01/04/2011

Et si c’était au tour de la Syrie ?

Rares sont ceux qui auraient parié sur l’émergence en Syrie d’un mouvement citoyen pour le changement. La brutalité du régime et de son appareil de sécurité, la terreur qu’ils sèment ont contraint les Syriens (tout comme les Tunisiens sous le régime de Ben Ali) au silence. Tout le monde en Syrie se rappelle de la manière dont Hafez al-Assad a écrasé la révolte des Frères Musulmans à Hama en 1982, faisant plus de 20.000 morts et des dizaines de milliers de disparus. Le souvenir de ce massacre sert de rappel aux Syriens que le pouvoir est sans pitié avec les contestataires.

De plus, depuis son accession au pouvoir, Bachar Al-Assad a mené une campagne de communication brillante, se présentant comme garant de l’unité du pays face aux démons du sectarianisme (le pays est une mosaïque ethnique et religieuse), et se targuant de résister à Israël et aux Etats-Unis, quitte à être isolé sur la scène internationale. Cela lui valait une certaine légitimité auprès de nombre de ses citoyens, inquiets du risque de sombrer dans un chaos confessionnel à l’Irakienne et lui préférant le statu quo offert par le Président, au prix de la répression. Pour ces raisons, Bachar Al-Assad se croyait à l’abri de la vague de révoltes qui balaie le monde arabe, comme en témoigne une interview donnée par le président au Wall Street Journal. Il y affirmait qu’ »il n’y a aucun risque que la Syrie soit gagnée par la contestation ».

Et pourtant, depuis le 15 mars 2011, un mouvement de contestation d’une ampleur sans précédent bouscule ces certitudes. Le mouvement a pris naissance à Daraa dans le Sud du pays quand une foule d’environ 2000 personnes a manifesté pour la libération de plusieurs enfants qui avaient été arrêtés par les services de sécurité syriens pour avoir fait des graffitis hostiles au régime sur les murs de la ville. Depuis, le mouvement s’est étendu à plusieurs autres agglomérations, dont Damas, Alep, Lattaquié, Homs, Banyas, etc.

La Syrie partage de nombreux problèmes avec ses voisins arabes. Elle est un modèle d’échec économique. L’état d’urgence, en vigueur depuis 1963, y limite sensiblement les libertés publiques. Le système syrien est basé sur l’allégeance à un parti unique, le Baath, dirigé par Bachar El-Assad. Et enfin, le régime compte sur la peur et la répression pour bâillonner la dissidence. Les protestataires pointent du doigt ces dysfonctionnements et demandent des changements. Depuis peu, les slogans s’attaquent à la personne-même du président et aux symboles du régime. Les manifestants expriment leur ras-le-bol, ils veulent restaurer leur dignité et mettre fin à l’humiliation que leur fait subir ce régime oppressif aux cris de « La mort plutôt que l’humiliation ». Le mur de la peur semble s’être effondré.

Face à ces mouvements, le président Syrien combine démonstration de force, répression sanglante et promesses de réforme. Le nombre de morts s’élèverait déjà à 130. Son premier discours très attendu du 30 mars 2011, au lendemain d’une démission très symbolique du gouvernement, a échoué à apaiser les manifestants. En minimisant les aspirations populaires à leurs aspects économiques et sociaux, promettant des réformes sans en préciser le contenu, en abordant les revendications d’ouverture politique comme étant le fruit d’une conspiration étrangère destiné à semer le chaos dans le pays, en faisant la démonstration de l’arrogance du régime, le Président a déçu ceux qui croyaient encore en une transition démocratique menée par le régime et provoqué encore plus de colère et de mobilisation chez les autres. Sa légitimité est en passe de s’écrouler.

Sans véritable réponse aux aspirations populaires, les protestataires ne relâcheront pas la pression et n’accepteront pas que leur dignité soit plus longtemps foulée aux pieds par le régime El-Assad. Espérons que les autorités syriennes ne tranformeront pas cette lutte pacifique en bain de sang, comme ils y ont habitué leur peuple et sauront faire preuve de discernement en comprenant que leur heure est venue.

 

Iman Bahri