04/02/2011

La révolution n’a pas la cote

Après la dégradation de la note souveraine de la Tunisie le 19 janvier 2011 par l’agence de notation Moody’s et de celle de l’Egypte le 31 janvier 2011 par les trois agences de notation (Standard & Poors, Moody’s et Fitch), Standard & Poor’s menace à présent de dégrader la note de l’Algérie, la Jordanie et le Maroc au moindre soulèvement social. Pour rappel, la note attribuée par les agences de notation à un pays a pour rôle d’évaluer la capacité de ce pays à honorer ses engagements sur base notamment d’une évaluation des risques économique et politique. Ainsi, dans un communiqué, Moody’s explique la dégradation de la note de l’Egypte « par l’augmentation récente et significative du risque politique ». L’agence affirmait également que « l’instabilité politique et les troubles vont ralentir la croissance économique de l’Egypte et affecter ses finances publiques. (…) Après une semaine de manifestations populaires, en partie violentes, le président égyptien Hosni Moubarak a remanié le gouvernement le 29 janvier. Mais les protestations ont continué ».
Avant les évènements récents, par contre, les agences de notation semblent ne pas avoir perçu de signe d’instabilité ou de risque politique particulier dans ces pays. La Tunisie et l’Egypte figuraient parmi les bons élèves du Fonds Monétaire International (FMI) et des agences de notation puisqu’ils respectaient l’orthodoxie budgétaire et offraient des opportunités d’investissements au monde occidental. Pourtant, la légitimité interne des régimes égyptien et tunisien était proche de zéro et l’équilibre politique n’y était assuré que grâce à l’important soutien des puissances occidentales. La répression, la torture, l’accaparement des richesses, la corruption, tout cela n’avait pas d’impact sur la stabilité politique selon ces agences. Au contraire, puisque ces conditions permettaient aux affaires de prospérer.
Aujourd’hui, les peuples tunisien et égyptien prennent leur destin en main et cherchent à se soustraire à la domination politique et économique des castes au pouvoir. Alors que ces mouvements créent de véritables espoirs de renouveau politique et économique parmi les populations arabes, les agences de notation et les institutions financières, elles, sont effrayées. Le vocabulaire utilisé par celles-ci trahit cette peur. Partout, il est question de risques, de contagion, d’instabilité. Jamais d’opportunités.  Ces agences s’empressent d’émettre un jugement négatif sans aucune considération du potentiel réel sur le long terme de la nouvelle situation et sans tenir compte des conséquences catastrophiques qu’une telle dégradation de la note pourrait avoir sur les mouvements d’émancipation. Le combat contre la dictature et la possibilité que ce combat s’élargisse à la domination économique créent de l’incertitude et ne sont donc pas bons pour les affaires.
En dégradant la note de la Tunisie, puis de l’Egypte, et en menaçant l’Algérie, la Jordanie et Maroc de dégrader la leur au moindre soulèvement social, les agences de notation Standard & Poors, Moody’s et Fitch montrent que la démocratie et la volonté du peuple ne font pas parties de leurs préoccupations à moins que celles-ci participent à des objectifs économiques et financiers. Mais pour l’heure, les marchés préfèrent les dictatures et comme le souligne Philippe Cohen dans l’hebdomadaire Marianne, la révolution n’a pas la cote sur les places boursières (Egypte : Davos s’inquiète, Moody’s sort la machette).
Iman Bahri