, la société et pour le vivre-en-commun. Cette peur se nourrit  des difficultés sociales au présent et des incertitudes du futur, dans un contexte de globalisation mal gouvernée et non maîtrisée, mais s’amplifie suite aux attentats terroristes commis en Europe et en raison des images de la violence qui sévit dans de nombreux pays arabes et musulmans, images projetées quotidiennement sur les écrans de télévision.  Tout cela est vrai, d’autant vrai d’ailleurs, que les populations européennes ont le sentiment quel’Etat de bien-être, installé depuis la 2nde guerre mondiale, se délite avec la crise économique et le projet européen lui-même se trouve grippé et incapable d’extraire les pays européens du marasme.

Cependant, ce qu’on rappelle moins souvent c’est la responsabilité de certains groupes d’immigrés dans la dégradation de l’image de l’arabe et du musulman. Le décrochage scolaire jette à la rue des centaines de milliers de jeunes dont beaucoup, pour survivre, s’adonnent à la petite délinquance ou au trafic de drogue. L’autoreprésentation en tant que  » victimes de discriminations »  pousse à l’isolement et au repli :  certains groupes d’immigrés s’enferment  volontairement  dans une relation conflictuelle par rapport à la société d’accueil . Tout cela n’est pas de nature à faciliter l’échange et l’interaction.

Et de surcroît,  cela est malsain car l’immigré passe sa vie avec les siens, ne s’intéresse plus à ce que ce passe autour de lui, et préfère rester brancher sur les chaînes satellitaires arabes. Physiquement il vit dans un pays européen, mais les nouvelles qu’il entend ne sont pas celle du pays de sa résidence. Il vote mais ne connaît pas les programmes électoraux. Les chaînes satellitaires le mettent en contact avec la langue arabe et les pays d’origine, mais participent, indirectement à son isolement et sa désaffection par rapport à la politique locale*

Il y a sans doute des raisons objectives, sociales, culturelles et économiques qui peuvent expliquer les replis communautaires, mais la vraie question est de savoir si l’immigré veut continuer à  vivre à part  ou devenir citoyen à part entière.

 

* Khaled al Hroob,  » les communautés arabes en Occident : déconstruire la mentalité de  » ghetto » après les événements du II septembre 2001″ (en langue arabe) in  Chou’un Arabiyyah, 2002, no.109, p.55.

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