28/02/2011

Le lion de Damas n’est pas encore prêt à tomber!

par Jean-Philippe Timmermans,
Politologue
et collaborateur de l’Institut MEDEA

Alors que le Monde Arabe se révolte contre la plupart de ses dirigeants autoritaires, on peut s’étonner du calme relatif qui règne en Syrie. En effet, ce pays est un des plus répressifs au monde. Il est mené d’une main de fer depuis plus de 40 ans par une famille, les Al-Assad, issue de la minorité religieuse alaouite qui bénéficie des largesses de la famille dirigeante. Les geôles syriennes sont pleines de prisonniers politiques, les forces de sécurité sont omniprésentes, la torture est très répandue et la censure est quotidienne. Alors qu’attendent les syriens pour emboiter le pas ?

On peut citer plusieurs raisons expliquant le fait que la sauce révolutionnaire n’ait pas (encore) prise en Syrie. Il y a tout d’abord l’économie qui n’est pas suffisamment mauvaise pour justifier un changement de système. En effet, bien qu’ayant un PIB par habitant parmi les plus faible de la région, la dette publique, le taux de chômage et le pourcentage de la population en dessous du seuil de pauvreté ne sont pas si mauvais que ça.  Mais la situation économique de la Tunisie et de la Libye était également loin d’être catastrophique et n’a pas empêché le vent de la contestation de souffler et de faire tomber ces régimes.

Il y a aussi le caractère répressif du régime syrien. Discriminations, intimidation et détention arbitraire font partie du quotidien des Syriens. Bien qu’en recul ces dernières années, la torture reste régulièrement pratiquée en Syrie. Il y aurait aujourd’hui près de 18000 personnes enlevées par les services de renseignements et dont les familles n’ont aucune nouvelle. Les services de renseignements quadrillent la société de manière si efficace que tout mouvement de contestation est tué dans l’œuf. Si un citoyen se dresse contre le régime, le retour de manivelle est extrêmement violent. Mais la brutalité de Ben Ali et de Kadhafi a également immobilisé de crainte leurs populations pendant des années. Cela ne les a pas empêché de se révolter face à ces injustices.

Ensuite, il y a le fait que le peuple syrien constitue une véritable mosaïque ethnique et religieuse. Les multiples fractures au sein de la population sont incomparables par rapport à l’Egypte et la Tunisie. D’un point de vue ethnique, on retrouve une majorité d’Arabe, mais également des Kurdes, des Assyriens, des Turkmènes, des Arméniens, des Circassiens, etc. D’un point de vue religieux, deux écoles sunnites regroupent la majorité de la population. Il y a également trois branches chiites (dont les alaouites au pouvoir), des Druzes, au moins cinq églises chrétiennes, etc. Le caractère très hétérogène de la population rend plus difficile une mobilisation de masse. Cependant, cette mobilisation a pourtant été possible dans un pays aussi tribal et éclaté que la Lybie.

Enfin, le régime syrien défend depuis toujours le panarabisme, la lutte contre Israël et contre l’influence occidentale dans les affaires de la région. Ces valeurs sont largement partagées par la population, ce qui fait que Bachar Al-Assad bénéficie d’une certaine popularité au sein de son peuple. Grâce au contrôle des médias et à une communication très subtile, le régime a réussi à tourner les événements actuels en sa faveur. La diplomatie changeante de l’Occident et des Etats-Unis en particuliers est présentée comme une preuve de leur hypocrisie. La crise égyptienne est présentée uniquement comme une révolte du peuple face à la politique complaisante avec Israël et les États-Unis. En ce sens, le régime syrien fait passer la chute de Moubarak comme une victoire et un soutien du peuple arabe envers leur propre idéologie. Toutefois, les Syriens ne sont pas dupes. Eux aussi ont accès à une information non étatique via internet.

Alors qu’aucun de ces arguments ne suffit à lui seul, ils forment dans l’ensemble une combinaison crédible afin expliquer le manque de contestation populaire en Syrie. De là à dire qu’il n’y aura pas de mouvements de masse dans ce pays, il y a un pas qu’il  ne faut pas franchir. La situation régionale est explosive et la Syrie reste un buisson sec prêt à s’embraser à la moindre étincelle. Mais même si le vent de la révolte finit par atteindre la Syrie, il est fort probable que le lion de Damas défende son autorité par les griffes. Compte tenu des enjeux ethno-confessionnel, de la détermination du régime et la férocité avec laquelle il maintien l’ordre et le calme dans le pays, une explosion sociale a de grandes chances de prendre une tournure aussi dramatique qu’en Libye. Chaque Syrien se souviendra alors qu’il y a 30 ans de cela, la révolte de Hama fut réprimée dans le sang par Hafez Al-Assad, père de l’actuel président Bachar Al-Assad (Bachar « le lion » en arabe), faisant entre 10000 et 25000 victimes parmi les habitants de cette petite ville non loin de Damas.