07/01/2011

Tunisie : la révolte populaire, levier d’un changement politique ?

Depuis le 17 décembre 2010, la Tunisie est en proie à un soulèvement populaire sans précédent dans ce pays étroitement contrôlé, en réaction au suicide de Mohammed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits et légumes dans la ville de Sidi Bouzid. Son suicide, motivé par l’absence de perspectives professionnelles, a réveillé les complaintes sociales d’une frange importante de la société tunisienne. Parti de la région de Sidi Bouzid, le mouvement s’est vite propagé à d’autres villes du pays pour enfin gagner la capitale le 25 décembre dernier. Il s’est également étendu à diverses couches de la société dans un mouvement de solidarité. Face à ce bouillonnement de la société tunisienne, le régime de Ben Ali a usé de son répertoire d’actions classique : renforcement du contrôle des médias et de l’Internet pour ne pas permettre la « diffamation médiatique hostile à la Tunisie », usage disproportionné de la force et de la répression vis-à-vis des manifestants,  disqualification du mouvement qui serait, selon le Président Ben Ali, instrumentalisé politiquement par « certaines parties qui ne veulent pas le bien de leur patrie » et manipulé de l’étranger, ou encore attribution d’une enveloppe de l’équivalent de 3,3 millions d’euros à la région « sinistrée » de Sidi Bouzid.
Les sources du mécontentement populaire sont, à l’origine, économiques et sociales parce que la crise a mis au jour les défaillances du modèle de développement tunisien. Tout d’abord, il y a un problème d’inadéquation entre les larges investissements consentis en faveur de l’éducation et du savoir, qui font du pays une importante réserve de jeunes diplômés, et le modèle économique qui favorise les industries à basse valeur technologique, comme le tourisme, le textile et l’agriculture, plutôt demandeuses d’employés non qualifiés. Ensuite, le déséquilibre entre les côtes et l’intérieur du pays, à la faveur du développement du secteur touristique laisse certaines régions dans le besoin. Enfin, les libéralisations massives menées depuis les années 90 en font, certes, un bon élève du FMI mais contribuent surtout au creusement des inégalités sociales, par les coupes budgétaires et la mainmise du clan présidentiel sur l’économie qu’elles ont entrainées. Ces problèmes structurels, couplés à la crise économique, ont eu pour conséquence un chômage endémique des jeunes diplômés et une misère accrue des régions intérieures. Le pacte social tacite conclu entre le régime et le peuple tunisien, fondé sur l’échange du pouvoir d’achat contre la soumission de la société au régime et son renoncement aux libertés politiques, s’en est trouvé remis en cause.
C’est cette remise en question qui a mené les manifestations, d’abord centrées sur des revendications sociales, à prendre une tournure plus politique. En effet, il n’existe, dans le pays, aucun espace de débat ni aucun levier d’action pour affronter collectivement les problèmes nationaux. La liberté d’expression est bâillonnée. La société civile, soit réduite au silence, soit infiltrée par le parti présidentiel, se réduit à une peau de chagrin. Les médias tunisiens sont dociles et ne laissent pas de place à la contestation. Il n’y a pas d’opposition structurée car celle-ci a été dissoute ou décrédibilisée par le régime. Un autre catalyseur de la crise sociale réside probablement également dans la publication récente par Wikileaks dans presse étrangère d’un télégramme déplorant les excès quasi-mafieux du clan présidentiel et le système de prédation mis en place. Face à un tel système, la société est laissée impuissante. Malgré ce système politique fermé, la répression et le blocage de toute contestation, les jeunes n’avaient donc pas d’autre choix pour exprimer leurs revendications sociales et leur indignation que de sortir manifester.
Mais devant l’ébullition sociale actuelle, certains auront trop vite conclu à une fin proche du régime. C’est sans compter sur la puissance de frappe du régime qui a, certes, perdu une source de légitimité avec la crise économique, mais se concentre sur celle qui lui reste : la force et la répression. Autre point faible du mouvement, il n’est pas organisé et s’est concrétisé principalement par un soulèvement populaire spontané sans leadership fort pour le structurer. La fragmentation de l’opposition et son élitisme ne nous permettent pas de penser non plus qu’elle pourrait prendre le relais de la révolte populaire. Le vide politique créé par le régime rend aisni la structuration d’un mouvement de « libération » crédible d’autant plus difficile qu’il ne recevrait certainement pas le soutien des puissances occidentales alliées stratégiques du régime, dont le silence depuis le début de la fronde est édifiant et révèle une complaisance à l’égard de certains régimes autocratiques.
L’équipe de MEDEA