03/03/2011

L’israélophilie des extrêmes droites européennes, une mise en perspective historique

Matthieu Bouchard
Université Paris 1



 

 

Plusieurs leaders européens d’extrême droite se sont récemment rendus en Israël où ils entretiennent des contacts de plus en plus nourris avec certains des éléments les plus radicaux de la classe politique locale[1]. Belges, néerlandais, suisses, suédois ou autrichiens, ces leaders entendent ainsi rompre avec l’antisémitisme militant ou latent de leurs prédécesseurs et se faire les champions de la théorie du choc des civilisations. Dans leur façon de voir, Israël serait l’un des remparts de l’Occident dans le conflit qui opposerait le monde arabe et/ou musulman au monde occidental. Dans son numéro du 8 décembre 2010, l’hebdomadaire français d’extrême droite Minute associe ainsi le titre « Ces droites qui misent sur Israël » au surtitre « Au nom de la lutte contre l’Islam »[2].

Selon certains spécialistes de l’étude des extrêmes droites, on assisterait à un renversement de paradigme d’ordre historique. En effet, s’il existe, à l’extrême droite, plusieurs traditions politiques, la plupart de celles-ci s’étaient accordées, de la fin du XIXe siècle jusqu’à la moitié du suivant, pour considérer et proclamer que la présence sur son sol de populations juives constituait, pour les sociétés européennes, un facteur de dégénérescence et d’instabilité : ces populations étaient donc à surveiller ou à éliminer. Après 1945, les mouvements politiques situés à l’extrême droite, comme en France le mouvement Poujade puis le Front national de Jean-Marie Le Pen, perpétuaient cette tradition antisémite en n’hésitant pas à attaquer des adversaires politiques en faisant allusion à leur judéité. Or, aujourd’hui, il semblerait que l’extrême droite, notamment au travers de ses mouvements les plus récents, ait une nouvelle lecture de la question juive, du moins dans sa dimension israélienne, en faisant des Juifs israéliens non plus des éléments allogènes de la civilisation européenne mais, au contraire, le rempart de celle-ci. Ce renversement est cependant à relativiser, en particulier – pour ce qui nous intéresse – pour la question de la place du sionisme dans les imaginaires d’extrême droite, au moins pour le cas français.

Spécialiste des mouvements d’extrême droite, Pierre Birnbaum a montré que, dans la France du début du XXe siècle, « le sionisme devient miraculeusement la solution rêvée des intellectuels antisémites car il remet en question leur intégration à la France et les incite à quitter le territoire national pour acquérir une autre nationalité. » Pour des antisémites, écrit-il, tels qu’Édouard Drumont, George Montandon, René Gontier, Louis-Ferdinand Céline ou Pierre Drieu La Rochelle[3], le « sionisme devient ainsi la solution miracle mettant un terme à la présence juive en diaspora[4] ». Sous l’Occupation, on lit ainsi dans le numéro « Le juif et la France », publié en septembre 1943 par la revue collaborationniste Notre combat : « Il faut un territoire-emplacement pour la réalité juive dans le monde. Il faut que dans ce territoire, nécessairement vaste, la révolution morale intérieure de l’âme juive puisse se faire par la mise en contact réel et direct du peuple juif avec son plus lointain passé […] Ce n’est qu’en se retrempant solidement que le Sionisme pourra entreprendre cet assainissement et cette « normalisation » du peuple juif, souhaités par ceux qui considèrent à juste titre son influence et son action comme délétères. » L’enthousiasme n’est cependant pas général car si une partie de l’extrême droite voit dans le sionisme une solution au problème juif, qu’il s’agisse d’exfiltrer les Juifs d’Europe ou de régénérer la nation juive en lui permettant d’agir en nation, une autre, certainement plus large, y voit plutôt et plus classiquement un instrument en vue de la domination du monde par les Juifs, un agent de l’impérialisme britannique et du grand capital ou un ferment du communisme[5]. À l’extrême droite, l’image du sionisme est ambivalente comme le sera, plus tard, celle d’Israël.

Pour l’instant, continuons de retrouver les fils et les traces de l’histoire de la sympathie que porte l’extrême droite, ou une partie l’extrême droite, pour Israël. En avril 1954, un article de Fidélité, le journal du Parti socialiste français, un groupuscule d’extrême droite, s’enthousiasme pour Israël, projet politique national en train de se réaliser, et titre – la connotation se veut positive – « Sionisme : fascisme juif ! », expliquant : « Le sioniste croit profondément à sa race, il lutte fanatiquement pour la renaissance de son peuple. […] Comme nous, nos camarades militants sionistes font face à des ennemis de leur idéal sioniste. Ils emploient les mêmes méthodes que nous. Ils connaissent le bourgeois profiteur du régime, le médiocre fataliste, le sémite combinard[6] ». Mais c’est surtout la guerre en Algérie qui pousse des militants d’extrême droite, comme ceux de la droite française d’ailleurs, à s’intéresser à Israël et à prendre le parti d’Israël dans les conflits proche-orientaux, souvent par analogie avec la situation en Afrique du Nord. Ainsi, dans « un des plus singuliers chassés-croisés de l’histoire des idéologies », l’extrême droite se découvre alors « des sympathies pour Israël par animosité contre les Arabes et par ressentiment contre l’Égypte ou l’Algérie[7] », note l’historien des droites René Rémond.

C’est par exemple le cas de la revue Rivarol. En février 1954, dans un langage qui rappelle celui de la France de Vichy, les Israéliens ne sont encore que ces « marchands et ces bavards » qui ne savent ni défricher ni cultiver la terre, « la bonne terre qui ne se donne qu’à celui qui sait la violer.[8] » En juillet 1954, Georges Lelong, ex-intendant de la police vichyste, fait des Israéliens des profanateurs de cimetières chrétiens au pays du Christ[9]. En septembre 1955, Rivarol explique que les Juifs américains ont monnayé leur appui au président Dwight Eisenhower en échange de son soutien à Israël[10]. Bref, il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil. En Israël comme ailleurs, les Juifs seraient toujours les mêmes : impropres au travail, profanateurs et comploteurs. Mais, en mars 1956, surprise : Pierre Dominique, ex-directeur de l’Office français d’information de Vichy, se met à réclamer des armes pour Israël, « un peuple de 1.700.000 âmes concentré sur la terre de ses ancêtres, une terre qu’on lui a chichement mesurée d’ailleurs, car les ancêtres du peuple juif habitaient à la fois la Palestine et la Transjordanie, où deux de leurs tribus étaient installés, [un peuple qui] a une autre valeur physique, intellectuelle et morale que M. Nasser ».

Pierre Dominique a bien conscience que la proclamation de son soutien à Israël et aux thèses, celle du grand Israël en particulier, qui sont celles des sionistes les plus radicaux, est à même de surprendre le lectorat de Rivarol. Il offre donc de se justifier : « Ça ne m’empêche pas, écrit-il ainsi, de m’élever avec la même force qu’hier contre les féodalités financières internationales, si violemment combattues jadis par Drumont, par Barrès, par Maurras, par Daudet. Ah ! Fichtre non ! Mais c’est que justement les Juifs, après avoir été longtemps les boursiers et marchands d’or, usuriers et Shylocks de l’Europe et de l’Amérique, sont, pour une part, devenus en Palestine (oh ! Rothschild n’en est pas, ni Mendès) une nation de paysans et de pionniers. Pour une part seulement, mais cette part là, voulez-vous que je vous dise, elle est la naturelle camarade de combat des 1.200.000 Français d’Algérie qui se sont battus, 126 ans durant, contre un sol difficile, épuisé par des siècles d’ignorance et de paresse, qui en ont tiré l’eau bienfaisante, qui en ont fait jaillir le long des routes, entre des écoles et des hôpitaux, des vignes et des oliviers. Pionniers ici et pionniers là.[11] » À l’extrême droite, Pierre Dominique n’est pas le seul à manifester de la sympathie pour Israël. Le député Jean-Marie Le Pen, en rupture de ban avec le mouvement Poujade suite à la division du groupe au moment de l’intervention de Suez, contr laquelle Pierre Poujade a pris parti[12], a, pour sa part « eu l’occasion pendant son séjour dans le Moyen-Orient de prendre contact avec les membres de l’armée israélienne et est revenu enthousiasmé et plein d’admiration », nous dit une lettre de la Fédération sioniste de France[13]. Et, en Algérie, peu de temps avant son indépendance, des militants français d’extrême droite se rapprochent des milieux sionistes locaux[14]. Dorénavant, pour une partie de l’extrême droite, Israël n’est ni un ghetto juif, ni la solution à la question juive en Europe, c’est avant tout le bras armé ou le rempart de l’Occident.

En 1967, l’israélophilie de l’extrême droite se fait encore plus visible avec des revues comme Rivarol et Aspects de la France ou des personnalités telles que Xavier Vallat, ancien Commissaire général aux questions juives du gouvernement de Vichy, et Lucien Rebatet, chantre de la Collaboration, qui prennent nettement parti pour Israël lors de la guerre des Six jours[15]. Si l’enthousiasme israélophile qui se renforce ne recouvre pas l’ensemble, loin de là, des mouvements d’extrême droite (la revue Défense de l’Occident choisit, dans la tradition de l’antisémitisme d’avant-guerre, de s’en prendre au Juif-fauteur-de-guerre), il crée cependant les bases des attitudes pro-israéliennes actuelles en ce qu’il fait d’Israël le rempart armé de l’Occident contre le monde arabe et/ou musulman.


[1] Jean-Yves Camus, « Contre l’islam, l’extrême droite européenne avec Israël », Rue89, 23 décembre 2010.

[2] « Ces droites qui misent sur Israël », Minute, 8 décembre 2010, p. 1.

[3] Pour ce dernier, voir Michel Winock, Le siècle des intellectuels, Paris, Le Seuil, 1997, p. 362.

[4] Pierre Birnbaum, « La France aux Français ». Histoire des haines nationalistes, Paris, Le Seuil, 2006 (1ère éd. 1993), p. 237-258 ; Pierre Birnbaum, « D’un État l’autre ? », dans Denis Charbit dir., Les intellectuels français et Israël, Paris, Éditions de l’Éclat, 2009, p. 29-42.

[5] C’est par exemple le cas de l’UFF de Pierre Poujade. Cf. Romain Souillac, Le mouvement Poujade. De la défense professionnelle au populisme nationaliste (1953-1962), Paris, Presses de Sciences po, 2007, p. 217.

[6] Joseph Algazy, La tentation néo-fasciste en France, 1944-1965, Paris, Fayard, 1984, p. 103-104.

[7] René Rémond, La Droite en France, Paris, Aubier, 1968, p. 272.

[8] « Israël n’est pas la terre du lait et du miel », Rivarol, 25 février 1954, p. 5.

[9] Georges Lelong, « Les bons Juifs chez eux », Rivarol, 1er juillet 1954, p. 4.

[10] « La politique pro-sioniste de Washington », Rivarol, 15 septembre 1955, p. 8.

[11] Pierre Dominique, « Des camions, des munitions ! Pour nos soldats… et pour Israël ! », Rivarol, 22 mars 1956, p. 16.

[12] Romain Souillac, Le mouvement Poujade. De la défense professionnelle au populisme nationaliste (1953-1962), Paris, Presses de Sciences po, 2007, p. 234-235.

[13] Archives de la Fédération sioniste de France conservées au Central Zionist Archives (Jérusalem), F11/26, 1er février 1957.

[14] Archives de Jo Golan conservées au Central Zionist Archives (Jérusalem), AK657/1, 27 septembre 1961, lettre à Nahum Goldmann.

[15] Yvan Gastaut, « La Guerre des Six jours et la question du racisme en France », Cahiers de la Méditerranée, n° 71, 2005, p. 15-29.