29/04/2011

La Libye: révolution précoce, régime féroce

Professeur Bichara KHADER
Directeur Cermac –UCL
bichara.khader@uclouvain.be

A l’évidence, la bourrasque démocratique sui souffle sur le monde arabe n’épargne aucun Etat. Républiques ou Monarchies, riches ou pauvres, grands ou petits, tous les Etats arabes sont désormais exposés à des peuples en colère réclamant  liberté, dignité et emploi. Le mouvement semble imparable : rien ne met ces Etats à l’abri des secousses, rien n’amortit le choc: ni la généalogie noble des descendants du Prophète, ni la garde des Lieux Saints de l’Islam, ni la défense du Sunnisme, ni « le droit divin » dont se parent les Commandeurs des croyants, ni le discours creux de ceux qui prétendent être les  défenseurs des grandes causes arabes (notamment la cause palestinienne), ni la rente pétrolière, ne parviennent à faire barrage à la contestation et  étouffer le cri de la liberté.

 

Le maux dont souffrent les sociétés arabes sont structurels et communs : systèmes autoritaires, régimes prédateurs, dérives patrimoniales, hypertrophie des services de sécurité, démocraties cosmétiques et élections truquées, économies dysfonctionnelles. De ce fait, aucun Etat arabe ne peut prétendre à une quelconque exception qui le mettrait à l’abri. Il n’en demeure pas moins qu’il existe de nombreuses différences entre les Etats, liées  aux itinéraires historiques, la répartition de la population sur le territoire, les taux d’urbanisation et d’éducation, la condition de la femme, le rôle de l’armée, l’homogénéité de la société ou , a contrario,  l’existence de lignes de fracture de nature linguistique, ethnique,  religieuse, régionale ou tribale. Ces différences colorent chacune des révolutions,  lui donnent un cachet particulier et déterminent la réaction de chaque régime, le rôle de l’armée et des forces de sécurité, et en définitive, la nature, le rythme et l’intensité du changement.

 

En prenant le cas tunisien comme  » le paradigme » de la révolution pacifique, conduite par des jeunes éduqués et connectés, dans un mouvement de masse supra-partisan  et s’appuyant sur la fraternisation d’une armée nationale, alors, force est de reconnaître que la Libye offre le contre-exemple parfait de ce paradigme.

Rappelons à grands traits ce qu’est la Libye. D’abord c’est une vaste géographie : avec plus de 1.700.000 km2, elle est 3 fois plus étendue que la France, mais c’est une géographie couverte par les déserts à raison de 90 %. La population libyenne dépasse à peine 6.7 millions d’habitants (soit un 10ème de la population française), mais deux tiers de cette population sont concentrés sur le littoral méditerranéen qui s’étire sur plus de 1350 kilomètres, avec deux grandes villes: Benghazi à l’Est et Tripoli à l’Ouest, respectivement principales villes de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, deux des trois régions principales de la Libye, le Fezzan au centre, étant la troisième région.

 

Nous nous trouvons donc dans un pays dont les identités régionales sont bien marquées et couplées à des structures tribales ancestrales. Le fait que Benghazi soit le fief de la « rébellion » libyenne n’est nullement fortuit, puisque l’Est libyen a déjà été le théâtre de rébellions importantes  matées par la violence aveugle et qu’il n’a jamais cessé de pâtir des affres de la répression du régime Kadhafi, reposant principalement sur la loyauté des tribus de la Tripolitaine et en premier lieu  sa propre tribu. A cette inscription territoriale de la révolte, il faut ajouter les rivalités anciennes entre les tribus de l’Est libyen, notamment les Warfala y les Sénoussis, et celles de l’Ouest, notamment la propre tribu de Kadhafi : les Kadhafa. Les tribus de l’Est et du Fezzan se sont toujours senties lésées par une inégale distribution de la rente pétrolière et généralement par la mainmise de la tribu de Khadafi et quelques autres tribus de l’Ouest  sur les rouages de la  » Jamahiriyya libyenne » , en fournissant les cadres des ministères et des secteurs publics et en constituant le gros des  » troupes d’élites » du régime.

 

A ces traits distinctifs (pays étendu, faible population, concentration urbaine sur le littoral, polarisation régionale, structures tribales marquées et inégalité dans la  répartition de la rente), s’ajoute une histoire politique mouvementée marquée, après 1945, par l’occupation de la Grande Bretagne des régions de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque et par l’occupation des troupes gaullistes du Fezzan. Après des débats houleux aux Nations-Unies, la Libye accède à l’indépendance  le 24 décembre 1951 et  Idriss el Sénoussi est proclamé roi. Les armées anglaises et françaises se retirent, mais, l’Angleterre et les Etats-Unis imposent au Roi le maintien de bases militaires (Traités de 1953 et 1954) et la Libye se met ouvertement dans le giron occidental anti-nassérien.

 

L’exploitation du pétrole,  à partir de 1959, accroit les ressources  financières du pays et, du même coup, son importance géopolitique pour l’Occident, en pleine guerre froide. Le 1er  septembre 1969, Kadhafi, alors jeune colonel, renverse la monarchie sénoussie et s’installe à la tête du pays. Rapidement, il fait évacuer les bases étrangères,  nationalise les banques, et exproprie les colons italiens installés dans le pays entre 1912 et 1939.  Dans l’effervescence nationaliste de l’époque, Kadhafi fait figure de chef révolutionnaire et est salué par les arabes comme l’héritier de Nasser décédé en 1970.

 

Mais le dirigeant libyen se révèle imprévisible, voire mégalomane.  C’est alors qu’il se taille un rôle à la mesure de ses ambitions : devenir le théoricien-guide du Tiers-Monde. En 1975, il publie le premier tome de son « Livre Vert: solution du problème de la démocratie ». En 1976, il crée les  » comités populaires », une sorte de  » démocratie directe » et proclame, en 1977, la Jamahiriyya populaire et socialiste de Libye (république des masses) dont il devient, non pas le Président, mais  » le Guide ».

 

Installé aux commandes, le bouillonnant Kadhafi se sent rapidement à l’étroit dans un pays certes riche, mais faiblement peuplé (2 millions en 1970, 4 millions en 1990 et 6.7 millions en 2010). Il multiplie les Unions éphémères  avec l’Egypte (1972-1973), avec la Tunisie (1974), le Maroc (1984). Il s’engage dans des aventures militaires en Afrique (occupation de la Bande d’Aouzou en 1973 puis intervient directement au Tchad  (en 1980). Accusé de soutenir le terrorisme international, sa résidence  à  Tripoli est bombardée par les américains en 1986 : une fille adoptive de Kadhafi est tuée. En décembre 1988, un attentat attribué aux agents de Kadhafi fait  259 morts à Lockerbie et un autre, en septembre 1989, contre  un avion d’Air France au-dessus du Ténéré fait 170 morts. La séquence des événements ne laisse subsister aucun doute quant à la responsabilité libyenne.

 

Mais la Libye est un pays utile et l’Occident ne tient pas à se l’aliéner. L’affaire des  » attentats » est soldée à coup de milliards de dollars d’indemnisation aux victimes. Le régime libyen a voulu desserrer l’étau  qui commençait  à l’étouffer. Le revirement  est spectaculaire : il survient après les attentats du 11 septembre 2001 et surtout la guerre américaine contre Saddam Hussein en 2003. Le calcul de  Kadhafi est rationnel : avec la fin de la guerre froide  et dans un monde dominé par la superpuissance américaine, il est inutile, voire suicidaire, de nager à contre-courant et de s’attirer les foudres de l’Amérique .Ce faisant, il applique, à la lettre, le proverbe arabe qui dit  » la main que tu ne peux pas couper, baise-la ».

Ce revirement conforte la politique américaine : le président  Bush cite Kadhafi en exemple du dirigeant sérieux qui, de son plein gré, renonce aux armes de destruction massive,  prend ses distances par rapport au terrorisme et s’inscrit même dans la stratégie de lutte anti-terroriste. Les Européens ne tarissent pas d’éloges, non plus. Non seulement le marché libyen s’ouvre à leurs investissements, mais Kadhafi signe avec  la France et autres Etats européens  de juteux contrats d’achat d’armement et s’engage, de surcroît, à cadenasser ses frontières  pour endiguer les flux migratoires clandestins, jouant ainsi à   » la police à distance » pour le compte de l’UE.

 

La récompense ne s’est pas fait attendre : d’Etat  » voyou », voilà la Libye hissée au rang  d’Etat  » fréquentable », utile voire ami. Jadis conspué comme chef terroriste, Kadhafi  fait son entrée sur la scène internationale, engrangeant de nombreux succès : en Afrique dont il devient le président de l’Union Africaine (2009) et commence même à rêver de devenir le Roi des Etats-Unis d’Afrique. En Occident, il est accueilli, les bras ouverts.

 

Avec une production de 1.600.000 barils de pétrole par jour, la Libye n’est guère un grand producteur (à peine 2 % de la production mondiale), mais son pétrole bénéficie d’une double prime : de qualité (faible teneur en souffre) et de proximité (la Libye est très proche des marchés italiens et européens). Cela a permis au régime d’engranger des  revenus colossaux dont une partie alimente un fonds souverain présent sur tous les continents  et  une autre partie est accaparée par Kadhafi, sa famille et son clan.

 

Tout cela ne modifie en rien le fonctionnement interne du pays, car le régime politique libyen demeure atypique, rappelant à beaucoup d’égards la Corée du Nord, le pétrole en plus. En effet le pouvoir est dominé par la figure du  » Guide », régnant sans partage, sur une « Jamahiriya » marquée par une étonnante anomie politique, ne reconnaissant ni organisations professionnelles, ni syndicats indépendants, ni partis politiques, ni parlement. A la place de tout cela, on trouve des  » comités populaires« ,  excellemment endoctrinés, mais mauvais gestionnaires. Rien d’étonnant que ce pays  qui avait les ressources pour devenir le  » tigre » de l’Afrique du Nord est demeuré davantage un  » drapeau planté sur un puits de pétrole » qu’une économie performante, innovante et créatrice d’emplois de qualité.

 

A la dépendance libyenne des exportations pétrolières  s’ajoute un système organisé de prédation familiale et clanique, transformant le pays en une sorte d’entreprise privée, presque un  » patrimoine familial », ouvrant la voie à une dérive dynastique : les enfants de Kadhafi  assurant tantôt la défense rapprochée de leur père et de son régime, tantôt assumant le rôle de portes-parole attitrés voire le statut de  » princes héritiers ». L’égomanie du père et sa folie de grandeur ont déteint sur ses enfants qui exhibent une arrogance et une suffisance hors du commun. On les voit agiter, tour à tour, les épouvantails de réactiver Al-Qaida, d’ouvrir la vanne migratoire et de  submerger l’Europe, d’écraser la rébellion dans le sang, de débusquer les  » traîtres » et de leur infliger une  » punition exemplaire », voire de déstabiliser toute la Méditerranée.

 

C’est contre ce régime  dominé par un clan et coiffé, au sommet, par un dirigeant lunatique et fantasque, que les libyens se révoltent aujourd’hui. Le fait que la révolte libyenne survient en mars 2011 n’est pas le fruit du hasard. Les révolutions tunisienne et égyptienne ont agi comme des éperons. Si les jeunes tunisiens et égyptiens ont su braver la répression et déboulonner deux régimes dont on vantait, en Europe, la solidité, pourquoi les libyens seraient-ils en reste et pourquoi la quête de liberté s’arrêterait à la frontière de l’Egypte et de la Tunisie?

 

Sauf que la Libye n’est pas la Tunisie. Les « rebelles » libyens savaient pertinemment qu’ils s’exposaient à une terrible répression, contenu de la nature du régime qui les domine. Or on a le sentiment qu’il y a eu une totale impréparation. Face à la répression des forces de Kadhafi, la  » révolte démocratique » s’est muée en une  » insurrection armée sans armements ». Benghazi devient vite le fief de la rébellion et sa rampe de lancement. Les tribus de l’Est se rangent du côté des  » rebelles ». Mais des tribus de l’Ouest et du Centre font de même. L’armée, traversée par les mêmes lignes de fractures régionales et tribales se coupe en deux : dissidents contre fidèles. Mais les arsenaux militaires et les armes lourdes demeurent sous le contrôle du régime. Le face-à-face est inégal : des insurgés sans commandement, sans moyens de communication, et  sans armement adéquat face à des troupes d’élites et des mercenaires recrutés  et entraînés à la hâte.

 

L’affrontement tourne au massacre : l’armée de Kadhafi n’hésite pas à lancer des chars contre les centres urbains. L’émoi est général : d’abord le Conseil de Coopération du Golfe, ensuite la Ligue des Etats arabes appellent les Nations Unies à assumer leur responsabilité et imposer une zone d’exclusion aérienne et protéger les civils. L’aval arabe garanti, la résolution 1973 du Conseil de Sécurité  sur la Libye est adoptée  avec cinq abstentions, celles des Etats BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) et, chose surprenante, celle de l’Allemagne.

 

Il est trop pur écrire cette histoire mais on peut postuler que l’Allemagne n’a pas apprécié la politique française à hue et à dia et la reconnaissance par Nicolas Sarkozy de la  » légitimité du Conseil libyen de transition » à la veille de la réunion du Conseil européen. On peut aussi avancer la thèse que l’Allemagne s’est sentie humiliée par le  » tandem Sarkozy-Cameron » qui a enfourché une position en pointe sans une consultation préalable avec les pairs européens.

 

On pourra épiloguer longtemps sur ce soudain sursaut volontariste français. Et certains ne manqueront pas de faire remarquer que Sarkozy est plus préoccupé par les sondages concernant sa réélection, en 2012,  et la percée de Marie Le Pen  que par la protection du peuple libyen. D’autres vont gloser sur les premières frappes françaises survenues le 19 mars, la veille des élections cantonales du 20 mars. De tels soupçons feraient suspecter la position française de  » cynisme » de mauvais aloi.

 

Plus pertinents, me semble-t-il, les arguments qui consistent à rappeler que l’Occident n’a pas à s’immiscer dans les affaires arabes, que si la Libye n’avait pas de pétrole l’Occident n’aurait pas fait montre d’un même empressement, que  la démocratie ne s’exporte pas à coups de missiles, qu’il eût été plus judicieux de donner les moyens aux libyens pour se défendre eux-mêmes, qu’il appartient au peuple  libyen , avec l’aide de frères arabes, de  » faire sa révolution » et d’en assumer tous les risques , car comme dit le proverbe arabe  » qui veut du miel s’expose aux piqûres des abeilles« .

 

Ces arguments sont recevables et j’avoue, que moi-même, je suis assailli par le doute. Je crains que cette énième intervention occidentale en terre arabe (après la Somalie et l’Irak) n’apparaisse, dans le subconscient collectif, comme une ingérence insupportable- sous couvert d’intervention humanitaire- pendant que la Palestine continue à subir les affres de la colonisation et que d’autres pays pétroliers arabes – peu démocratiques – continuent à bénéficier du parapluie américain.

 

Sauf que dans le cas libyen, il ne s’agit pas d’une simple piqûre d’abeille, mais d’un massacre annoncé par un satrape sanguinaire qui ne lésine sur aucun moyen pour sauver son régime .

 

Maintenant que l’opération  » Aube de l’Odyssée » est engagée avec une participation symbolique arabe , mais  sous  un mandat explicite du Conseil de Sécurité , il a quelques écueils à éviter :  se laisser enliser dans un conflit de longue durée, se laisser griser par le « le feu d’artifice des missiles » qui pleuvent sur la Libye, chercher à installer en Libye un gouvernement qui  » plaise  » à l’Occident,  remplacer Kadhafi par un  » Karzai » libyen , appeler la coalition  » coalition occidentale » et non  » coalition internationale » , intervenir au sol  ou  offrir au monde le spectacle affligeant de dissensions entre les pays de la coalition. Cela n’exclut pas d’armer les rebelles et de les conseiller, à condition que ceux-ci s’engagent à ne pas les utiliser contre les  » civils »  du camp adverse et que les rebelles ne soient pas infiltrés par des activistes jihadistes.

 

La prudence est donc de mise. La Libye n’est pas l’Irak  et le droit d’ingérence ne doit pas se transformer en guerre préventive. Pour l’heure tout le monde dit respecter le mandat du Conseil de Sécurité sur la zone d’exclusion aérienne. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître la légitimité des revendications du peuple libyen. Or une des principales revendications est le départ de Kadhafi, voire son jugement. On est donc en pleine ambigüité. Le Conseil de Sécurité n’appelle pas au changement du régime, mais le soutien aux revendications populaires libyennes y pousse.

 

Pour ma part, il serait impossible de s’extraire  de l’ornière libyenne sans le départ de Kadhafi. Toute négociation avec lui doit porter sur les modalités de son départ et non sur celles de son maintien. Car celui-ci est non seulement inconcevable, mais inconvenant. Ce serait une insulte au peuple libyen révolté, un désaveu de la communauté internationale, et un mauvais message pour les autres peuples arabes.

Nous savions ce que voulaient les peuples tunisiens et égyptiens : leurs slogans étaient explicites et modernes. Nous savons, grosso modo,  ce que veut le peuple libyen : se débarrasser de son  » guide » peu inspiré.  Mais quel est le programme du  » Conseil National de transition », quelle est sa composition, quel est son projet d’avenir pour la Libye, comment entend-il réconcilier les libyens, éviter la fragmentation du pays  et mettre en place un Etat digne de ce nom avec des institutions transparentes, une gouvernance économique, et une démocratie qui transcende les solidarités primordiales de type régional ou tribal ?

Sur toutes ces questions, nous sommes encore dans le flou. Cela amène certains observateurs à parler de  » révolution précoce« , car les jeunes révoltés sont  devenus « des insurgés et des rebelles », le face-à-face entre le peuple et le régime a tourné à la guerre civile et, pire, l’objectif final n’est pas garanti, car comme le dit Raymond Aron :  »  Ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font« (cité par Alain Franchon, Bilan Stratégie, le Monde 2011)