19/02/2011

Egypte : une histoire qui reste à écrire

par Jean-Philippe Timmermans,
Politologue,
collaborateur de l’Institut MEDEA.

Si les Egyptiens ne veulent pas voir l’armée prendre le contrôle total de l’après-Moubarak et voir l’histoire se répéter, il va falloir que l’opposition s’organise. Cette dernière ne dispose que de quelques mois pour proposer une alternative solide et cohérente.
Le désir de changement du peuple égyptien a fini par pousser son président à la démission. On ne peut être qu’admiratif face à sa détermination et le monde entier s’émeut de cette victoire du peuple au profit de sa liberté. L’événement est historique, d’une portée sans précédent. Mais la suite des événements offre de multiples scénarios ! Faire tomber Moubarak et croire que tout ira mieux est simpliste. Le système sur lequel était basé le régime autoritaire égyptien a été bâti et entretenu durant 60 ans. La corruption y est profonde et systématique. L’appareil bureaucratique est trop solidement ancré en Egypte pour le réformer entièrement en l’espace de quelques mois. Et d’un point de vue économique, les enjeux et les pressions sont extrêmement importants dans un pays de plus de 80 millions d’habitants. Le chantier, à l’intérieur du pays, reste immense !

Si les Egyptiens ne veulent pas voir l’armée prendre le contrôle total de l’après-Moubarak et voir l’histoire se répéter, il va falloir que l’opposition s’organise. Et puis il y a aussi le PND, le parti au pouvoir depuis plus de trente ans, qui reste omniprésent et infiltré dans la plupart des organismes socio-écono- miques. Ce parti comptabilisait deux millions de membres répartis dans le pays. Qu’il soit dissous ou qu’il reste dans le paysage politique égyptien, il va falloir lui créer une alternative. Les Egyptiens ne peuvent malheureusement pas compter sur les vieux partis d’opposition historiques, conduits par des leaders trop âgés et corrompus, vecteurs de message politiquement dépassés et en proie à de perpétuelles luttes intestines.

Les Frères Musulmans constituent la force d’opposition la mieux structurée et organisée. Cependant, bien que désireux de créer un parti légal et de jouer un rôle politique dans le futur gouvernement, ils ne désirent pas prendre les commandes et avaient d’ailleurs annoncé ne pas vouloir présenter de candidat aux prochaines présidentielles. Au sein de la confrérie, la tendance majoritaire est de se concentrer sur l’action sociale afin de s’imposer par le bas lorsque la population sera mûre. Malgré la motivation d’une grande partie de la jeune génération, la hiérarchie de la confrérie ne désire pas se brûler les ailes en politique. De plus, ils n’ont absolument pas le soutien du monde occidental. Une éventuelle prise de pouvoir par les Frères Musulmans engendrerait des retombées négatives dans la relation avec les pays occidentaux. Or, ces derniers sont conscients que l’Egypte ne peut faire abstraction du monde occidental, ne serait-ce que d’un point de vue économique.

L’alternative pourrait venir de l’opposition issue de la société civile. Mais l’union de cette opposition est toute relative. L’Association nationale pour le changement (ANC), menée par Mohammed El Baradei, est elle-même composée de différents mouvements sociaux comme Kefaya, le groupe Said Khaled ou le Mouvement du 9 mars. D’autres acteurs importants de la protestation, comme le Mouvement du 6 avril, ne font pas partie de l’ANC. Ces dernières années, une kyrielle de mouvements protestataires, aux revendications diverses et émanant de toutes les catégories de la société civile, ont vu le jour. Il va falloir que ces mouvements s’organisent et se muent en véritables forces politiques susceptibles d’alimenter les débats de leurs opinions et de peser dans la reconstruction politique du pays. Ils devront privilégier l’intérêt général et respecter les revendications de chacun.

L’opposition n’a que quelque mois pour proposer une alternative solide et cohérente au régime qu’elle vient de faire tomber. Au vu du nombre d’acteurs que composent cette opposition, il est possible que les dissensions internes finissent par engendrer un retour de certaines dérives anti-démocratiques. Et même si l’Egypte réussit sa transition démocratique, encore faut-il que l’homme choisi par la population ne se fasse pas rattraper par l’ampleur de la tâche à accomplir, par la lourdeur de la bureaucratie, par la corruption solidement ancrée dans bon nombre de secteurs, etc. Les Egyptiens ont rédigé le premier chapitre de leur révolution, mais le reste de l’histoire doit encore être écrit.

D’un point de vue régional, la chute de Moubarak est un événement d’une importance majeure. On ne parle pas ici de la déchéance d’un dictateur régnant sur un petit pays comme la Tunisie, on parle ici du renversement d’un autocrate à la tête du pays le plus peuplé du Monde arabe, allié de l’Occident, garant de la stabilité régionale, dont l’aura culturelle et politique rayonne sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Le précédent est plus que symbolique. Il rend légitime toute dénonciation du système autoritariste prédominant dans la région, et réalisable toute velléité de changement.

D’autres régimes pourraient tomber à court ou moyen terme sous la pression populaire, comme en Algérie, en Libye, au Yémen ou en Syrie par exemple. Ces chutes en cascade pourraient même atteindre les pays du Golfe, comme le témoigne les événements récents au Bahreïn. Il en résulterait de profonds changements géopolitiques au Moyen-Orient : la Syrie passerait sous domination sunnite et ses liens avec l’Iran pourraient en être affaiblis; la Jordanie pourrait passer sous domination palestinienne dont les réfugiés constituent les deux tiers de la population; l’attitude et les tensions envers Israël pourraient se radicaliser.

Tant que l’Egypte n’aura pas reconstruit un régime stable pour diriger ses affaires, son poids diplomatique sera nettement diminué. En ce qui concerne le conflit israélo-arabe, l’alliance des modérés (avec l’Arabie Saoudite) est affaiblie, et un rééquilibrage pourrait s’effectuer au profit des tenants d’une politique plus radicale envers Israël. Le rôle de médiateur qu’avait l’Egypte pourrait être remis en question.

Cette crise va fortement diminuer l’influence de l’Occident, et des Etats-Unis en particulier, sur la région. En effet, c’est une révolution du peuple, et le peuple arabe est profondément antiaméricain. Selon une enquête de la Brookings Institution parue en août 2010, 88% des Arabes jugent négative l’attitude des Etats-Unis par rapport au Moyen-Orient. L’opinion arabe est tellement hostile à Washington que 77% des Arabes considèrent les Etats-Unis comme une menace et 57% estiment que la sécurité régionale s’améliorerait si l’Iran disposait d’armes nucléaires. La Tunisie comme l’Egypte étaient des alliés des Américains. Il est peu probable que les changements en cours soient au bénéfice d’une entente accrue.

Le double langage des Etats-Unis et la facilité qu’ils ont de retourner leurs vestes affaiblissent également les liens et l’influence de Washington sur ses autres alliés régionaux. En effet, qui peut assurer au roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud que les Américains ne le lâcheront pas si la grogne venait à atteindre son pays, comme ils l’ont fait pour Moubarak et Ben Ali ?La situation égyptienne peut être potentiellement explosive pour toute la région. Les conséquences peuvent être très importantes. Elles peuvent être positives comme négatives. Ici aussi, l’histoire n’est pas finie. Et seuls les Arabes sont capables de l’écrire.

 

Opinion publiée dans La Libre Belgique du 18 février 2011.