20/01/2011

Midi de la Méditerranée – Le retour des sociétés civiles arabes

Les Midis de la Méditerranée (17)

Le retour des sociétés civiles arabes

by

Salam Kawakibi
Directeur de Recherche au Centre Initiative pour une Réforme Arabe

Chercheur au Département des Sciences Sociales et Politiques, Université d’Amsterdam

Membre du Conseil Consultatif de l’Assemblée des Citoyens et Citoyennes de la Méditerranée (ACM)

Jeudi 20 janvier 2011

organisée par le Mouvement européen-Belgique et l’Institut MEDEA
au Mouvement européen-Belgique

Compte-rendu : Iman Bahri

 

Présentation de l’intervenant

par Charles-Ferdinand Nothomb, Ministre d’Etat et Administrateur de  l’Institut MEDEA

Depuis le 17 décembre 2010, la Tunisie est en proie à un soulèvement populaire sans précédent qui a finalement provoqué le départ de son président, Zine El Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Ces événements nous questionnent sur l’existence et le rôle de la société civile dans le monde arabe. Dans ce contexte particulier, l’orateur a présenté un état des lieux des sociétés civiles dans cette région en mettant l’accent sur les plus dynamiques d’entre elles. Il a tenté de mettre en exergue leurs particularités et leurs possibilités d’émancipation dans cette période de sursaut des revendications sociales. Il a également jeté un éclairage rapide mais profond sur les relations entre les sociétés civiles arabes et l’Europe, que ce soit au niveau des institutions européennes ou des organisations non-gouvernementales. Les derniers développements dans ce domaine en perpétuelle mutation, dont les récents événements de Tunisie, ont été évoqués et ont suscité un débat animé avec le public.

L’intervenant a commencé son exposé par une anecdote. Alors qu’il se promenait, il tomba sur une manifestation revendicative organisée dans les rues de Damas. Les policiers présents n’intervenaient pas pour réprimer le mouvement. Etant donné l’interdiction des manifestations en Syrie, cette scène était particulièrement étonnante et a provoqué une vive émotion chez M. Kawakibi, qui y voyait un signe d’ouverture dans ce pays étroitement contrôlé. Quelle ne fut pas sa déception quand il comprit que la scène était partie d’un tournage et que ces signes de changement étaient en fait fictifs.

Cette anecdote est représentative de la situation dans le monde arabe : le chemin est encore long pour arriver à l’ouverture et au pluralisme mais le processus est lancé. On le voit d’autant mieux en Tunisie actuellement où le mouvement populaire a obtenu des succès importants mais où l’avenir est encore à construire, en faisant face à des forces d’inertie influentes.

 

Le retour des sociétés civiles arabes

par Salam Kawakibi


La société civile dans le monde arabe

Le concept occidental de société civile a commencé à envahir le monde arabe après la chute de l’URSS et l’espoir d’une vague de démocratisation dans le monde.  Mais la société civile, en tant que telle, a toujours existé dans cette région, que ce soit sur des bases tribales ou familiales. Avec la chute du mur de Berlin, le concept a pris une nouvelle jeunesse et s’est imposé dans les discours politiques occidentaux, avec pour objectif de recycler et canaliser les forces islamistes et gauchistes dans le monde arabe. Durant cette période d’effervescence, un nouveau métier est né : celui d’entrepreneur de la société civile qui cherche à profiter des possibilités de financement offert par le monde occidental, à les capter en sa faveur. La conséquence en a été une prolifération des ONGs dans plusieurs pays arabes, tels que la Palestine, l’Egypte, le Liban et la Tunisie, signe alarmant de corruption et rarement d’ouverture, même si toutes les organisations ne sont pas soumises à cette logique.

Pour Salam Kawakibi, il existe trois types de sociétés civiles.

Tout d’abord, il existe une société civile réelle qui compte des organisations de terrain et qui œuvre de manière plus ou moins efficace à améliorer les conditions de vie locales dans des domaines divers (droits de l’homme, éducation, environnement, droits des femmes, etc.). Ces organisations sont nombreuses, souvent de petite taille et peu organisées. Elles ont peu de liens avec les bailleurs de fonds et n’ont que rarement les capacités de demander des financements directement. De plus, elles sont souvent le reflet de la culture politique locale avec, par exemple, une relève de père en fils. Pour renforcer cette catégorie d’organisations, il serait nécessaire d’allouer une partie des fonds occidentaux à la formation.

Il existe, à coté de cette catégorie proche du terrain, une société civile des cocktails. Ces organisations comptent des membres beaucoup plus occidentalisés et peu représentatifs de la société réelle, qui ont de ce fait un impact faible en termes de satisfaction des besoins de la population. Les ambassades européennes ont un rôle important dans le développement de cette catégorie.

Enfin, il existe des organisations proches de ou dirigées par le gouvernement, la monarchie ou les premières dames. L’intervenant les définit comme les GONGOs (governmental NGOs), les FLONGOs (First Ladies NGOs) et les RONGOs (royal NGOs). Ces organisations visent à faciliter l’obtention des fonds occidentaux pour, dans le meilleur des cas, les redistribuer aux petites ONGs locales. Mais il y a un risque important de captation des fonds et des gens en faveur de ceux au pouvoir.

 

La révolution tunisienne

La révolution tunisienne a été rendue possible par plusieurs développements dans le monde arabe. Tout d’abord, la création de Facebook et l’adhésion massive des Tunisiens ont joué un rôle très important dans le soulèvement populaire, en permettant une diffusion de l’information en temps réel, autant à destination de la diaspora tunisienne et de l’étranger qu’à l’intérieur du pays. Ensuite, la chaîne qatarie Al Jazeera a également permis une ouverture aux Tunisiens sur l’information dans leur pays. Par contre, la société civile tunisienne n’a pas joué de rôle dans les évènements. En effet, la répression féroce du régime Ben Ali a laissé une société civile faible et peu organisée. La majorité des organisations ont été soit infiltrées, soit réduites au silence. Pendant le régime Ben Ali, les ONGs tunisiennes présentes dans les évènements internationaux avaient pour principales missions d’offrir une vitrine au régime et de réagir à toute attaque contre celui-ci.

Aujourd’hui, le rôle de la société civile prend tout son sens pour faire le suivi de la révolution et garantir les acquis du peuple tunisien. Le peuple a besoin d’une élite de l’intérieur qu’il aurait choisi et qui porterait ses aspirations. On constate que le gouvernement de transition, qui est majoritairement composé de technocrates bien formés et efficaces n’ayant pas pris part aux exactions du régime, est pourtant contesté. Il ressort de ce constat une nécessité de faire le tri dans les rangs de l’ancien parti unique, le RCD, et de juger les responsables pour permettre le retour au calme.

 

Possibilité d’une contagion dans le monde arabe

Après que la révolte du peuple tunisien a provoqué la chute du régime de Ben Ali, l’enthousiasme a gagné la population arabe tout entière, espérant que le vent de changement tunisien continuerait son chemin sur la région dans son ensemble. Mais selon Salam Kawakibi, il ne faut pas s’attendre à une contagion dans la région dans un avenir proche car chaque pays a ses spécificités. C’est la conjonction des traditions particulières de la Tunisie (haut niveau d’éducation de la population, homogénéité de la société, importance de la classe moyenne, droits sociaux avancés et rôle « citoyen » de l’armée) qui a permis l’émergence et la consolidation de la révolution.

En Egypte, où les germes de la contestation sont pourtant évidents, il y a, en général, peu de mobilisation pour des causes politiques. De plus, le problème confessionnel rend difficile l’union des différentes communautés autour d’un projet et de revendications communs. Le pouvoir a en outre su ménager des marges de liberté d’expression dans la presse, qui offrent aux contestataires d’autres moyens que la rue pour s’exprimer.

En Lybie, la redistribution de la rente, la répression sanglante et l’absence de conscience politique rendent improbable l’idée de révolte.

Toutefois, le dernier sommet arabe a montré que les dirigeants arabes craignent pour leur stabilité personnelle et font tout pour se maintenir  au pouvoir. Ainsi, ils ont eu des réactions rapides pour se prémunir de tels évènements (transferts financiers, aides à la consommation, réalisation d’enquêtes sur la possibilité de mouvements sociaux dans leur pays, etc.).

 

Un rôle à prendre pour l’Union européenne

En ce qui concerne le rôle de l’UE dans la démocratisation du monde arabe, celle-ci est de plus en plus accusée de pratiquer la politique du « deux poids deux mesures ». En effet, l’article 2 des accords d’association prévoit une conditionnalité de respect des principes démocratiques et des droits fondamentaux de l’Homme. Pourtant, dans les faits, l’UE a contribué à maintenir certains régimes autoritaires au pouvoir (Tunisie et Egypte) alors qu’elle fait preuve de nettement moins de complaisance vis-à-vis du régime syrien, par exemple, qui a d’ailleurs refusé de signer l’accord d’association.

De plus, il y a une complicité manifeste du FMI et des puissances occidentales qui appuient des privatisations qui ne profitent qu’aux clans au pouvoir.

Les ambassadeurs européens ont en outre toujours présenté une image déformée de la Tunisie en mettant l’accent sur la progression du pays sur la voie de la démocratisation. Cette manipulation de l’information est très mal perçue par les sociétés arabes.

Aujourd’hui, la société civile se retrouve face à un champ de ruines et va avoir besoin de l’appui de l’Europe pour reconstruire le pays. C’est le moment idéal pour l’Europe de changer sa rhétorique en montrant que l’exemple de la révolution populaire peut être suivi ailleurs et en appuyant les sociétés civiles dans le monde arabe. Il est temps pour l’Europe d’effacer de son discours les références à l’exception arabe qui excuse l’absence de démocratie et la présence de régimes autocratiques par des arguments culturalistes, et au rempart contre l’islamisme. Les Arabes ne seraient pas faits pour la démocratie. Les Tunisiens et les autres peuples de la région sont en train de démontrer qu’il existe, en tout cas, une forte aspiration à la liberté et à la démocratie dans leurs rangs.

Il faudrait également repenser l’intervention européenne pour lui permettre de jouer un rôle constructif sans s’ingérer. Les réactions européennes devant le soulèvement tunisien ont suscité l’indignation et une grande déception parmi les sociétés civiles arabes. Le double discours des institutions européennes a gravement porté atteinte à la crédibilité de celles-ci. Les liens entre sociétés civiles arabes et européennes, par contre, sont restés intacts et pourraient constituer une alternative crédible pour maintenir le rôle de l’Europe dans le monde arabe.

 

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE SONT ORGANISÉS CONJOINTEMENT PAR L’INSTITUT MEDEA ET LE MOUVEMENT EUROPÉEN BELGIQUE.

INSTITUT MEDEA

Contact : Nathalie Janne d’Othée

Tel : +32 2 231 13 00

Email : Medea@medea.be

Site webwww.medea.be

 

MOUVEMENT EUROPEEN-BELGIQUE

Contacts: Laetitia de Fauconval et Lin Vanwayenbergh

Tel +32 2 231 06 22

Email : info@mouvement-europeen.be

Site web :www.mouvement-europeen.bewww.europese-beweging.be