04/12/2010

L’immigration arabe dans l’Union Européenne à l’horizon 2030

Par Professeur Bichara Khader
CERMAC, UCL

 

Série Immigration arabe 3/3

Il faut regarder le long terme pour préjuger de l’enjeu migratoire dans les rapports euro-arabes. A l’horizon de l’an 2030, la population arabe oscillera autour de 500  millions et celle de l’Europe des 27, sauf nouveaux élargissements, sera également de 500 millions. D’ici là, des Arabes, surtout maghrébins et, dans une moindre mesure, égyptiens, irakiens ou autres,  chercheront à s’installer en Europe. Il n’est pas déraisonnable de penser que la minorité d’origine arabe (immigrés et européens d’origine arabe), estimée en l’an 2010 à 6  millions, va doubler, voire tripler  d’ici 2030, sous le double effet de l’accroissement naturel et des nouveaux flux. Nous passerions dans cette hypothèse d’une minorité arabe ou d’origine arabe de 6  millions aujourd’hui à une minorité  de 12 à  millions, voire même de 18  millions à l’horizon 2030. Cela veut dire que les immigrés arabes pourraient constituer un peu plus de 2 % de la population européenne en 2030 dans l’hypothèse d’un doublement, et dans la deuxième hypothèse un peu plus de  3 %. C’est loin de constituer des chiffres alarmants. Mais il est vrai cependant, que tous les pays européens ne se ressemblent pas : en effet un doublement  voire un  triplement de la population arabe immigrée ou d’origine immigrée dans certains pays, comme la France, pourrait susciter des inquiétudes sociales car cela veut dire qu’il y aurait en France à l’horizon 2030 entre 8, voire même 12 millions d’arabes. Dans ces deux hypothèses, les immigrés arabes ou d’origine arabe pourraient représenter entre 12 à 16 % de la population totale.

Mais la majorité de ces Arabes seront des Européens par naturalisation, auront des comportements, des choix de vie, des aspirations alignés sur ceux des populations d’accueil. Ils continueront à se sentir musulmans, pour l’écrasante majorité, et chercheront à faire admettre l’Islam comme une religion à part entière. Mais contrairement aux thèses alarmistes et culturalistes qui prêchent une supposée incompatibilité entre Islam et laïcité, ces  musulmans européens intégreront, dans leur écrasante majorité, les valeurs de la laïcité. Ainsi  cet Islam européen sera de moins en moins une religion d’immigrés, mais une religion de musulmans d’Europe.

Personne à ce stade ne pourra affirmer si les Arabes installés en Europe enseigneront la langue arabe à leurs enfants et maintiendront leurs attaches culturelles avec les pays d’origine. L’exemple de l’Amérique Latine donne la preuve éclatante que lors qu’un immigré ou un fils d’immigré se sent tout à fait accepté et accueilli,  il finit pour s’intégrer dans la société d’accueil et  se fondre dans le creuset national. D’autant plus facilement d’ailleurs si les pays d’accueil s’affichent comme des pays d’immigration. Il faut remarquer cependant que d’autres facteurs ont contribué à  l’intégration dans le cadre latino-américain : notamment l’embourgeoisement rapide des immigrés arabes et la distance qui sépare le continent latino-américain des pays d’origine.

Le cas de l’immigration arabe en Europe est très différent :

  • ‘essentiel des immigrés est concentré dans le bas de l’échelle en termes d’emplois et de salaires et l’ascension sociale, quoi que réelle,  est plus lente;
  • les pays d’origine sont proches, les immigrés arabes y retournent et entretiennent des relations avec leurs familles ;
  • Les pays d’accueil demeurent frileux, et les problèmes d’islamophobie et d’arabophobie poussent aux replis communautaires et entravent l’intégration.

Mais tout cela peut évoluer : il n’est pas interdit de penser que l’islamophobie est un phénomène passager lié aux attentats terroristes en territoire européen ou même à la crise économique et sociale dans les pays européens. Si la culture de la  » peur » du  » musulman ou de l’arabe est combattue et si la situation économique s’améliore et l’activité reprend, l’intégration pourrait être davantage facilitée. Ainsi, un climat général apaisé, couplé à l’allongement du séjour, la scolarisation des enfants et la mobilité sociale finira par forcer l’intégration et la rendre inéluctable. La stabilité politique et sociale dans les pays d’origine, si elle se conjugue avec un développement économique durable, pourrait, à son tour, contribuer à cette intégration dans la mesure où elle atténuerait les peurs des populations européennes face aux instabilités et turbulences des versants sud-est méditerranéens et ainsi modifier le regard européen sur l’immigration, surtout arabe et musulmane.

C’est cette perspective optimiste qui pourrait permettre aux communautés arabes immigrées et expatriées en Europe de jouer un rôle positif dans les rapports euro-arabes. Premièrement parce qu’une meilleure intégration offrirait à ces immigrés ou expatriés des opportunités nouvelles en termes de mobilité sociale, d’investissement du champ politique*  et médiatique et donc  de capacités d’influer sur les décisions politiques des Etats européens. Deuxièmement, une meilleure intégration apaiserait les tensions entre européens et arabes, entre l’Islam et l’Occident, et renforcerait leur partenariat. Et enfin, une meilleure intégration  accroîtrait le  » brain gain », c’est-à-dire la possibilité des pays arabes d’origine de bénéficier de l’expérience, de l’expertise, et des investissements de leurs anciens émigrés.

Tout cela est un scénario optimiste, mais on ne peut pas écarter le scénario opposé, un scénario où l’islamophobie devient rampante produisant radicalisation des positions et replis identitaires. Dans ce scénario, les arabes immigrés ou d’origine immigrée deviendront les boucs-émissaires d’une Europe enchainée par ses doutes et ses peurs.

Nul, cependant, ne devrait douter des conséquences dramatiques d’un tel scénario, tant sur le plan interne, le vivre- en commun, que sur le plan externe, le rôle et l’image de l’UE dans son voisinage immédiat.

 

* Un article de Mezri Haddad , de 2008 , révèle que  sur 343 sénateurs français il n’y  avait que 4 sénateurs de la  » diversité culturelle » , dont trois PS et un  UMP , mais  sur les 577  députés ( législature 2007-2012) il n’y a pas un seul député de la  » diversité culturelle », à part Madame George Pau-Langevin , avocate d’origine antillaise.
Certes il y a deux ministres d’origine maghrébine, Mesdames Dati et Amara, mais la première a quitté le gouvernement  il y a un  an et la deuxième lors du dernier remaniement de novembre 2010