20/05/2011

La jeunesse : moteur des soulèvements démocratiques arabes

Prof.Bichara KHADER

Cermac-UCL

 

Depuis début 2011,  le monde arabe est secoué par des soulèvements populaires réclamant liberté, dignité et emploi. Déjà, deux chefs d’Etat, en Tunisie et en Egypte, ont été déboulonnés, l’un prenant  la fuite et l’autre devant comparaître devant la justice. D’autres chefs d’Etat tremblent sur leurs socles. Certains s’agrippent à leur pouvoir, n’hésitant pas à mettre leurs pays à feu et à sang. Tandis que les plus réalistes, s’engagent dans la voie des réformes pour désamorcer la contestation.

Les motifs du mécontentement sont légion : longévité de régimes vieillissants, corrompus et prédateurs, fermeture du champ des libertés, dérive patrimoniale et dynastique, croissance sans développement en raison d’un capitalisme de copinage.

Tous ces facteurs sont exacerbés par le facteur démographique: l’extrême jeunesse de la population arabe dans un contexte d’une profonde transformation démographique. En effet, depuis le début des années 80, le monde arabe connaît une véritable décrue démographique, avec une baisse significative de l’indice synthétique de fécondité, avoisinant aujourd’hui 2 à 3 enfants par femme contre 5 à 7 enfants en moyenne dans les années 60.Cette décrue démographique  s’explique par plusieurs facteurs: montée de l’instruction des femmes et de leur participation au marché du travail , urbanisation accélérée et nucléarisation des familles (alors que la règle était la famille élargie ), ralentissement des économies rentières, utilisation des méthodes contraceptives, mondialisation des comportements etc. Ainsi contrairement aux postulats de certains polémistes qui prétendent que les Arabes et les musulmans, en générale, font des « enfants comme des lapins »(Oriana Fallaci), les chiffres démontrent la convergence progressive  des deux rives de la Méditerranée en matière de procréation.

A une différence prés, mais elle est de taille.  A l’opposé de l’Europe,  » ridée et vieillie », le monde arabe se caractérise par une extrême jeunesse  de sa population. La tranche d’âge 0-20 ans  représente prés de 45 % de la population totale (contre 25 % dans l’UE), soit prés de 170  millions d’arabes  aujourd’hui sur une population totale de 360 millions. Les jeunes âgés entre 15 et 25 ans représenteraient le ¼ de la population totale soit 80 millions. Bref l’âge moyen des arabes oscillerait autour de 25 % de la population, alors qu’il frôle 38 % dans les pays européens.

Théoriquement, une population jeune est plutôt une fenêtre d’opportunité Certains démographes parlent d’un  » cadeau démographique« , de  » Youth bulge » pour souligner le lien entre force de travail disponible, éduquée, productive et développement économique. Mais c’est la théorie. La réalité est toute autre : les jeunes arabes dont les taux de scolarisation et d’éducation ont connu un bond spectaculaire, sont confrontés à des taux de chômage alarmants, estimés à 40 % pour l’ensemble des jeunes et à 30 % des jeunes diplômés. Les femmes dans les deux cas se trouvent doublement pénalisées. Plusieurs facteurs expliqueraient cet état de fait: mauvaise qualité du système éducatif, des économies peu diversifiées et peu intégrées régionalement, régimes politiques prédateurs, secteur privé anémié et basé sur des structures familiales, secteur public pléthorique dont la capacité d’absorption est largement atteinte, et faible montée dans la gamme des produits pour créer des emplois de qualité (beaucoup de pays recourant à la sous-traitance textile ou  au secteur touristique qui n’offrent que des salaires de survie): bref  une inadéquation criante entre l’offre et la demande de jeunes dans la population active.

Historiquement, la famille a servi à amortir le choc du chômage en préservant le tissu social et en créant de petits emplois pour les jeunes avec de faibles investissements (entreprises familiales). Elle s’est substituée à l’Etat et au secteur moderne : tous deux défaillants. Le secteur informel a absorbé une autre partie des jeunes, mais avec des salaires de misère. Ce sous-emploi est une forme déguisée de chômage. L’émigration était l’autre soupape de sécurité, soulageant le marché de travail local. On estime que les pays du Maghreb ont exporté au moins 10 % de leur population active vers l’Union Européenne. Tandis que les pays du Golfe  avaient  généré plus de 5 millions d’emplois pour les arabes du Moyen-Orient.

Il se fait que la soupape de l’émigration se ferme. L’UE a cadenassé ses frontières à l’immigration régulière dés 1974, tandis que les pays du Golfe ont privilégié « la préférence nationale » pour les postes administratifs et l’immigration d’origine asiatique, plus docile et moins bien payée. Certes l’immigration clandestine a pu déjouer tous les cordons sanitaires et les jeunes, surtout maghrébins, ont continué à affluer en Europe. Tandis que les pays du Golfe continuent à accueillir entre 5 à 6 millions d’expatriés arabes. Mais cela ne contribue nullement à alléger les taux de chômage dans les pays d’origine d’autant que les stratégies économiques de ces  pays continuent à privilégier les secteurs à faible salaire (tourisme et textile) et que la nature prédatrice de certains régimes décourage la dynamisation du secteur privé et l’esprit d’entreprendre en général.

Les Etats arabes s’échinaient à occulter le problème derrière des chiffres de chômage truqués (12 % ou 14 %). Certains Etats se vantaient même d’avoir un taux de chômage inférieur à celui de l’Espagne et du Portugal.  Alors que la réalité révèle une situation d’injustice criante avec un chômage des jeunes inégalé, sinon dans des pays africains. Il sufficit de regarder ce  spectacle affligeant du désœuvrement de  tous ces jeunes arabes grillant des cigarettes, adossés à un mur , à longueur de journée ( en Algérie , on les appelle les  » hittites » ( Hit = mur)), ou sirotant un thé aux terrasses des cafés.

L’on peut imaginer la frustration psychologique de tous ces jeunes : leur diplôme n’est plus leur planche de salut,  ils ne peuvent fonder un foyer (prés de 2 jeunes gens sur 3 et une jeune femme sur 3  sont célibataires à 30 ans , alors que dans les années 60 l’âge médian de mariage était de 18 ans pour les femmes et  24 ans pour les hommes), ils ne peuvent payer un loyer et continuent à vivre avec la famille ( 3 jeunes sur 4 de moins de 30 ans vivent avec la famille).

Une jeunesse pleine de rêves, bouillonnante, de plus en plus éduquée, largement urbanisée, et connectée au monde extérieur par les réseaux sociaux, les antennes paraboliques et les chaînes satellitaires, et un marché de travail étroit, tels sont les ingrédients de l’explosion.

Est-ce donc un hasard si les trois slogans, les plus scandés, dans les places de Tunis et du Caire et d’autres capitales arabes,  soient  » liberté, dignité et emploi « ? Est-ce un hasard si les soulèvements démocratiques aient été pilotés par des jeunes, de manière spontanée, sans figure de proue et sans encadrement politique. Ces jeunes, en colère, ont fait preuve d’un courage inouï, d’une maturité étonnante et d’une modernité saisissante, alors que les aînés étaient tétanisés par la peur ?

Mais ces jeunes risquent de déchanter, car  se débarrasser d’un régime autoritaire est une chose, mais développer une économie qui fonctionne et crée de l’avenir pour ces jeunes, cela prend du temps. Les jeunes arabes auront-ils la patience d’attendre ? C’est là toute la question.

Les jeunes arabes interpellent l’Union Européenne. Celle-ci a trop longtemps  courtisé les despotes arabes  sous le prétexte que la stabilité était préférable  au chaos et que ces despotes –faussement laïcs- étaient des remparts contre l’Islamisme militant et des sentinelles anti-migratoires. L’heure est venue pour l’UE de faire oublier les errements du passé en accompagnant les révolutions démocratiques arabes et en fournissant aide et conseils pour créer, avec les pays arabes, des projets  pourvoyeurs d’emplois pour une jeunesse qui ne veut plus de cette ‘ existence au rabais ». C’est le sens de la Communication de la Commission intitulée  » Partenariat pour la démocratie et la prospérité partagée« . Espérons que ce nouvel engagement  se ne réduise pas à un simple  » effet d’annonce ».