25/04/2011

Le pragmatisme Français dans le traitement de la crise libyenne

par Mohammed Solimani
Docteur en Droit public

 

Une des constantes du régime du colonel  Kadhafi  depuis son arrivée  au pouvoir  en 1969  est sa propension à se faire des ennemis. Tout au long de ses quatre décennies à la tête de l’État libyen, le sulfureux Colonel s’en est pris militairement à ses voisins et à certains pays occidentaux. En 1977, il engage les armes contre l’Égypte de Sadate. Quelques  années  plus tard, l’armée  libyenne attaque le Tchad, menaçant par le fait même les intérêts français dans la région. De plus, Kadhafi est accusé d’avoir commandité deux attentats terroristes contre deux avions civils à la fin des années 1980 : le premier contre le Boeing 747-100 de la compagnie Pan Am qui tua 270 personnes et le second contre le vol DC10 de la compagnie UTA qui causa 170 victimes. Parallèlement, depuis plusieurs décennies, la Libye  finance  des rébellions et des mouvements indépendantistes dans plusieurs régions du monde. Dès lors, plus d’un pays s’est réjoui de la rébellion déclenchée le 15 février 2011 afin de renverser le régime de Kadhafi.

Contrairement aux exemples tunisien et égyptien, la révolte  qui  secoue  la  Libye prend dès le départ une dimension d’insurrection armée. La rébellion gagne très vite du terrain. Les médias et les spécialistes les mieux avisés s’attendent à la chute imminente de la capitale libyenne et du pouvoir de Kadhafi. Or, de manière spectaculaire et dès le début du mois de mars, l’armée officielle reprend une par une les villes tombées quelques semaines plus tôt entre les mains des insurgés, pour arriver enfin, le 15 mars, aux portes de la « capitale » des rebelles, Benghazi. Que s’est-il passé en quelques jours pour que les troupes du colonel Kadhafi reprennent l’initiative de l’offensive ? Il est certain que la puissance de feu ainsi que la brutalité des bombardements y sont pour beaucoup. Néanmoins, la structure tribale du pourvoi libyen explique le reste.

La région de la Cyrénaïque et sa capitale Benghazi sont sous le contrôle de la tribu des Warfala, anciennement liée à la monarchie libyenne des Senoussis et renversée par le coup d’État de Kadhafi. Voilà pourquoi les insurgés adoptent le drapeau monarchique rouge, noir et vert. Par ailleurs, le noyau dur de l’armée libyenne est formé des membres de la tribu des Megharha, restée fidèle au pouvoir en place. Ainsi, la révolte de départ s’achemine rapidement vers une guerre civile sanglante, appelée à durer.

C’est dans ce contexte que des voix de plus en plus pressantes dans le monde occidental et dans le monde arabe en appelant à une intervention militaire pour protéger les civils libyens, victimes des bombardements de Kadhafi. Le prétexte humanitaire est dès lors la meilleure arme pour venir à bout du régime de Tripoli. Les insurgés qu’on a très vite assimilés à des combattants de la liberté présentent quelques particularités qui contredisent cette assertion.

À la tête du Comité national de transition (CNT) qui représente les forces rebelles, l’on retrouve Mustafa Abdeljalil. Ce dernier a longtemps servi le Colonel et fut ministre de la Justice jusqu’en février 2011. D’autres hauts dignitaires du CNT, notamment les dizaines d’ambassadeurs qui ont démissionné au cours de la révolte, furent de loyaux serviteurs du régime dictatorial de Kadhafi. Une partie de cette intelligentsia qui dirige le CNT est formée de résistants de dernière minute impliqués dans les exactions du régime de Kadhafi.

Il semble néanmoins que, pour une partie de la communauté internationale, ce passé ne pose pas de problème particulier. On préfère ne pas trop y faire allusion, car le CNT représente une alternative politique à un homme qu’il faut à tout prix dégommer. Mieux encore, c’est à la suite des appels du CNT pour l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne que la France fera campagne afin que ce souhait se réalise. Dès lors, la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, votée le 15 février 2011, n’est que plus légitime puisqu’elle est revendiquée par l’opposition libyenne. La position jusqu’au-boutiste de la France s’articule autour de conceptions et de considérations déterminées par une logique politique intérieure et géopolitique nord-africaine.

Pour autant, durant les premiers jours de l’insurrection libyenne, Alain Jupé, nouveau ministre des Affaires étrangères, se montre pour le moins hésitant quant à une intervention militaire française. Paris  espère encore que l’insurrection viendra à bout du Colonel, comme le déclare Jupé à la télévision de TF1 le 1er mars dernier : « Avant d’en arriver là, nous essayons d’accentuer les pressions pour faire tomber Kadhafi, il va tomber, il tombera, parce qu’il est déjà isolé dans Tripoli » (AFP, 2 mars 2011). Le renversement de la situation sur le front militaire en Libye, au profit des forces fidèles à Kadhafi, aboutira à une remise en cause de la position initiale de la France. Désormais, Paris défendra sans faille une intervention de la communauté internationale en Libye et sera la première nation à reconnaître le CNT comme seul représentant légitime du peuple libyen.

Depuis le déclenchement de la révolte tunisienne en décembre 2010, la prédominance des intérêts français en Afrique du Nord est nettement remise en question. La chute du régime de Ben Ali, allié indispensable de la France dans cette région, représente une catastrophe pour l’ensemble de la diplomatie française. Plus important encore, le Quai d’Orsay semble avoir été complètement  dépassé  par  les événements en Tunisie. Il a fallu attendre les derniers jours du régime de Ben Ali pour que la France dénonce timidement les violences gouvernementales en Tunisie. Cette attitude sera fortement critiquée des deux côtés de la Méditerranée.

La collusion de l’ancienne ministre française des Affaires étrangères avec Ben Ali et son entourage en a choqué plus d’un. Et ce n’est qu’après  plusieurs semaines de tergiversation que Michelle Alliot Marie présente sa démission. L’image de la France en Tunisie, et plus généralement dans le monde arabe, en sort particulièrement détériorée. Dès lors, il fallait au gouvernement Sarkozy une opportunité afin de redorer son blason de l’autre côté de la Méditerranée. Quoi de mieux qu’une intervention véhémente de la France pour la démocratie en Libye !

La fronde populaire à l’encontre du pouvoir français et de sa gestion de la crise tunisienne atteint même le milieu diplomatique hexagonal. Dans une tribune anonyme écrite dans Le Monde, intitulé « La voix de la France a disparu dans le monde », certains diplomates reprochent à la présidence Sarkozy son manque de discernement concernant la Tunisie : « La politique suivie à l’égard de la Tunisie ou de l’Égypte a été définie à la présidence de la République sans tenir compte des analyses de nos ambassades. C’est elle qui a choisi MM. Ben Ali et Moubarak comme “piliers sud” de la Méditerranée » (Le Monde, 22 février 2011).

Plus globalement, cet appel s’en prend aux choix stratégiques en matière de politique étrangère du gouvernement Sarkozy. Aujourd’hui, ralliés aux États-Unis comme l’a manifesté son retour dans le commandement intégré de l’OTAN, Paris à perdu la neutralité,  la visibilité et la capacité de manœuvre diplomatique. » Or, la conduite de l’État français quant à la crise en Libye participe pleinement à cette stratégie critiquée par le groupe de diplomates français. Dans ce cadre, le partenariat stratégique avec l’Allemagne semble avoir volé en éclats. Berlin a décidé de ne pas s’impliquer dans la crise libyenne et les partenaires de la France dans cette aventure belliqueuse ne sont autres que Londres et Washington.

Néanmoins, Paris avait promis de n’intervenir en Libye qu’avec l’approbation de la Ligue arabe, ainsi qu’avec la participation de pays arabes aux opérations militaires. Si la Ligue arabe a accepté dans un premier temps l’idée d’une zone d’exclusion aérienne, elle condamne dans un deuxième temps, par la voix de son secrétaire général, l’Égyptien Amr Moussa, l’usage de la force à l’encontre de la Libye qui va au-delà de la simple zone d’exclusion aérienne (AP, 20 mars 2011). À son tour, l’Union africaine emboîte le pas à la Ligue arabe et se déclare hostile à toute campagne militaire à l’encontre d’un de ses membres, en l’occurrence la Libye. Ceci pose la question des objectifs du leadership français et de ses alliés occidentaux.

La résolution 1973 de l’ONU exige le respect d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye ainsi que la protection des civils. Or, il paraît que les objectifs de la France vont au-delà de ceux qui sont assignés par la résolution, comme l’affirme Alain Jupé : « Ce n’est pas inscrit dans la résolution du Conseil de sécurité qu’il doit s’en aller. Mais il est bien évident, ne racontons pas d’histoires, que le but de tout cela est de permettre au peuple libyen de choisir son régime » (20 minutes, 20 mars 2011). Ce peu de discernement dans l’application de la résolution 1973 invite la Russie et la Chine à critiquer à leur tour les frappes franco-anglo-américaines. Ainsi, c’est bien sous la bannière de l’OTAN, sans toutefois s’y référer explicitement, que l’attaque de la Libye, sous le haut patronage de la France, se déroule.

Finalement, en se penchant sur la politique intérieure française, on comprend mieux certaines finalités de cette entreprise sarkoziste. Habitué à gouverner grâce au sondage, le Président français a vite compris qu’il existe un consensus gauche/droite en ce qui a trait à l’intervention française dans la crise libyenne. Dans un entretien accordé au journal Libération le 21 mars 2011, Jean-Luc Mélenchon, président du Parti de Gauche et critique virulent du chef de l’État français, est beaucoup plus complaisant dès qu’il s’agit de l’intervention en Libye. À la question posée par le journaliste, à savoir « comment jugez-vous l’attitude de Nicolas Sarkozy dans le dossier libyen ? », Jean-Luc Mélenchon répond : « La politique menée est conforme à l’intérêt de la France : être lié avec le monde maghrébin. » Plus encore, la grande majorité des journaux français appuie les demandes françaises d’ingérence humanitaire dans les affaires de la Libye. Avec sa posture de grand défenseur des droits humains, Sarkozy espère se faire une petite popularité qui, ces derniers mois, était au plus bas.

Comme dans divers dossiers traités par le gouvernement Sarkozy ces dernières années en matière de politique étrangère, l’intervention française en Libye se caractérise par une absence de stratégie à long terme. Le bombardement de la Libye a déclenché une vague de protestation dans le monde arabe. Conséquemment, l’image de la France dans la région ne pourra qu’en souffrir dans un futur proche. La France s’est vite réjouie de l’appui politique que lui ont apporté les pays représentés à l’intérieur du Conseil de coopération du Golfe.

Plus encore, pour Paris, la présence du Qatar dans la coalition militaire anti-Kadhafi est un signe de la pleine participation du monde arabe aux opérations militaires. Toutefois, ces mêmes pays du Conseil de coopération du Golfe, notamment le Qatar, participent actuellement et directement à la répression sanglante de l’opposition bahreïnie. Le printemps arabe a bien démontré que les peuples arabes ne sont pas dupes du rôle joué par certains pays occidentaux, et en premier lieu par la France, dans le maintien de certains dictateurs ; le cas de Ben Ali en est l’exemple. Les intérêts d’une intervention française dépassent dès lors le simple prétexte de la défense du peuple libyen face à une tyrannie.

Le moyen  le  plus  approprié  pour Paris de regagner  la confiance de l’opinion  publique  arabe est de chercher à soutenir  toute action visant à renforcer l’opposition libyenne. Sous cet angle, la réception le 20 Avril de Moustafa Abdeljalil le président du Conseil  national de transition (CNT) à l’Elysée pour demander une intensification des frappes aériennes de la coalition, traduit  pleinement cette ligne de conduite  française.

Demande  très  rapidement acceptée  par le chef d’Etat  français  en  promettant non seulement des frappes intensifiées, mais également l’envoi de conseillers militaires auprès du quartier général du CNT  à Benghazi, afin de prodiguer  au CNT  des  conseils  d’ordre  essentiellement techniques, logistiques et organisationnels  pour  aider à renforcer la protection des populations civiles et améliorer la distribution de  l’aide  humanitaire  et  médicale.

Estimant avec optimisme que Kadhafi doit quitter le pouvoir, la France a pris l’initiative de reconnaître l’organisation des opposants, le Conseil national libyen, le considérant comme « le seul mécanisme légal qui représente le peuple libyen », mais aussi d’envoyer des conseillers militaires à Benghazi, et même d’envisager une prochaine visite de Nicolas Sarkozy dans cette ville.

Vu sous l’angle des intérêts nationaux français en prévision de cette échéance, il est irrécusable que, contrairement à l’épisode tunisien ou égyptien, Sarkozy a habilement positionné la France sur l’affaire libyenne en la faisant apparaître comme l’acteur international  le plus déterminé dans le soutien à l’insurrection populaire contre El-Kadhafi et son régime. Au point que c’est cette France que les insurgés libyens applaudissent et envers laquelle ils se disent redevables de l’intervention internationale qui a desserré d’eux l’étau meurtrier des forces armées fidèles au dictateur. Un prestige et une sympathie que Paris ne manquera pas d’exploiter pour asseoir et conforter sa présence multiforme en Libye après la chute inéluctable de Kadhafi et de son régime.